PRISE ECLAIR D'ADDIS-ABEBA PAR LES TROUPES REBELLES L'INDEPENDANTISME DES ERYTHREENS FACE A L'AUTONOMISME DES TIGREENS

LAURENCE,JEAN-FRANCOIS; AFP; GROULART,CLAUDE DE

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Mardi 28 mai 1991

Prise éclair d'Addis-Abeba

par les troupes rebelles

C'est presque sans rencontrer de résistance que les rebelles ont conquis la capitale éthiopienne, ignorant le cessez-le-feu conclu à Londres.

Les rebelles éthiopiens ont pris le contrôle d'Addis-Abeba, mardi matin, au cours d'un assaut de trois heures mené par leurs chars et leur infanterie. Des rebelles ont déclaré à un correspondant de Reuter qui les accompagnait que le palais présidentiel, principale poche de «résistance» de la capitale, était tombé entre leurs mains.

Les insurgés se sont aussi rendus maîtres de plusieurs ministères, du principal commissariat de police, de la station de radio et de deux places du centre, a précisé le journaliste.

Aux premières heures de la matinée, l'occupation de la ville par les rebelles semblait acquise. On n'entendait plus que des fusillades sporadiques. Seule résistait encore une aile du palais présidentiel où s'étaient retranchés des soldats de la garde personnelle de Mengistu. Des combats étaient signalés en dehors de la ville près de l'aéroport international dont les rebelles déclarent s'être emparés également. Pour l'essentiel, la ville était calme, mais des tirs étaient toujours entendus et peu de gens se montraient dans les rues où une vingtaine de cadavres de soldats gouvernementaux ont été dénombrés. Les pertes sont très faibles et un grand nombre des nôtres attendent aux abords de la ville, a indiqué un responsable du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE).

A 6 heures du matin, les rebelles avaient fait exploser un dépôt de munitions tout près du palais présidentiel. Les explosions en chaîne des munitions résonnaient tel un roulement de tambour assourdissant au milieu des flammes, répercuté en écho par les collines qui entourent la ville.

Les rebelles, vêtus de tenues disparates, avec un turban blanc sur la tête, semblaient calmes, et la population ne manifestait pas d'inquiétude, ni ne paraissait craindre des représailles de leur part.

Ils avaient déclaré, lundi soir, à la radio, qu'ils venaient rétablir l'ordre et la sécurité et non mettre la ville à feu et à sang. Ils avaient appelé la population à ne pas sortir.

Une partie de la communauté étrangère d'Addis, notamment de nombreux Indiens, était venue se réfugier au cours de la nuit dans l'hôtel Hilton.

L'assaut sur Addis-Abeba, ville de trois millions d'habitants, est intervenu une semaine exactement après la fuite en exil du président Mengistu Hailé Mariam, acculé à la démission par la progression des rebelles et alors que, lundi, à l'ouverture de la conférence de Londres, le gouvernement éthiopien avait capitulé sans conditions en cédant à toutes les demandes des rebelles. Dans une déclaration du commandement suprême de la Campagne nationale éthiopienne, il avait appelé à la formation rapide d'un gouvernement de transition composé de tous les groupes d'opposition. Le Premier ministre Tesfaye Dinka avait averti sans succès, lundi soir, à l'issue de la première journée de négociations à Londres entre rebelles et gouvernement, que tout élément rebelle entré dans Addis-Abeba devait se retirer immédiatement.

Selon lui, l'invitation américaine lancée aux rebelles pour que ceux-ci entrent dans la capitale éthiopienne était un obstacle majeur à l'avancement des discussions entre les parties. Les discussions multilatérales, qui se tiennent sous l'égide des États-Unis, devaient reprendre ce mardi, selon les sources diplomatiques américaines interrogées lundi.

Il apparaissait cependant que la prise de la capitale par les rebelles pourrait amener la délégation gouvernementale éthiopienne à suspendre sa participation aux pourparlers comme l'avait affirmé M. Dinka. Du côté américain, on considérait cette décision comme probable mais à confirmer. (D'après Reuter, AFP.)

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FIN DE PARTIE À ADDIS-ABEBA

C'est dans une ville quasi morte, désemparée, privée d'électricité presque sans défense et en proie au vide du pouvoir que sont entrés les rebelles du FDRPE.

ADDIS-ABEBA

Correspondance particulière

Les dernières heures qui précédent l'entrée victorieuse des rebelles dans la capitale éthiopienne auront été marquée par une ambiance de «fin de partie» ou plutôt de fin de règne, la ville, privée de courant s'étant vidée de toute présence gouvernementale depuis le départ du président Mengistu mardi dernier cependant que l'armée n'offrait que le spectacle d'une complète désorganisation.

Après la prise de la ville d'Ambo, il y a une semaine, et la chute de celle de Debre-Zeit, il y a septante-deux heures, toute résistance de l'armée gouvernementale semblait vaine. Les rebelles ont donc décidé de s'emparer de la capitale parce que, a annoncé leur radio, la «Voix des masses de l'Érythrée», le Dergue (gouvernement régulier) est en déroute et qu'une situation grave existe à Addis-Abeba.

Depuis plusieurs jours, le pouvoir d'Addis-Abeba est «invisible». Le Premier ministre, Tesfaye Dinka, est à Londres pour négocier le cessez-le-feu avec les fronts rebelles érytrhéen, tigréen et Oromo. Quant au président par intérim, Tesfaye Gebre Kidane, qui a remplacé le colonel Mengistu, la rumeur rapporte avec insistance son suicide. D'autres personnalités ont, elles aussi, quitté la scène, réfugiées à l'étranger ou purement et simplement «liquidées». Comme ce fut le cas, dimanche, du secrétaire général du parti des travailleurs éthiopiens (PTE), Legesse Asfaw.

De fait, plus personne ne semble assurer la continuité de l'État éthiopien. La peur s'est emparée de la population depuis plusieurs jours déjà. Les civils se sont procuré des armes de guerre - kalachnikov ou grenades -, fournies à bas prix par les nombreux groupes de soldats démobilisés qui errent dans la capitale, sans repères et sans commandement.

La nuit de dimanche à lundi et toute la journée d'hier ont vu des affrontements sporadiques éclater un peu partout dans la ville où l'on a entendu tirer des armes légères, des mitrailleuses et des lance-roquettes. Des combats, apparemment entre factions rivales de l'armée, ont éclaté en milieu de journée autour du palais présidentiel. Des chars se sont déployés en plusieurs points de la ville.

Hier après-midi, les chars ont dû intervenir pour réduire la mutinerie dans la prison de la ville. Au retour de mission, l'un des blindés a ouvert le feu sans raison apparente sur la façade de l'hôtel Hilton, où sont rassemblés les journalistes et les derniers fonctionnaires internationaux de la Commission économique pour l'Afrique de l'ONU et de l'Organisation de l'unité africaine, dont les sièges se trouvent à Addis-Abeba. En fait, toute la capitale, habituellement très cosmopolite, s'est vidée à 90 % de ses «Farendji», comme on appelle ici les Occidentaux. Les Américains avaient déjà réduit au minimum le nombre de leurs ressortissants, le mois dernier. Quant aux Européens, ils n'ont décidé d'évacuer leurs expatriés que vendredi soir et ont dû employer les grands moyens: des vols spéciaux, civils et militaires. Les ambassades ont aussi considérablement renforcé leur sécurité. L'Italie et la France notamment ont reçu le renfort de troupes d'élite et les hélicoptères Puma de la base de Djibouti sont en état d'alerte.

Dans les rues d'Addis-Abeba, l'insécurité est la triste conséquence du début d'anarchie qui s'installe. Plusieurs cadavres, hier matin, jonchaient le sol autour du palais présidentiel du Vieux Guebbi, où sont rassemblées les troupes d'élite de Mengistu. Ce sont elles qui posaient visiblement, lundi après midi encore, le plus de problèmes au commandement général éthiopien, pressé de déposer les armes. Car elles refusaient toujours à ce moment un cessez-le-feu.

En attendant l'entrée des «Woyanes», comme on nomme les rebelles tigréens et par extension tous les combattants d'ethnies diverses qui composent le FDRPE, les responsables ecclésiastiques appelaient à la prière. Églises et mosquées sont combles du matin au soir, et l'on s'en remet à Dieu, le seul pour la majorité des Éthiopiens à pouvoir aujourd'hui mettre fin à la tragédie.

JEAN-FRANÇOIS LAURENCE

L'indépendantisme des Érythréens face à l'autonomisme des Tigréens

Alors que s'ouvre à Londres une négociation où ils détiennent une évidente position de force face au pouvoir chancelant d'Addis-Abeba, les différents groupes rebelles sont cependant loin de présenter une position commune et l'une des questions les plus difficiles sera de déterminer le statut de l'Erythrée qui demande son indépendance, par contraste avec les rebelles de la province du Tigré se bornant à réclamer l'autonomie.

Les nationalistes érythréens livrent bataille depuis maintenant trente ans contre l'Ethiopie du Négus d'abord, des marxistes de Mengistu ensuite. L'Erythrée est une entité historique distincte vieille de plusieurs siècles dont le drame est sans doute d'avoir été prise au piège de l'entreprise coloniale italienne. Certes, l'Italie fera reconnaître en 1889 à l'empereur Ménélik l'existence de l'Erythrée et sa souveraineté sur elle, mais au lendemain de la défaite de l'Axe, Addis-Abeba obtiendra, en 1952, la création d'une fédération englobant l'Erythrée à laquelle dix ans plus tard, Hailé Sélassié va arracher l'autonomie interne initialement octroyée dans les domaine des langues et de l'administration notamment.

Commencera alors une longue guerre où les Erythréens paraîtront l'emporter à la chute du Négus, en 1974, pour ensuite subir l'assaut du régime marxiste qui succède, appuyé par Moscou et La Havane, au vieil empire copte. Le fer de lance de la résistance érythréenne, le Front de libération de l'Erythrée, se casse en deux en 1970 avec l'apparition d'une dissidence, le Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE) qui prône une société souveraine et socialiste édifiée au travers d'une guerre populaire. Le FPLE, qui s'imposera vite à son rival, bâtit une armée redoutable régie par une discipline de fer épousant la tradition des paysans chrétiens des hauts plateaux et des ethnies nomades musulmanes du littoral. Cinquante mille réguliers composent cette force, flanquée de 30.000 miliciens. Malgré l'appui de Moscou au régime en place à Addis-Abeba, le FPLE maintient ses références au socialisme.

Cet engagement doctrinal était à l'origine plus marqué encore chez les militants du Front de libération du Tigré (FLT) qui forment le noyau dur du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE) longtemps admirateur de Staline et de l'Albanie d'Enver Hoxa avant de mettre, tout récemment, un sérieux bémol à cette profession de foi marxiste pure et dure. Curieusement, la lutte de ces marxistes intransigeants, dont on a comparé les méthodes à celles des Khmers rouges et du Sentier lumineux péruvien, perpétue la rivalité des Chrétiens du Nord, fondateurs du royaume d'Axoum au VIe siècle, et des Amharas du Sud dominants par la suite. Très vite en mauvais termes avec les indépendantistes érythréens, les autonomistes tigréens ont tenté d'essaimer parmi les ethnies minoritaires de l'ex-empire, Afars et surtout Oromos, y suscitant des Fronts à leur image qu'ils ont fédérés dans le FDRPE.

Ce dernier, qui n'a pas hésité à alimenter la famine dans la corne de l'Afrique en précipitant des centaines de milliers de Tigréens vers le Soudan pour les faire échapper à l'autorité de Mengistu, fait peur aux populations du Sud et aux courants démocratiques dans le pays, tels les socialistes du Meison. Ce sont pourtant ses forces qui encerclent Addis-Abeba et la suppression des références doctrinales au marxisme dans son programme politique n'entame en rien sa position dominante dans le débat qui s'ouvre.

C. de G.