Punie, Ryanair reste à Charleroi Transport aérien - La compagnie irlandaise devra rembourser moins de 30 % des aides octroyées par la Région wallonne Ryanair promet de rester à Charleroi « C'est un véritable désastre » « Notre décision n'est pas trop sévère » « Ce n'est pas un jour noir pour Charleroi » Ryanair risque de multiples procès L'action s'envole en Bourse

DEMONTY,BERNARD; RASETTI,JEROME

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Mercredi 4 février 2004

Punie, Ryanair reste à Charleroi

* La compagnie à bas tarifs devra rembourser 30 % des aides. Son patron va saisir la Cour européenne de justice. Mais il assure qu'il ne quittera pas Charleroi.

BERNARD DEMONTY

C'est un désastre pour les consommateurs et les aéroports publics. Le patron de la compagnie aérienne irlandaise Ryanair, Michael O'Leary, a réagi avec une profonde irritation à la décision de la Commission européenne concernant les avantages octroyés à la compagnie par la Région wallonne et l'aéroport de Charleroi. Il a annoncé qu'il attaquerait la décision devant la Cour de justice de Luxembourg. Il a toutefois ajouté qu'il ne comptait pas quitter Charleroi, mais pourrait fermer des lignes.

L'autorité européenne a décidé d'imposer au transporteur à bas tarifs le remboursement de 30 % des aides octroyées. La Commissaire aux Transports, Loyola de Palacio, n'a pas chiffré le montant des aides à rétrocéder mais elles sont évaluées à environ 5 millions d'euros par les proches du dossier. Les avantages condamnés sont essentiellement les rabais de taxes d'aéroport et des aides injustifiées au lancement de nouvelles lignes.

Dans un entretien au « Soir », le ministre-président wallon, Jean-Claude Van Cauwenberghe, estime que ce n'est pas un jour noir pour Charleroi. Le ministre wallon de l'Economie, Serge Kubla, est plus pessimiste et plaide pour que la Région fasse appel de la décision.

Au sein du gouvernement, ses collègues se tâtent craignant que la Cour de justice ne condamne la Région plus lourdement que la Commission. Puisque la décision de la Commission fait jurisprudence dans toute l'Union, le risque que Ryanair parte vers d'autres cieux leur paraît limité.

Finalement, c'est pour Ryanair que la facture est la plus élevée. Sur base de la décision, on risque d'assister à des procès dans beaucoup d'autres aéroports où Ryanair est présente, analyse Damien Géradin, professeur de droit de la concurrence à l'ULG. Malgré cela, Michael O'Leary a déclaré que, quoi qu'il arrive, il n'augmenterait pas le prix des billets...·

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Transport aérien - La compagnie irlandaise devra rembourser moins de 30 % des aides octroyées par la Région wallonne

Ryanair promet de rester à Charleroi

* La Commission européenne ne bannit pas toutes les aides. La décision fait jurisprudence : Ryanair pourrait être attaquée dans d'autres aéroports.

BERNARD DEMONTY

La Commission européenne a décidé, ce mardi, de forcer Ryanair à rembourser moins de 30 % des aides octroyées par la Région wallonne et l'aéroport de Charleroi. La Commission n'a pas précisé le montant des remboursements, mais il devrait s'élever environ à 5 millions d'euros. Il appartient à la Région de fixer le montant, sur base de calculs plus précis.

Dans sa décision, la Commission a constaté la présence d'aides d'Etat dans le contrat qui lie la compagnie irlandaise à l'aéroport et à la Région. Pour conclure à la présence d'aides d'Etat, la Commission a comparé le comportement de la Région avec celui qu'aurait eu un investisseur privé. La Commission a conclu qu'aucune des aides incriminées n'aurait été allouée par un investisseur privé. « Aucun opérateur privé, placé dans les mêmes circonstances, n'aurait concédé les mêmes avantages », relève la Commission.

La Commission relève notamment que l'aéroport de Charleroi a signé les accords avec Ryanair sur base d'un business plan imprécis, se basant notamment sur des recettes incertaines. L'objectif de rentabilité, que manie généralement l'investisseur privé, n'était pas le principal souci de la Région, dit en substance la Commission.

Ayant posé ce constat sévère, l'institution européenne ne bannit toutefois pas toutes les aides. Elle interdit, tout d'abord, le rabais de 50 % des taxes d'atterrissage, dont bénéficie la seule compagnie irlandaise. La Commission a constaté que ce rabais était octroyé par un contrat qui n'avait pas été publié au Moniteur belge.

La Commission estime aussi que les rabais sur les redevances d'assistance en escale sont interdits, dans la mesure où elles ne sont pas couvertes par d'autres recettes de l'aéroport, comme notamment les revenus des parkings.

L'autorité européenne incrimine aussi des incitants dits « one shot ». Il s'agit d'aides que la Région a versées à Ryanair pour participer à la promotion de certaines nouvelles lignes. La Commission ne condamne pas totalement ces pratiques, mais estime qu'elles doivent être limitées dans le temps et qu'elles doivent être nécessaires et avoir un caractère incitatif. Les commissaires ont débattu jusqu'à la dernière minute pour établir le délai durant lequel les aides à la promotion pouvaient être tolérées. Finalement, une majorité de commissaires s'est prononcée pour un délai de cinq ans.

Les commissaires anglo-saxons auraient souhaité que l'autorité européenne ne fixe pas seulement des règles pour Ryanair à Charleroi, mais établisse aussi des lignes directrices « guidelines » pour tous les autres aéroports régionaux européens. Ces commissaires plaidaient même pour un report de la décision relative à Charleroi pour pouvoir établir des lignes directrices.

Finalement, une majorité de commissaires, dont le Belge Philippe Busquin, ont opté pour une publication immédiate de la décision relative à Ryanair. Il n'y aura donc pas de lignes directrices, du moins pas à court terme. Cela signifie-t-il que Ryanair pourrait être tentée de quitter Charleroi pour s'installer dans un autre aéroport, que la décision de ce mardi ne concerne pas ? La commissaire aux Transports, Loyola de Palacio, estime que ce n'est pas possible, car la décision rendue mardi fait jurisprudence et peut s'appliquer par analogie. Le risque de voir Ryanair quitter Charleroi paraît donc très limité. Au grand soulagement de la Région wallonne...·

« C'est un véritable désastre » RÉACTION

Malgré une arrivée en fanfare dans un grand hôtel bruxellois, Michael O'Leary s'est, pour une fois, départi de son large sourire. Car la décision de la Commission ne le fait pas rire. C'est un véritable désastre pour le consommateur et les aéroports publics, qui ne pourront désormais plus faire concurrence aux aéroports privés, a lancé le patron de Ryanair.

Il est d'autant plus amer qu'il estime que Charleroi lui doit beaucoup. Il y a 5 ans, Charleroi était vide. Cinq ans plus tard, Charleroi frôle les deux millions de passagers. La Commission interfère donc dans un marché qui satisfaisait tout le monde.

Le patron de Ryanair affirme toutefois qu'il n'a pas l'intention de quitter Charleroi. Tout d'abord, nous allons poursuivre l'annulation de la décision devant la Cour de justice. Si la décision est maintenue, nous renoncerons probablement à ouvrir de nouvelles lignes à Charleroi et nous réduirons sans doute le nombre de nos avions, pour les baser dans des aéroports privés.

Michael O'Leary se défend, en revanche, d'avoir l'intention d'augmenter les tarifs. Les remboursements ne nous affecteront pas. Nous avons un milliard d'euros de cash. La Commission affirme que les remboursements nous forceront à augmenter les prix de 6 à 8 euros. Il n'en est pas question. A Charleroi, plus de 50 % de nos billets se vendent à moins de 10 euros. Ce serait une hausse énorme. Nous n'en voulons pas.·

B. Dy

« Notre décision n'est pas trop sévère » RÉACTION

Prévoyant sans doute le courroux de Michael O'Leary, patron de Ryanair (lire ci-contre), Loyola de Palacio a tenu à présenter la décision de la Commission comme une mesure clémente. La décision n'est pas trop sévère. Elle déclare compatible avec le traité la majorité des aides d'Etat contenues dans l'accord avec Ryanair à Charleroi, a dit la commissaire. Nous voulons contribuer au développement des aéroports régionaux et faciliter la concurrence qu'exercent les compagnies à bas tarifs. Cette concurrence doit toutefois s'exercer dans la transparence et l'égalité entre opérateurs, a-t-elle indiqué. La commissaire estime que la décision tient également compte de la cohésion régionale. Le Hainaut est une région « objectif 1 ». Nous en avons tenu compte.

La commissaire estime que la décision ne portera pas un préjudice excessif à Ryanair. Ryanair gardera une marge suffisante. Si elle augmente ses prix, cette augmentation ne dépassera pas 8 euros pour un aller-retour.

La commissaire s'apprête également à proposer à la Commission une recommandation contenant des lignes directrices pour tous les aéroports régionaux.

Loyola de Palacio affirme également que tous les contrats du type Ryanair à Charleroi passeront sous la loupe de ses services. Et si de nouvelles plaintes nous arrivent, il va de soi que nous les examinerons. D'autres remboursements sont donc plus que probables...·

B. Dy

« Ce n'est pas un jour noir pour Charleroi » RÉACTION

Jean-Claude Van Cauwenberghe, le ministre-président wallon, ne considère pas la décision concernant Ryanair à Charleroi comme une catastrophe. Cette décision permet le maintien de la compagnie irlandaise à Charleroi, nous a indiqué le ministre-président. Elle crée un cadre dans lequel nous pouvons revoir les accords avec Ryanair dans une approche économiquement satisfaisante pour la compagnie et pour nous.

Malgré cela, Jean-Claude Van Cauwenberghe estime que la décision n'est pas exempte de vices. Par exemple, la Commission ne démontre pas à suffisance que nous ne nous sommes pas comportés comme l'aurait fait un investisseur privé. Je vais lire la décision avec attention, mais à première vue, cette démonstration n'est pas faite de manière chiffrée.

La question d'un éventuel recours contre la décision de la Commission devant la Cour de justice est, dès lors, posée. Le gouvernement wallon va devoir se pencher sur cette question. Une telle démarche n'est toutefois pas exempte de risques. En cas d'appel, la Cour peut tout effacer, y compris les balises qui existent désormais.

A court terme, la Région et l'aéroport vont devoir renégocier leur contrat avec Ryanair. Mais pour le ministre, le risque de voir la compagnie s'envoler est écarté. Ce n'est pas un jour noir pour Charleroi, conclut-il.·

B. Dy

Ryanair risque de multiples procès ENTRETIEN

BERNARD DEMONTY

Damien Géradin est professeur de droit de la concurrence à l'Université de Liège et au Collège d'Europe à Bruges. Il analyse pour nous les conséquences de la décision de la Commission, telle que présentée par la commissaire aux Transports, Loyola de Palacio.

Peut-on considérer que la décision de la Commission est équilibrée ?

Je le pense, oui. Elle est d'ailleurs conforme à la jurisprudence existante concernant les rabais sur les taxes d'atterrissage. Du point de vue du droit de la concurrence, cette décision est donc conforme à ce que l'on peut attendre.

La décision est également équilibrée sur le plan politique ?

Oui. La Commission ne condamne pas totalement les instruments mis en place à Charleroi et ailleurs. Mais elle soumet ces instruments à des conditions qu'elle précise clairement.

Quelles vont être les conséquences de cette décision pour Ryanair ?

Pour la compagnie irlandaise, je pense que c'est une mauvaise nouvelle. Elle va devoir rembourser les aides (NDLR : pour un montant de 3 à 5 millions d'euros). Ce n'est pas trop grave. Ce qui est plus grave, c'est l'effet domino. Car tous les schémas du type Charleroi sont désormais interdits. Une compagnie concurrente, qui vole dans un aéroport où Ryanair bénéficie d'aides comparables à Charleroi, va pouvoir désormais saisir la justice, en brandissant la décision d'interdiction de la Commission, rendue ce mardi. Ryanair risque donc d'être contrainte de procéder à des remboursements dans de nombreux pays. D'autre part, pour l'avenir, un aéroport régional n'aura plus l'audace de proposer à Ryanair un contrat Charleroi bis.

Le modèle Ryanair est-il menacé ?

Je ne le pense pas. Car ce modèle ne repose pas seulement sur les conditions contractuelles favorables dans les aéroports. D'autres éléments, comme l'utilisation maximale des appareils ou les ventes par internet, jouent également un rôle majeur. En perdant certains avantages dans les aéroports régionaux, ils perdent un peu de beurre dans les épinards, sans plus.

Ryanair brandit la menace de donner la priorité à des aéroports privés, où les limites de la Commission n'auraient pas cours. Que pensez-vous de cet argument ?

Je ne le trouve pas pertinent. Car la Commission a basé son raisonnement sur le comportement qu'aurait un investisseur privé. Il y a donc peu de chance que Ryanair obtienne des conditions plus favorables dans un aéroport privé, qui sera, par ailleurs, soucieux de la rentabilité à court terme. D'autre part, il y a peu d'aéroports privés qui peuvent accueillir des avions de la taille de ceux de Ryanair.

Ryanair risque-t-elle d'augmenter ses prix ?

Je ne le pense pas car le prix est leur principal argument de vente. Je pense qu'ils vont plutôt rogner quelque peu sur leurs marges.·

L'action s'envole en Bourse

JÉRÔME RASETTI

LONDRES

Soulagement dans les salles de marché : après la décision de la Commission européenne, le titre Ryanair s'est envolé. Il a progressé de plus de 10 % à la Bourse de Dublin. L'action « chouchou » des analystes depuis plusieurs années a repris des couleurs après avoir sombré la veille à son plus bas niveau depuis octobre 2001.

Cette décision est un coup dur pour Ryanair, mais ce n'est pas le coup fatal que certains analystes pessimistes redoutaient, avance Henk Potts, analyste de la banque Barclays. La décision de la Commission européenne est interprétée par les experts comme une double bonne nouvelle : la facture n'est pas aussi salée qu'attendu et surtout le modèle de développement de Ryanair ne semble pas être profondément remis en cause. Concernant le montant des remboursements, c'est vraiment une peccadille pour Ryanair, a souligné un analyste avant de rappeler que la compagnie s'attendait à réaliser en 2003-2004 un bénéfice de 215 millions d'euros. La compagnie fondée par l'homme d'affaires irlandais Tony Ryan et radicalement transformée à la fin des années 90 va pouvoir continuer à utiliser les recettes qui ont fait son fulgurant succès : Ce n'est pas la fin de Ryanair, ce n'est pas la fin des vols à bas prix, explique Chris Tarry, un consultant indépendant. Tout au plus, cela se traduira par une augmentation de quelques euros sur les prix de vente des billets dans les mois à venir, continue cet expert. Une analyse partagée par Stephen Furlong, de Davy Stockbrokers qui souligne que Ryanair possède de loin les coûts les plus bas

du secteur : même si ses marges peuvent diminuer, elles resteront élevées. L'horizon n'est pas pour autant complètement dégagé pour Ryanair : La semaine dernière, rappelle Chris Tarry, le groupe a lancé un avertissement sur résultat. Il peine à remplir ses avions même en baissant ses prix : cela veut donc dire que sa stratégie d'ouvrir des liaisons partout en Europe, dans des aéroports de seconde, voire de troisième importance, ne marche pas à tous les coups. Il y a trop de capacités. La compagnie irlandaise, troisième capitalisation boursière du secteur aérien en Europe, ne va sans doute plus connaître les rythmes de croissance de 60 % du début des années 2000. Mais, piètre consolation pour le bouillonnant Michaël O'Leary, elle ne sera pas la seule « low-cost » à souffrir. Sa rivale easyJet va devoir aussi tenir compte du retour en forme des compagnies dites traditionnelles, comme Air France, British Airways ou Lufthansa.·