Quand les étoiles s’écoutent

MARTIN,SERGE

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Lundi 17 septembre 2007

Musique Florez chante Rubini

Decca avait programmé la sortie mondiale du dernier récital du ténor péruvien Juan Diego Florez pour le 10 septembre. L’actualité a voulu que cela tombe deux jours après l’enterrement du tenorissimo Pavarotti. Ce rapprochement fortuit prend soudain valeur de symbole, comme si le témoin de l’excellence ne cessait d’être passé de main en main, au fil des années, entre les grands interprètes. A ce titre, en dédiant cet enregistrement à Giovanni Battista Rubini, Florez rend lui aussi hommage à un passé prestigieux : Rubini fut en fait le plus grand ténor de l’époque du bel canto romantique.

Lorsqu’il débute, à Naples, Rubini essuie une certaine jalousie de la part de Rossini, qui le trouve un peu jeune. Mais dès 1825, à Paris, il s’impose comme l’interprète idéal de la musique du « Cygne de Pesaro ». Une réputation qu’il élargira bien vite à Bellini et à Donizetti. Se partageant entre Paris et Londres, Rubini sera la star incontestée du bel canto romantique, même s’il supporta assez mal la concurrence de l’encombrant Duprez, qui met au goût du jour l’émission en force.

Rien de tel avec Rubini, dont le chant est un modèle de style, supporté par une technique époustouflante. « Une technique dont nous avons perdu la tradition, explique Florez, dans la mesure où elle était l’héritage de professeurs qui avaient formé les grands castrats, un art dont nous avons inéluctablement perdu les composantes. »

Encore faut-il rester fidèle à certaines techniques qui constituent la base même du bel canto. A commencer par les passages de registre, où l’on négociait de subtils passages entre voix de poitrine et voix de tête. Rubini allait jusqu’au si avec sa voix naturelle puis passait en voix de tête, où il pouvait monter jusqu’au fa.

« Pour ma part, je monte en voix naturelle jusqu’au ré. C’est dire si les clés d’interprétation se négocient aujourd’hui par rapport à des moyens différents. Il n’empêche que les normes d’interprétation demeurent les mêmes : la “messa di voce”, l’“agilita”, la science des couleurs demeurent les grands atouts de ce type d’interprétation. »

La couleur sans doute plus que tout le reste dans la mesure où chanter du bel canto c’est avant tout trouver les couleurs qui donnent de l’expression au texte et à la musique que vous interprétez. A ce titre, elles sont beaucoup plus importantes que les acrobaties vocales ou la célérité auxquelles on associe un peu trop simplement ce répertoire. Rossini tout d’abord, Bellini ensuite avec lequel Rubini entretint des relations d’amitié et finalement Donizetti appartiennent bien à une époque dorée du bel canto qui avait désormais un pied dans la vague romantique et un autre dans le siècle des Lumières.

Subtil équilibre

C’est ce subtil équilibre que Florez nous restitue aujourd’hui avec un panache sans égal. Que ce soit dans des pages méconnues de Bellini (« Il Pirata » et « Bianca e Fernando ») ou de Donizetti (« Marino Faliero ») ou que ce soit dans les tubes incontestés du répertoire rossinien (« La Donna del lago », « Elisabetta, regina d’Inglitierra », « Il Turco in Italia » ou « Guillaume Tell »). Un répertoire de Florez est aujourd’hui sans égal, générant une science du propos et un plaisir de l’écoute dont il n’existe sans doute aujourd’hui qu’un seul équivalent : Cecilia Bartoli. Le chant italien est décidément entre de très bonnes mains.

Arias for Rubini, Juan Diego Florez, Orchestre de l’Accademia Santa Cecilia de Rome, Roberto Abbado (Decca).