QUATRE ANS A LONDRES: EATON SQUARE,PETITE BELGIQUE

LAPORTE,CHRISTIAN

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Jeudi 1er septembre 1994

Quatre ans à Londres:

Eaton Square, petite Belgique

Eaton Square à Londres. Pendant quatre ans, ce fut le centre névralgique belge, le lieu de convergence des compatriotes qui avaient choisi de continuer le combat depuis l'Angleterre. C'est là que se trouvaient l'ambassade mais aussi les principaux ministères avec des extensions vers Eaton Place, Hobart Place, Belgrave Square et Knightsbridge.

Dès le 23 juin 40, cinq jours après le général de Gaulle, le ministre de la Santé publique, Marcel-Henri Jaspar lançait un appel aux Belges sur les ondes de la BBC. Un discours qui voulait d'abord démentir la nouvelle selon laquelle le gouvernement exilé au Portugal à ce moment avait décidé d'arrêter la guerre.

- Je ne suis le prisonnier de personne déclara Marcel-Henri Jaspar. A ce titre, j'exercerai seul, s'il le faut, les responsabilités qui m'échoient avec la volonté ardente de poursuivre la guerre aux côtés de nos alliés anglais, hollandais, norvégiens et polonais. (...) Notre place est aux côtés de ceux qui luttent pour l'indépendance et la liberté des peuples.

S'adressant aux Belges de Belgique, il leur demandait d'avoir confiance dans le gouvernement alors qu'il invitait les militaires à rejoindre la Grande-Bretagne. Et de conclure: l'heure n'est pas aux larmes mais à l'action. La douleur et l'épreuve fortifient les âmes fortes et suscitent l'héroïsme. Plutôt la mort que l'esclavage. Dieu protègera la Belgique et ses alliés!

L'appel allait être largement entendu et il fallait organiser toute cette présence de la manière la plus rationnelle qu'il soit.

C'est ainsi que les parlementaires déjà présents en juillet 40 décidèrent de créer un Office belge où les réfugiés belges pouvaient aussi trouver de l'aide car l'ambassade, débordée ne pouvait plus répondre à toutes les demandes et les services gouvernementaux n'étaient pas encore tous au point. L'Office parlementaire belge s'installa au 6, Arlington Street, à deux pas du Ritz, de Green Park et de Piccadilly avant de fonctionner ensuite Hobart Place. Son principal objectif? Aider les arrivants à s'informer des possibilités de travail, de logement, de contacts avec la famille restée en Belgique. Mais l'Office fut aussi le lieu de ralliement des parlementaires autour du ministre Jaspar.

Pour soutenir le moral des Belges, ils allaient publier un petit journal appelé «La Belgique en guerre» qui sortit le 21 juillet. Une petite initative à grandes retombées car ainsi les exilés n'avaient pas l'impression d'être oubliés. Au fil des mois, d'autres compatriotes tentèrent l'impossible aventure, désireux de se mettre au service des autorités lorsqu'il s'agirait de poursuivre le combat. A leur arrivée, ils passaient par la «Patriotic School» qui testait leur sincérité car il ne fallait, évidemment, pas introduire le loup (national-socialiste ou assimilé) dans la bergerie...

Bientôt, des Belges furent insérés à tous les niveaux, tantôt au service de la résistance, tantôt dans les troupes alliées. Les pilotes eurent plus de chance que les soldats de la Force terrestre qui n'entrèrent que très tard dans le conflit mais bon nombre d'entre eux allaient tomber au champ d'honneur...

Entretemps, les mois passant, la «petite Belgique» londonienne allait peu à peu retomber dans ses travers et on ne peut pas dire que le courant passait toujours très bien entre les autorités gouvernementales et autres et la Résistance ou les militaires. En fait, avec le temps, il apparut que les vieilles querelles avaient suivi les exilés! Sans parler des problèmes de réinsertion.

LE RETOUR

DES VIEILLES QUERELLES

Il ne fallait pas longtemps être sur place explique William Ugeux (arrivé à Londres en 42 puis revenu en Belgique avant de s'installer définitivement dans la capitale britannique en 43 comme responsable de la Sûreté) pour se rendre compte qu'une émigration est un phénomène social rare et compliqué! Dès qu'un Belge arrivait en Angleterre, il fallait lui trouver un job, l'occuper en fin de semaine. Côté organisation, on a dû improviser une série de services de toutes espèces avec à leur tête les gens qu'on avait pu trouver! En ce qui concerne la guerre clandestine, il a fallu tenir compte des susceptibilités des uns et des autres. Il y avait donc une deuxième direction de la Défense nationale et une Sûreté de l'Etat qui dépendait du ministre de la Justice...

Vinrent aussi se greffer là-dessus les divergences politiques et idéologiques! Nous avions transporté nos querelles politiques en Angleterre, poursuit M. Ugeux. Il y avait des gens de droite et des gens de gauche. Les uns croyaient que ceux d'en face étaient cernés par les communistes alors que les autres considéraient les premiers comme des fascistes qui ne pensaient qu'à faire un gouvernement autoritaire derrière le roi Leopold!

Les Belges étaient donc bien restés égaux à eux-mêmes, au-delà du Channel. Et si certains mouvements de la Résistance jugés trop à gauche eurent à affronter des réticences, la reconnaissance de l'Armée secrète prit aussi un temps considérable!

Quelques jours après la Libération, la «petite Belgique» allait commencer à se vider. Est-il exact que les Londoniens se réjouirent du départ de ces insupportables Belges? Peut-être, mais malgré les frictions, aussi inévitables que passagères, se nouèrent aussi des liens indéfectibles. Créé en mai 42, l'Institut belge allait se muer en Club anglo-belge après la guerre et cinquante ans après le Royal Anglo Belgian Club rappelle encore bien des souvenirs aux anciens...

C. L.

Sources: Tinou Dutry (documents personnels), William Ugeux (interview «Jours de guerre»).