Quel avenir pour la Médiathèque ?

JENNOTTE,ALAIN

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Vendredi 11 juillet 2008

Institutions / L’ultimatum de Laanan

La direction a reçu un coup de semonce de la ministre de la Culture. La Médiathèque devra rapidement se « refonder ».

Une poignée de mois. C’est le temps qui reste à la Médiathèque pour sauver sept de ses treize centres de prêt qui risquent d’être fermés, faute d’un accord avec des repreneurs culturels locaux, tels des centres culturels ou des bibliothèques. Il s’agit de Mons, La Louvière, Uccle, Woluwe-Saint-Pierre, Braine-l’Alleud, Seraing et Verviers. Le sort de l’un des quatre discobus serait également dans la balance. En cas d’échec, c’est vingt équivalents temps pleins qui quitteront l’institution en juin 2009 (Le Soir du 27 juin). Au cabinet de la ministre de la Culture, Fadila Laanan (PS), on s’impatiente. « Nous avons le sentiment que les responsables de la Médiathèque n’avancent guère dans les négociations avec des repreneurs potentiels », note son porte-parole, Pascal Sac. Cette semaine, la ministre a envoyé un courrier à la direction pour lui réclamer un état des lieux et un plan de travail pour les prochains mois. « Il faut que les discussions avec les pouvoirs locaux aient abouti d’ici à la fin de l’année. Il n’est pas acceptable de laisser le personnel dans l’incertitude », poursuit Pascal Sac. Fin juin, Fadila Laanan avait précisé que chaque repreneur recevrait une aide de 25.000 euros. Mais ce subside additionnel à la reprise pourrait ne pas être maintenu au-delà de décembre prochain. À l’heure actuelle, seul le centre de prêt de Verviers semble proche d’un accord de transfert. Le temps est donc compté pour cette institution vieille d’un demi-siècle, si elle ne veut pas voir son réseau détricoté, faute de moyens. C’est la chute dramatique du prêt de médias (CD et DVD), de près de 40 % en cinq ans, qui explique cette situation périlleuse. Malgré une subvention globale de la Communauté française récemment revue à la hausse, la Médiathèque vit pour moitié au moins de ses recettes propres. Et celles-ci sont en chute libre. Pour tenter de redresser la barre, la Médiathèque a entamé un ambitieux virage numérique. Fin 2006, une plate-forme de téléchargement a été lancée. Mais après un an et demi elle n’en est toujours qu’aux balbutiements. Cela pourrait rapidement changer. La Médiathèque annonce en effet, pour cet automne, une série d’innovations – tant physiques que virtuelles – qui devraient l’aider à renouer le contact avec le public qui l’a délaissée, tout en conquérant de nouveaux adeptes. « Nous voulons jouer un rôle de médiation vis-à-vis de nos publics beaucoup plus approfondi que par le passé, explique le directeur général de la Médiathèque, Claude Janssens. L’éducation permanente fait désormais partie de nos priorités. Nous devons aider le public jeune à sortir de la culture réductrice du top 50, en l’aidant à découvrir des musiques moins immédiates. C’est notamment cette éducation musicale que l’école ne fait plus depuis de nombreuses années ». Un site web satellite, les « Médiavores », a été lancé récemment, destiné à créer des communautés virtuelles entre les membres de la Médiathèque. Des podcasts des médiathécaires seront bientôt lancés. Tous les deux mois, la Médiathèque proposera une « Sélec » d’une quarantaine de titres. « Il ne s’agit pas d’une playlist de plus, explique Claude Janssens. Nous allons inviter les membres à venir dans nos centres pour leur présenter cette sélection avec des extraits sonores et nous ferons le même type d’exercice dans les écoles. » Pas question donc, pour la Médiathèque, de se lancer dans le tout-numérique. C’est une stratégie hybride entre présence physique et téléchargement qui est en chantier. Un challenge. Certains répertoires musicaux ont plus de mal que par le passé à trouver des oreilles attentives. « Nous devons mettre en place une politique d’achat de médias plus cohérente entre tous les centres de prêt, explique le directeur des collections, Pierre Hemptine. Dans un contexte de saturation de l’offre, il faut impérativement clarifier la nôtre et, plus encore que par le passé, faire œuvre de tri et de conseil ».ALAIN JENNOTTE P.34 Un test de livraison postale de CD P.34 Notre commentaire

La Médiathèque rêve aussi à la Poste

Institutions La crise du prêt

Choisir ses CD et ses DVD dans le monumental catalogue de la Médiathèque, riche de plus de 840.000 médias, et les recevoir le lendemain par la Poste sera peut-être possible dans un proche avenir.

En janvier prochain, la direction va lancer un test de livraison postale de CD, avec un échantillon d’utilisateurs. Pour la tarification, la direction estime qu’une formule d’abonnement, telle celle que pratique le loueur belge de DVD par correspondance DVDPost, pourrait être attractive pour les membres. Moyennant un forfait à définir, on pourrait emprunter un certain nombre de médias chaque mois. L’analogie avec DVDPost n’est d’ailleurs pas innocente. C’est un consultant de la Médiathèque proche de DVDpost qui aurait soufflé l’idée à la direction.

Par rapport aux DVD tout-venant que l’on trouve chez les loueurs par correspondance traditionnels, le recours à cette pratique poserait des problèmes spécifiques de sécurité. Car les archives de la Médiathèque recèlent des trésors uniques qu’il serait peut-être délicat de confier aux aléas du courrier.

Mais la Médiathèque n’entend pas pour autant abandonner ses centres de prêt. Récemment, ses responsables ont visité une initiative intéressante à Londres, les Idea Stores. Financés par la ville, ces centres mêlent médiathèque, bibliothèque, centre de formation et cybercentre. De quoi inspirer les futures médiathèques pilotes, dont celle du Passage 44.

La Médiathèque virtuelle est un leurre

Commentaire

Sur le papier, c’est limpide : le disque est moribond, le téléchargement commercial émerge peu à peu avec les initiatives d’Apple ou de Nokia. La Médiathèque, dont les courbes de prêt collent à celles des ventes de CD, doit suivre le mouvement et se dématérialiser. À quoi bon maintenir à coups de subsides des centres de prêt désertés alors que les internautes font leur marché sur le Net ? Vite, dégraissons ce personnel devenu inutile pour sortir du rouge. Simple, non ? Peut-être. Mais faux !

Car la Médiathèque est tout sauf le disquaire du coin. C’est au contraire un outil essentiel d’accès à la culture et d’éducation permanente en Communauté française. Avec un capital de connaissances qui risque d’être dilapidé sans de rapides rapprochements avec des pouvoirs locaux.

Une Médiathèque « physique », au large maillage géographique, reste indispensable. Une part conséquente de son patrimoine ne sera pas numérisée de sitôt. Tabler uniquement sur les blogs et autres podcasts pour faire découvrir au plus grand nombre les futurs Sonic Youth ou les Chris Marker de demain, relève de la douce utopie. On s’y rend moins qu’avant, dans les médiathèques locales ? Assurément ! Mais bien plus que dans une kyrielle de musées ou de bibliothèques largement subventionnés.

Une Médiathèque virtuelle creuserait le fossé avec son public. Le droit de prêt numérique n’existant pas chez nous, elle ne serait qu’une vendeuse de MP3, concurrente « cheap » et désargentée des iTunes de ce monde. Financer les développements informatiques d’une vraie plate-forme de téléchargement ne pourrait se concevoir qu’en fédérant de multiples médiathèques européennes.

Des milliers de petits labels de rock ou de classique n’ont aucune intention de renoncer de sitôt au CD. Parce que les têtes d’affiche ronflantes des festivals se vendent volontiers sur le Net, la Médiathèque doit-elle sacrifier son réseau, indispensable passerelle vers la culture moins accessible qu’elle est censée défendre ? Ce serait éroder un peu plus encore ses chances de « refondation ».