Quel genre, l’info francophone ? Masculin

GORISSEN,AGNES

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Jeudi 21 octobre 2010

Une étude (enfin) évalue la place des femmes dans les médias de Belgique francophone. Conclusion : elles représentent 51 % de la population, mais 28 % des médiatisés...

Ça paraît incroyable : alors que tous nos voisins, Flamands compris, disposaient de données sur le sujet, jamais en Belgique francophone on n’avait mesuré la présence et la représentation des femmes dans les médias. Débat anecdotique ? Pas tant que ça, parce que, finalement, c’est révélateur de la façon dont l’information colle ou pas à la réalité de la société et de ses composantes. Profitant d’une étude internationale menée tous les cinq ans sous l’égide de l’ONU (lire ci-contre), l’Association des journalistes professionnels (AJP) s’est associée à différentes chercheuses pour combler cette lacune.

Conclusion de l’étude, baptisée Quel genre d’infos ? (genre ne signifiant pas ici « sorte » mais « genre sexué », de l’anglais « gender ») : l’info en Communauté française gomme une femme sur deux. Evident : alors que les femmes représentent 51 % de la population, elles ne constituent que 28 % des personnes vues, entendues ou lues dans les JT, les journaux parlés et les quotidiens. Même lorsque l’actualité touche des secteurs où elles sont clairement majoritaires, les femmes sont sous-représentées : 42 % pour les infos dans le domaine social, 38 % pour la santé.

Lorsqu’on décortique les occasions pour lesquelles les femmes sont citées, c’est encore plus effarant : 19 % sont évoquées en tant que mère, fille ou épouse de (ce n’est le cas que pour 8 % des hommes) ; les trois occupations les plus liées aux femmes dans les infos sont 1) rien de précisé, 2) étudiante, 3) femme au foyer (pour les hommes, c’est ingénieur, businessman et personnalité religieuse) ; on a majoritairement recours aux femmes comme expression de la vox populi ou témoins oculaires (57 à 70 %), là ou les hommes sont prioritairement des experts ou des porte-parole (73 à 82 %). Bonjour les stéréotypes !

Autre observation : si la moyenne des femmes consultées pour les infos est de 28 %, il y a des différences entre les types de médias ; les chiffres sont de 34 % pour la télé, 25 % pour la presse écrite et 22 % pour la radio.

L’étude s’est aussi penchée sur ceux qui transmettent l’info : elles n’émanent qu’à 35 % de femmes journalistes : 26 % en presse écrite, 29 % en radio et 43 % en télé (un chiffre dû au fait qu’il y a 57 % de présentatrices mais qui retombe à 28 % pour les auteurs des reportages).

Faut-il pointer du doigt les médias de Communauté française ? Ils ne sont pas les plus mauvais élèves. Si l’on prend la moyenne des 108 pays participants, il n’y a que 24 % de femmes médiatisées, contre 28 % chez nous. Et les femmes transmettent 37 % des infos, contre 35 % chez nous. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a rien à faire.

Il y a d’abord des questions à creuser, que les chiffres bruts n’expliquent pas. Pourquoi la profession est-elle si peu féminisée en Belgique francophone : 30 %, pour une moyenne européenne de 47 % et alors que les jeunes journalistes agréés cette année sont surtout des femmes ? Début de réponse en Flandre : les femmes quittent massivement le journalisme vers 35 ans parce que le métier est incompatible avec une vie de famille. Et les femmes sont-elles plus discrètes, moins enclines à s’exprimer, ou leur sous-représentation est-elle due au fait qu’on se tourne moins vers elles, qu’on leur donne moins la parole ?

Dans l’immédiat, l’AJP va se tourner vers les étudiants en journalisme et leur proposer un module de deux heures sur le sujet. Et des tables rondes seront organisées dans les rédactions, pour voir si les journalistes sont conscients du phénomène, tâcher de comprendre pourquoi les femmes « disparaissent » de l’info. Le travail ne fait que commencer.

Le rapport est disponible gratuitement sur le site www.quelgenredinfos.be/

L’étude Elle s’inscrit dans l’étude 2010 du Global Media Monitoring Project. Le GMMP a été créé dans

L’étude

Elle s’inscrit dans l’étude 2010 du Global Media Monitoring Project. Le GMMP a été créé dans la foulée de la Conférence mondiale sur les femmes organisée par l’ONU, à Pékin, en 1995. Objectif : récolter des résultats précis sur la présence et la représentation des femmes et des hommes dans les médias à travers le monde et donc identifier les stéréotypes et mesurer leur évolution.

Pour ce faire, tous les cinq ans, le GMMP publie une enquête, réalisée dans chaque pays par des acteurs locaux. La Belgique était déjà représentée, mais uniquement par des chiffres flamands. Devant l’absence de données côté francophone, l’AJP (Association des journalistes professionnels) a sauté sur l’occasion de l’étude du GMMP et s’est mise au boulot dès 2009, en contactant des chercheuses de divers horizons : conseil supérieur de l’audiovisuel, Observatoire du récit médiatique, Université des femmes, Fédération internationale des journalistes, Fucam, UCL.

La méthode

Celle du GMMP, la même pour les 108 pays repris dans l’étude. Partout, il a fallu travailler sur un jour témoin, le 10 novembre 2009, et passer au crible la presse écrite quotidienne, les JT et les JP d’un nombre déterminés de médias. En Belgique francophone, il y en avait neuf : RTBF radio et télé, RTL-TVI et Bel RTL, Télésambre, Fun Radio et les quotidiens Le Soir, La Dernière Heure et Vers l’Avenir Namur. Ce qui mettait en scène 195 journalistes et présentateurs et recouvrait 142 articles, billets ou reportages, dans lesquels 331 personnes étaient évoquées ou interviewées.

Les chiffres

28 %

des personnes médiatisées sont des femmes.

70 %

se retrouvent comme témoins oculaires dans les médias d’information.

57 %

comme représentantes de l’opinion populaire.

35 %

des nouvelles sont transmises par des femmes.