Quelle(s) utopie(s) pour le XXI e siècle?

n.c.

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Lundi 6 mars 2000

Quelle(s) utopie(s) pour le XXIe siècle?

Le XX e siècle qui s'achève a été marqué par la déconfiture des idéologies, par la défaite des utopies. Son prédécesseur, le XIX e siècle, lui avait tracé la voie, à cet égard. L'utopie du libéralisme pur et dur, qui avait cru pouvoir trouver au sein de ce siècle-là les voies de son épanouissement concret, s'était vite heurtée aux résistances de la réalité sociale: elle avait engendré une contestation débouchant sur la montée en puissance du mouvement ouvrier en ses branches politique, syndicale et mutuelliste.

Au XXe siècle, l'utopie socialiste elle-même a connu l'épreuve de la réalité et de l'échec. Mise en oeuvre à grande échelle dans les pays à régime communiste, elle s'est révélée source de dictatures, de totalitarisme et de marasme économique. Accordant la priorité à un idéal d'égalité par rapport à un principe de liberté, elle a muselé les libertés et produit de nouvelles inégalités. Au bout du chemin s'est profilée non point la Cité Idéale, la société sans classes, mais bien l'horreur du Goulag...

Survivant aux désastres parallèles des utopies libérale et socialiste, une troisième utopie a longtemps entretenu les espoirs et les illusions d'une Humanité en quête d'une avenir radieux: l'utopie de la Science comme source de Progrès, d'un progrès en principe illimité. Ici aussi, la déception était au rendez-vous, au détour du chemin; le progrès scientifique et technique a produit la bombe d'Hiroshima, l'explosion de Tchernobyl et les catastrophes humaines subséquentes.

Ces déconvenues en série ont très logiquement rendu nos concitoyens viscéralement sceptiques à l'égard de tous les discours idéologiques prometteurs d'utopiques lendemains qui chanteraient. Et pourtant, fêtes du millénaire aidant, de divers côtés fleurissent des réflexions convergentes à tonalité nostalgique sur le besoin d'utopies, sur le retour souhaité, possible et probable, de nouvelles utopies...

Renaissance des utopies?

Ainsi le Nouvel Observateur, en son dernier numéro du XXe siècle, nous propose-t-il «21 utopies réalistes pour le XXIe siècle»: une Chine démocratique, des villes sans voitures, le capitalisme devenu moral, la faim dans le monde éradiquée, les religions converties à la tolérance, une justice sans frontières, des médicaments pour les exclus, notamment. Pour lui, ces utopies réalistes, à la fois sages et déraisonnables, devraient constituer le programme de la démocratie du prochain siècle.

De son côté, le sociologue Manuel Castells vient de publier une oeuvre magistrale en trois volumes, consacrée à L'ère de l'information (1). Le troisième tome, intitulé Fin de millénaire, s'achève par une réflexion à la fois prospective et prudente sur le devenir de notre monde au XXIe siècle: achèvement de la grande autoroute mondiale de l'information, généralisation de la téléphonie mobile et de l'informatique, décentralisation complète du pouvoir de l'information, accomplissement des promesses du multimédia et de la communication interactive, découverte des secrets de la vie, progrès liés à la révolution génétique, nouvelles possibilités d'exploration spirituelle, rejet des excluants par les exclus... pour ne citer que les aspects positifs d'un futur à construire, dans la perception lucide de ses ambivalences.

De telles énumérations peuvent donner à la fois le vertige et un sentiment de frustration: elles ne constituent en aucune façon une Utopie cohérente, structurante et mobilisante. Aussi d'aucuns seront-ils plus aisément séduits par l'étude moins approfondie mais plus accessible de Jacques Attali: au terme de celle-ci (2), il suggère que l'idée de Fraternité pourrait bien devenir la notion-clé au coeur des prochaines utopies, celles du XXIe siècle. Puisque ni la Liberté, ni l'Egalité, ni l'Eternité (le rêve de l'immortalité) n'ont réussi à fonder des réalités à la hauteur des aspirations humaines et des rêves utopiques, puisque le besoin de rêve et d'utopie demeure plus que jamais vivace chez les êtres humains de notre temps, c'est la fraternité qui aujourd'hui, paraît devoir traduire le plus fidèlement l'essentiel de nos attentes à l'aube d'un nouveau siècle et d'un nouveau millénaire. Point de vue séduisant, qui mérite d'être entendu, apprécié et approfondi.

La fraternité comme utopie?

Mais, dira-t-on, la Fraternité est un vieil idéal, bien galvaudé. C'est une utopie qui risque de générer de nouvelles désillusions. Et pourtant c'est elle qui, de toute évidence, se révèle indispensable pour donner du sens aux politiques de Liberté et d'Egalité. Mais quelle fraternité, alors? Une fraternité qui intensifie la solidarité entre tous les êtres vivants, rejette l'exclusion, traque les solitudes imposées, assure le respect des différences, féconde la liberté, humanise l'égalité, inspire de nouveaux droits (ceux des enfants et de l'environnement, notamment). Bref, une fraternité qui génère, nourisse et rende signifiante une triple relation: à soi, aux autres et au monde. Une fraternité consciente de sa composante fratricide, mais convaincue de la nécessité de travailler ce lien de fraternité pour le rendre - est-ce tellement utopique? - vraiment fraternel...

MARCEL BOLLE DE BAL

Professeur émérite de l'ULB

(1) Manuel Castells, «L'ère de l'information», 3 tomes, Paris, Fayard, 1998-1999.

(2) Jacques Attali, «Fraternités, une nouvelle utopie», Paris, Fayard, 1999.