Récession, faillites, chômage : à qui la faute ?

n.c.

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Samedi 6 décembre 2008

Miller, Martou, idées- chocs

La crise financière et économique est-elle structurelle ou conjoncturelle ? Et « libérale » ? Oui, soutient François Martou, qui voudrait voir les responsables « en cabane » ! Non, dit Richard Miller, qui défend, plein champ, le libéralisme. WILLIAM BOURTON ET DAVID COPPI

François Martou (F. M.) Dans cette crise profonde, la démocratie est en danger. Au lendemain de la chute du mur de Berlin, le libéralisme capitaliste s’est retrouvé tout seul, et a développé une tyrannie : la pensée unique, le consensus de Washington. Une idéologie forte, une religion presque, qui renvoie à des philosophes et des économistes comme Hayek, l’école de Chicago, etc. On a dit : le capitalisme, dans sa forme moderne, va prendre lui-même en compte la mondialisation, et il ne faut plus que l’État s’occupe de tout cela. La meilleure caricature, c’est un certain Lippens, qui est allé déposer un jour chez le Premier ministre, Guy Verhofstadt, son code de la « corporate governance » pour les banques, en lui demandant de ne pas s’en occuper. L’« autorégulation » ! Je cite Thomas Jefferson, président des États-Unis en 1802, un libéral politique : « Je pense que les institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos libertés que des armées entières prêtes au combat. Si le peuple américain permet un jour que des banques privées contrôlent la monnaie, les banques, et toutes les institutions qui fleuriront autour, elles priveront les gens de toute possession, d’abord par l’inflation, ensuite la récession, jusqu’au jour où les enfants se réveilleront sans maison et sans toit sur la terre que leurs

parents ont conquise. »

Je reviens à la Belgique. À Didier Reynders, ministre des Finances depuis neuf ans, entouré de penseurs et d’idéologues redoutables, comme Bruno Colmant, son ex-chef de cabinet, qui dirige la Bourse de Bruxelles – lui, c’est un peu les produits toxiques à grosse dose –, ou Jean-Paul Servais, à la tête de la commission bancaire…

Je pèse mes mots : je pense qu’il faut assez vite mettre en cabane des gens qui ont escroqué, falsifié, qui ont formé une sorte d’association de bandits, et là je pense à Lippens, Votron, Miller… Lors de la crise de la dioxine en 1999, on a dit que tout vendeur de produits toxiques encourait la prison. Quid pour le problème bancaire ? Quand M. De Spiegeleer (PS), des maisons sociales à Charleroi, ou M. Frédéric (MR), ancien président du CPAS de Florennes, sont soupçonnés d’avoir piqué dans la caisse, il est question de les mettre en cabane. Mais Lippens, Votron, Miller ? Et je vous passe les montants, incomparables. Il est temps de punir, et de contrôler banques et marchés, qui conduisent à la paupérisation des travailleurs.

Richard Miller (R. M.) Dire, comme vous le faites, que le libéralisme a fauté et qu’il faut jeter le bébé avec l’eau du bain, c’est inacceptable. Je suis heureux que M. Martou ne soit pas pédiatre… Sérieusement, on vit une situation de crise extrêmement importante, il ne faut pas se voiler la face. Il s’agit d’une crise qui touche à l’organe premier de la circulation de la richesse, de l’argent dans nos sociétés et dans le monde. Mais, au-delà de la distinction classique entre libéralisme politique, économique, culturel, etc., moi, je pense que le libéralisme est un tout, qu’il n’est pas scindable, et qu’il est donc très dangereux de vouloir « jeter le bébé avec l’eau du bain ». Le libéralisme n’a de sens que s’il garantit les libertés des individus, et celles-ci n’existent pas sans la richesse qui permet leur développement. On a connu une société sans économie de marché : la communiste…

F. M. C’était au siècle dernier, en URSS.

R. M. Oui, mais certains ont conservé les stigmates idéologiques, ils ont toujours les germes en eux…

Je reprends : le libéralisme suppose production de richesses et société démocratique, les deux sont indissolublement liés.

F. M. Là-dessus, tout le monde est d’accord. C’est un truisme.

R. M. Un discours socialisant exalte la démocratie, l’égalité, les libertés, mais disqualifie le côté capitalistique de la société, et écarte ainsi les outils économiques créant les conditions de cette démocratie.

J’ose dire qu’il y a au cœur du projet socialiste quelque chose qui est l’ennemi de la démocratie : socialisation des moyens de production, fin de la propriété privée, etc.

Quant à la crise que nous connaissons, elle est celle d’une forme de capitalisme boursier, d’une succession d’activités boursières basées sur des produits dérivés qui ont fait tourner l’argent sur lui-même ; il n’a plus répondu à la condition première du capitalisme libéral, à savoir que cet argent doit servir l’économie et le bien-être.

Et l’idée de « punir » les responsables ?

R. M. Je ne suis pas un policier. S’il y a eu, à un certain moment, dans les conseils d’administration des banques ou à d’autres niveaux, des actes répréhensibles, évidemment qu’il faut sanctionner.

F. M. Un discours libéral insiste sur la sécurité, la police, l’idée que nous devons bien nous protéger des bandits… Mais se rend-on compte qu’ici, l’Etat n’a pas pu, ou voulu, ou su réagir contre une vraie forme de violence ? « Création de richesses », dites-vous ? Le marché a appauvri les pauvres et enrichit les riches. Ronald Reagan disait : « L’État n’est pas la solution, c’est le problème. » Et ce fut la règle. Aujourd’hui, renversons la proposition : « Le marché est le problème, pas la solution. » D’où la nécessité de règles extrêmement dures sur l’argent, la cupidité, la falsification de l’information, etc. Pensez qu’en Belgique, on ne peut même pas mettre sur pied une commission d’enquête parlementaire sur ce qui s’est passé ! Mais enfin, Servais, Colmant et les autres, ils ont quand même mis la main dans le pot à confiture !

R. M. Le marché en créateur de pauvreté, ce n’est pas exact, c’est réducteur. Je ne nie pas qu’il y ait des grosses fortunes, que des familles ont des revenus mirobolants, mais je soutiens que le marché a quand même produit de la richesse en suffisance pour que, dans le monde, des populations entières puissent voir leur niveau de vie s’améliorer.

Par contre, là où je suis d’accord avec vous, c’est que si la mondialisation est un phénomène positif – je ne vois pas pourquoi nous seuls Occidentaux, Blancs, et bien dans nos papiers, nous aurions le droit d’avoir un système démocratique, une économie de marché, etc. –, il se crée des poches de pauvreté insupportables, et pas seulement dans les pays lointains, mais aussi dans ma région de Mons-Borinage.

Soutenir que le seul outil qui, dans l’histoire de l’humanité, a été capable d’apporter de la richesse et du développement, il faut s’en débarrasser, ça, non !

F.M. Jamais dit qu’il fallait jeter le marché.

Pour Martou, la crise est structurelle, pour Miller, conjoncturelle… Exact ?

R.M. Non, je ne dirais pas « conjoncturelle »… Je cherche un terme… C’est plus grave, il y a un risque de contagion systémique, car, je l’ai dit, cette crise touche au cœur du système, à l’organe qui fait circuler l’argent, aux banques. Pour empêcher la contagion, il faut des instances politiques où puisse avoir lieu le débat sur les dérives ; et valoriser enfin le niveau pertinent de l’action politique, l’Europe.

F.M. Ne jetons ni le marché ni la démocratie, mais remettons en cause cette pensée unique devenue totalitaire, signifiant que le profit était premier, que le travail était second, que la concurrence et la main invisible étaient notre seule chance, et que l’État était le problème. Voilà tout mon raisonnement. Qui n’a rien à voir avec le communisme ou je ne sais quoi !

Maintenant, pour reconstruire, il faut s’attaquer au modèle de développement et de croissance lui-même. Si on se limite aux banques, si on pense qu’on peut « se refaire », un peu comme au casino, sans cerner les causes, on est parti pour dix ans, ou beaucoup plus grave.

François Martou

Né en 1943, est une figure familière du monde politique et social, depuis son long passage (1988-2006) à la présidence du Mouvement ouvrier chrétien (Moc). En mars 2007, il a rejoint les rangs du parti socialiste.

Docteur en sciences économiques de l’UCL, François Martou fut successivement assistant, directeur de la Faculté ouverte de sciences politiques et sociales puis professeur ordinaire de cette université. Il est revenu sur sa longue carrière d’intellectuel (de gauche) engagé dans « Demain, il fera jour… », de Paul Piret (Couleur Livres, 2006).

Richard Miller

Né en 1954, il fut ministre des Arts, des Lettres et de l’Audiovisuel en Communauté française (2000-2003). Proche de Louis Michel (et concepteur de son « libéralisme social »), il fit son entrée au Parlement wallon en 1999, dont il présidera l’assemblée, ainsi que celle de la Communauté française. Il est actuellement député wallon de Mons/Borinage, échevin de la Ville de Mons, en charge du Budget, des Finances et de l’Emploi.

Licencié en Philosophie de l’ULB, Richard Miller est un auteur prolifique. Citons : « L’éthique de la liberté » (Luc Pire, 2007).