Jimmy Wales : « Lâchez-nous »

JENNOTTE,ALAIN

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Jeudi 10 mai 2012

Recherche Critique de la régulation

Pince-sans-rire, en perpétuelle représentation, maniant avec brio le paradoxe et l’autodérision, Jimmy Wales, le cofondateur de Wikipédia, est un personnage qui laisse rarement indifférent.

Mardi, à l’occasion d’un forum sur la recherche et l’innovation en Europe, organisé à Bruxelles par le consultant Ernst & Young, il ne s’est pas privé de jouer les poils à gratter, brocardant sans nuance la « bureaucratie européenne », tout en profitant de l’opportunité pour réciter sa propre « success story ».

Non sans humour. Car cet homme d’affaires américain de 45 ans peut se targuer d’un parcours plutôt picaresque et atypique. Laissant pudiquement de côté le moteur de recherche « érotique », qui figure parmi ses premiers faits d’armes d’entrepreneurs du Net, il a rappelé les origines de l’encyclopédie en ligne Wikipédia. « J’avais lancé un projet baptisé Nupedia. Une encyclopédie en ligne pour tous, rédigée par des experts. Un échec intégral. » Après avoir claqué quelques centaines de milliers d’euros pour une poignée d’articles, il change ses plans. « J’ai décidé que n’importe qui pourrait éditer l’encyclopédie, sur laquelle il n’y aurait pas de pub. Wikipédia est aujourd’hui le cinquième site le plus visité au monde. »

Mais ce n’est que l’un des projets de Jimmy Wales, qui a également fondé Wikia, un autre projet collaboratif – celui-ci abondamment lardé de publicité – devenu aujourd’hui une entreprise employant du personnel et réalisant des bénéfices.

Son expérience a fait de lui un fou du roi que l’on se dispute dans les cénacles pour ses analyses décapantes et ses formules à l’emporte-pièce. Mardi, devant un panel de responsables de la Commission spécialisés dans la recherche et le développement, il a estimé que la réflexion politique était trop timide, comparée aux pratiques d’outre-Atlantique. Faisant le panégyrique appuyé des capital-risqueurs, il a exprimé ses craintes que l’argent public investi dans ce secteur soit « plus ou moins gaspillé », exhortant les pouvoirs publics à « ne pas se mettre sur la route » des entreprises qui innovent en créant un « environnement régulatoire qui tue l’initiative ».

Évoquant le cas de Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, Jimmy Wales l’a présenté comme un programmeur aux antipodes d’un homme d’affaires. « C’est juste un type qui aime faire des sites web et est très bon dans ce domaine. Alors si on lui avait dit qu’avant de créer son entreprise, il devrait passer trois mois à faire des formalités et débourser des fortunes en honoraires juridiques, il n’aurait probablement jamais créé Facebook. »

Si l’expression « lâchez-nous ! » est, en substance, le principal conseil donné au gouvernement britannique qui sollicitait son expertise sur l’aide à apporter aux entreprises qui innovent, le domaine qui suscite le plus l’intérêt de Jimmy Wales, ces derniers temps, est probablement l’accès mobile à l’internet.

« Un ami m’a rapporté récemment ceci du Kenya, lance-t-il à la cantonade en exhibant son nouveau smartphone. Son écran est plus petit et moins beau que celui de votre iPhone, mais il ne coûte que 80 dollars. On peut vraiment espérer que cela deviendra pour des régions comme l’Afrique un très large moyen d’accès à l’internet. »

De l’échec cuisant au succès planétaire En une quinzaine d’années, Jimmy Wales a aligné des projets

De l’échec cuisant au succès planétaire

En une quinzaine d’années, Jimmy Wales a aligné des projets variés, dont certains font aujourd’hui partie de l’environnement quotidien de millions d’internautes.

Nupedia. L’ancêtre de Wikipédia. Une encyclopédie en ligne mais toujours fondée sur la rédaction d’article par des experts.

Wikipédia. Née des ruines de Nupedia, cette encyclopédie a changé la perception que l’on pouvait avoir de la collaboration en ligne. Plus de vingt millions d’articles dans plus de 250 langues. Le cinquième site le plus visité au monde.

Wikia. Un site participatif cofondé par Jimmy Wales en 2004 et qui tire le principal de ses revenus de la publicité.