RENTREE SCOLAIRE:TEMPETE ECONOMIQUE ASSOMBRIT SYNDICATS DE L'ENSEIGNEMENT (I) PROFS:ENTRE SALAIRE ET EMPLOI,IL FAUDRA CHOISIR

BOUILLON,PIERRE

Page 4

Lundi 30 août 1993

Rentrée scolaire: la tempête économique assombrit les syndicats de l'enseignement (I)

Profs: entre salaire et emploi, il faudra choisir

Jour J - 2 pour les mômes. Le baromètre social n'annonce pas de gros chahut. La crise cogne dur. Et les syndicats marchent sur des oeufs.

Mercredi, l'école primaire rouvre les portes. Les élèves du secondaire prendront le même chemin d'ici le 6 septembre. Une rentrée pas comme les autres? A force, la formule finit par laisser froid. Mais l'année académique qui s'ouvre la mérite à bien des égards.

D'abord, parce que la plupart des réformes lancées, il y a quelques mois, par le tandem ministériel - Elio Di Rupo et Michel Lebrun - entrent enfin en vigueur. N'ayons pas peur des mots: pour certaines d'entre elles, il s'agit de véritables révolutions culturelles.

Retenons les premiers rapprochements entre les réseaux d'enseignement. Ils préfigurent la fusion complète des pouvoirs organisateurs officiels que le PS propose d'effectuer d'ici 1995.

Songeons aussi à la limitation des redoublements et l'organisation progressive de la scolarité primaire et des deux premières années du secondaire en cycles de 2 ans. Nous y reviendrons dans nos éditions de mardi. Mais à eux seuls, ces chantiers éreintent définitivement deux traditions - étanchéité des réseaux, pratique excessive du redoublement - qui fondent notre système scolaire.

Les réformes s'accumulent. Les pilules amères, elles aussi, marqueront la rentrée: minerval dans les académies, nouvelles normes d'encadrement au secondaire, nouvelles grilles-horaire, nouvelles règles en matière d'organisation des options, etc. Sueurs froides dans le secondaire: d'ici peu, on pourra faire le compte précis des pertes d'emplois. Le cabinet en prévoit 700 (d'ici à 1996, on en annonce 1.600). Mais les syndicats en redoutent davantage.

Di Rupo a brisé le tabou de l'emploi. Mais la morosité de l'heure tient aussi aux nuages qui assombrissent le pays.

Le chômage explose. La crise cogne dur... pour tout le monde. En 1990, on sortait de trois, quatre années d'euphorie, rappelle André Lacroix (Setca enseignement libre). A l'époque, il eut été stupide, de la part de la Fonction publique, de ne pas réclamer de meilleurs salaires.

LES DÉS SONT PIPÉS

Mais aujourd'hui? Serait-il donc effectivement «indécent», comme on le suggère à la Cnap (parents de l'école libre) de donner de la voix alors que tout le monde trinque? Le 16 septembre, le front commun réfléchira aux actions de la rentrée. Même la rituelle sortie du 27 septembre, jour de fête de la Communauté française, n'emballe guère. A l'évidence, l'heure n'est plus aux manifestations. Et puis, la base ne répond plus. Les gens ne sont plus très chauds, admet Lacroix. Il était naïf de croire que nous allions pouvoir maintenir l'élan de 1990.

S'il promet donc peu d'être chahuté, l'automne des profs promet cependant d'être chargé. Deux énormes dossiers en vue: négocier la réforme des normes d'encadrement dans le primaire et la révision générale des barèmes (voir par ailleurs).

Sur le second point, on sait l'extrême résistance des ministres, corsetés par un budget qui ne permet aucune largesse.

L'assouplissement viendrait-il du côté syndical? Ceux qui maintiennent leurs revendications salariales devront savoir qu'il faudra faire un choix entre le salaire et le maintien de l'emploi, avance prudemment Willem Miller (CSC-secondaire). La compression budgétaire est telle que nous pourrions accepter une progression salariale plus lente que ce que nous propo-sions. Sinon, il faudrait encore accepter des pertes d'emplois. Ce serait intolérable.

Mais, crise ou non, les syndicats défendant les intérêts du primaire (comme la Fédération des instituteurs chrétiens) ne baissent pas la garde: il faut corriger les discriminations salariales, pour les maternelles et les instituteurs.

Le défi de la rentrée, pour les syndicats, sera donc celui-ci: parler d'une seule voix et trouver la médiane entre le cahier de revendications et un poil de réalisme. On nous refuse les fruits de la croissance, constate amèrement Régis Dohogne (FIC). Mais on nous fait payer la crise. Les dés sont pipés!

PIERRE BOUILLON

Pour suivre:

Redoubler: une manie

qui aura bientôt vécu

MODE D'EMPLOI

La révision générale des barèmes reste le dossier explosif de la rentrée. Conclue en juin 91, à l'occasion de l'accord intersectoriel de la Fonction publique, la «RGB» prévoit notamment de créer un niveau 2 +, complétant le classement traditionnel des fonctionnaires en 4 niveaux. Ce 2 + devra désormais aligner les diplômés du supérieur de type court. Soit, pour l'enseignement: surveillants éducateurs, maternelles, instituteurs et régents.

Les accords de 1991 ont prévu que ce niveau 2 + devrait entrer en vigueur en janvier 94.

Le 2 + signifie-t-il que maternelles, instituteurs et régents seront désormais soumis au même salaire? Oui et au franc près, jure le front commun, en appelant à l'«esprit» des accords. Non, répliquent les ministres de l'enseignement et leurs prédécesseurs qui ont négocié ces accords (Ylieff et Grafé): le 2 + est une fourchette où peuvent cohabiter plusieurs régimes salariaux.

Outre cette controverse, il reste que maternelles, instituteurs et régents se trouvent déjà, virtuellement, au niveau du «2 +» dont les minima et maxima ont déjà été fixés par le ministre de la Fonction publique. En fait, fort des augmentations concédées par les accords sectoriels de 1990, il ne se trouve plus un seul prof dont le traitement soit inférieur au «2 +». Résultat? Formellement, Di Rupo et Lebrun sont quitte. Accepteront-ils néanmoins de concéder «quelque chose» sur le plan salarial? C'est l'inconnue de l'automne.

Les syndicats, eux, ont chiffré leurs exigences. En 1991, ils ont proposé un scénario étalé sur 4 ans, prévoyant un alignement progressif des trois catégories citées plus haut et, d'autre part, un bonus de 8 % pour tous. Bémol: vu la crise, ils accepteraient de ralentir la manoeuvre. Mais Régis Dohogne (CSC) pose un principe: Que l'opération prenne 4 ou 5 ans, pour chaque franc concédé à la revalorisation générale des salaires, il en faudra un autre pour aligner le salaire des maternelles et instituteurs à celui des régents. Crise ou non, il faut corriger les discriminations.

Le capital-périodes. C'est l'autre dossier majeur de l'année. Aujourd'hui, le calcul de l'encadrement dans le primaire est basé sur la liberté. Le nombre d'enfants détermine un «capital» d'heures que la direction utilise à son gré. Elle peut préférer augmenter le nombre de titulaires de classe ou, au contraire, recruter un prof de gym, de religion ou de néerlandais.

C'est dire, si ces trois fonctions sont relativement précaires, ne dépendant que du souci des directions de préférer un maître spécialisé au titulaire de classe.

Di Rupo semble vouloir, précisément, garantir la présence de ces maîtres spéciaux dans les écoles. Il ouvre donc une brèche. Les syndicats s'y sont engouffrés: pour eux, ce débat doit être l'occasion d'améliorer l'encadrement dans le primaire. Empoignade garantie.

P. Bn