Réponse à Karel Vinck : les industriels de l'amiante en connaissaient les dangers

n.c.

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Samedi 1er juillet 2006

Carte blanche Xavier Jonckheere Président de l'Association belge des victimes de l'amiante (ABEVA)

La presse a évoqué récemment la condamnation de Karel Vinck en Italie, pour défaut de précaution à l'égard de travailleurs d'une usine d'amiante dont il était l'un des gestionnaires. Karel Vinck a répondu dans une lettre ouverte (Oui, je suis un industriel, publiée le 26 juin dans Le Soir) qu'à l'époque (les années 70), il ignorait une partie des dangers de l'amiante et qu'il s'est comporté en manager prudent eu égard aux connaissances scientifiques et techniques de l'époque. L'Abeva ne peut accepter cette argumentation.

Certes, comme le dit Karel Vinck dans cette lettre ouverte, toute activité humaine comporte un risque et l'activité industrielle n'y échappe pas. Les travailleurs plus que quiconque en ont payé les conséquences depuis le début de la première révolution industrielle. Il a fallu l'organisation du mouvement ouvrier, la création des syndicats, des grèves réprimées parfois dans le sang pour voir progressivement s'améliorer les conditions de travail.

Les mineurs de charbon descendaient dans la mine pour gagner leur vie, celle de leurs épouses et de leurs enfants. S'ils n'y avaient été contraints, l'Abeva ne pense pas que beaucoup d'entre eux l'auraient fait librement. Car les mineurs de charbon connaissaient les dangers de leur métier, accidents et maladies.

Avec l'amiante, il en va tout autrement. Les travailleurs de l'amiante ne connaissaient pas l'ampleur de ses dangers, et notamment les risques de cancer, alors que les industriels eux les connaissaient - en tout cas dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. Or c'est à cette époque justement que l'amiante va commencer à être massivement utilisé, particulièrement en Belgique.

Le cancer du poumon dû à l'amiante, déjà identifié avant la Seconde Guerre mondiale, fera l'objet, en 1955, d'une publication par un épidémiologue anglais connu, Richard Doll, dans une revue de médecine du travail internationalement connue. Richard Doll indiquait que les travailleurs de l'amiante avaient un risque de développer un cancer du poumon dix fois supérieur à celui de la population générale.

A partir de 1960, le mésothéliome, un cancer primitif de la plèvre, a fait l'objet de nombreuses publications, et d'une conférence internationale à New York en 1964 où des chiffres sur la mortalité très élevée par cancers du poumon et de la plèvre de travailleurs exposés à l'amiante, ont été présentés. Cette conférence aura tant de répercussions que les industriels de l'amiante ne vont pas tarder à s'organiser pour contre attaquer en suscitant les controverses pour retarder la prise de mesures contraignantes pour eux. Le compte rendu d'une réunion des industriels de l'amiante, à Londres en 1971, à laquelle participent deux représentants d'Eternit Belgique, dont le médecin du travail, est particulièrement édifiant.

On peut affirmer que les industries de l'amiante ont délibérément mis en oeuvre un lobbying systématique qui a retardé la prise des décisions indispensables pour préserver la santé des travailleurs, de leurs familles, et des riverains des entreprises.

Les autorités belges ont tardé à mettre en place une législation protectrice et à reconnaître et à indemniser les cancers de l'amiante en tant que maladies professionnelles (comme elles avaient tardé d'ailleurs pour la silicose des mineurs de charbon). Comme a été tardive l'interdiction de l'amiante dans notre pays puisque celle-ci n'est intervenue qu'en 1998. Mais il s'agit là d'une responsabilité politique. Cela n'élude en rien la responsabilité des industriels.

Dans plusieurs pays, Etats-Unis d'Amérique, Royaume-Uni, Pays-Bas, France, Italie, de nombreuses actions en justice ont été gagnées par des victimes de l'amiante contre leurs anciens employeurs, parmi lesquels Eternit Belgique.

En France, la cour de cassation a validé la notion de faute inexcusable de l'employeur (c'est-à-dire, vous industriels vous saviez ou vous auriez du savoir étant donné les connaissances de l'époque et néanmoins vous n'avez pas protégé vos travailleurs) utilisée par les victimes de l'amiante dans leurs actions en justice.

En Belgique, les travailleurs ne peuvent obtenir réparation devant les tribunaux qu'en cas de faute « intentionnelle » de leur employeur ce qui est pratiquement improuvable, et d'ailleurs n'a jamais pu être prouvé. La famille de Luc Vandenbroucke le sait bien. Luc, mort à 48 ans de mésothéliome parce qu'il avait été exposé à l'amiante sans être ni informé, ni protégé de ses dangers, a vu sa plainte rejetée par la Cour d'appel de Bruxelles en 1998. L'Abeva ne peut imaginer que si les travailleurs belges avaient des droits comparables à leurs voisins européens, la responsabilité des industriels belges de l'amiante ne soit pas reconnue.

Les travailleurs montrent tous les jours qu'ils sont prêts à prendre des risques mais dans une société démocratique, la moindre des choses c'est qu'ils puissent le faire en connaissance de cause, dans le cadre d'une réglementation préventive, protectrice et rapidement adaptable aux évolutions des connaissances scientifiques et techniques.

C'est ce qui a été refusé aux travailleurs exposés à l'amiante, à leurs épouses et enfants, aux personnes qui habitaient au voisinage des usines d'amiante, et à toutes celles qui ont utilisé les produits en amiante. Car les risques de l'amiante ne s'arrêtent malheureusement pas aux portes des usines.