RESISTANCE DES MIITAIRES,DES L'ETE 40 UN"CHEVAL DE TROIE"VENU D'ALGER

BAILLY,MICHEL

Page 18

Mardi 9 octobre 1990

RÉSISTANCE DES MILITAIRES, DÈS L'ÉTÉ 40

2. Combats et maintien de l'ordre: la résistance militaire en Belgique fut importante et fortement structurée. Les circonstances empêchèrent son projet de produire tous ses fruits.

Deuxième volet de notre nouvelle évocation de la guerre 40-45, consacrée cette fois à la résistance belge, à cette armée de l'ombre qui se révéla finalement très efficace.

Au lendemain de la capitulation belge du 28 mai 1940, des regroupements régimentaires s'effectuèrent sous la direction du colonel Robert Lentz en vue de créer une «armée belge reconstituée» dans le même temps que le commandant Charles Claser fondait la «Légion belge» qui rassemblait, elle aussi, des militaires désireux de reprendre le combat. Ces phalanges formeront, à la fin de 1942, l'«Armée de Belgique» pour prendre, au 1er juin 1944 seulement, la dénomination d'«Armée secrète» (AS).

La liaison de la Légion belge avec les services londoniens allait être hérissée d'embûches et de malentendus voire de coups fourrés. Dans l'esprit du vicomte Charles Terlinden, historien et fougueux homme de droite - il fut écarté, pour cette raison, des mentors de la légion, en 1941 -, celle-ci aurait, parmi ses principales missions, celle de maintenir l'ordre dans le pays, sous l'autorité royale, lorsque les Allemands évacueraient celui-ci. L'hypothèse envisagée voulait que la victoire allemande débouche rapidement sur un traité de paix, un «traité de Versailles à rebours», selon le mot d'un historien belge.

D'autre part, le commandant Claser était notoirement tout dévoué au roi Léopold III dont il avait été un compagnon de promotion, à l'Ecole militaire. Selon un chef de la Résistance, cet officier était «un militaire candide à qui on ne pouvait attribuer des ambitions politiques». Pour d'autres, il n'était qu'un «être borné avec lequel il était impossible d'avoir une discussion sérieuse». Fut-ce pour ces motifs que le gouvernement belge de Londres se méfia de lui? Ou bien la raison de cette suspicion était-elle à trouver dans le royalisme inconditionnel de ce pionnier de la Résistance? Dès l'automne 1940, des agents venus de Londres tentèrent de préciser les positions et les projets. Le gouvernement belge portait sa préférence à ces militaires qui entendaient, d'emblée, éviter toute action prématurée et obéir aux ordres venus d'un état-major. Par contre, il répugna toujours à armer des forces éventuellement subversives dont il n'aurait pas le contrôle. Ainsi le Front de l'indépendance n'allait-il être que parcimonieusement approvisionné.

Cette dilection pour les militaires n'empêcha pas que Claser (Monsieur Rose) demeurât suspect aux yeux des «Londoniens». En juillet 1942, il se rendit dans la capitale britannique. Dans le livre «L'Armée secrète 1940-1944», publié chez Duculot sous la direction de Henri Bernard, il est rapporté que Claser s'entretint avec Paul-Henri Spaak, ministre des Affaires étrangères, et avec Henri Rolin, sous-secrétaire à la Défense. Il reçut un «ordre de mission militaire» et fut vraisemblablement en contact avec le Special Operations Executive (SOE) qui projetait une importante attaque alliée en Europe occidentale, dès le printemps de 1943. La Résistance aurait à empêcher, par des sabotages, l'accès du littoral aux renforts allemands.

Le Premier ministre belge, Hubert Pierlot, n'approuva apparemment pas l'accord donné par ses ministres et par le SOE. Il écarta Henri Rolin et prit pour lui le ministère de la Défense. De plus, les rapports avec le SOE furent provisoirement interrompus. Claser n'était qu'imparfaitement «couvert».

UNE ÉNIGMATIQUE

BRIGADE DE LA MORT

Ignorant sans doute le mauvais parti dont il serait bientôt la victime, le commandant Claser regagna la Belgique. En septembre 1942, il mit sur pied un «corps franc d'action militaire» divisé en deux branches. Un groupe «Action» avait une mission offensive et opérerait à l'ouest de l'Escaut. Lui était adjointe une mystérieuse «Brigade de la mort» sur la sombre destination romantique de laquelle nous n'avons pu obtenir aucun éclaircissement, sinon qu'elle devait être commandée par Gustave Dumoulin. En tout, 1.700 hommes. A l'est de l'Escaut devait être mis en place un groupe «Neutralisation», rassemblant 1.600 hommes. Il fut encore décidé que l'action militaire serait séparée des activités de la Légion belge. Claser aurait, par l'intermédiaire de l'abbé De Schuytener, consulté le Roi à propos de la constitution du corps franc. Le Souverain aurait fait savoir qu'il tenait pour excessifs les risques de représailles allemandes.

Le projet SOE d'un débarquement en 1943 n'ayant pas abouti, le corps franc perdit de son intérêt. Mais, à Londres, les ennemis de «Monsieur Rose» étaient de plus en plus actifs. Des rumeurs se répandirent selon lesquelles il n'était qu'«un aventurier sans ordre de mission et l'agent d'un groupe de saboteurs anglais».

A propos de ces péripéties, dont les étranges obscurités éveilleraient, pour un peu, des suspicions dans les esprits d'aujourd'hui, l'historien Jean Vanwelkenhuysen nous a dit en substance: Il faut, comme toujours, se replacer dans l'environnement de cette époque troublée. Les «vieux gent-lemen» de l'Intelligence Service, attachés au renseignement, qui postule le secret, considéraient avec réticence les fougueux agents du SOE, décidés à frapper de grands coups. Les tiraillements dépassèrent sans doute le cas de Claser dont le patriotisme n'est pas douteux. Quant à la singulière dénomination de «Brigade de la mort», l'étonnement n'est pas non plus de mise. Des résistants, libéraux et laïcs, en Flandre, avaient baptisé leur groupe «La Main noire». Mélodrame voisine avec drame.

Et les drames, pour les résistants militaires, allaient se multiplier. En octobre 1942, Charles Claser, Robert Lentz et d'autres dirigeants, tels Vander Putten et Boereboom, furent arrêtés par les Allemands. Le colonel Bastin prit le commandement de la Légion belge et le colonel Siron, celui du groupement Action. Bastin devait recevoir de Londres la mission officielle de coordonner, en Belgique, toute action militaire - non prématurée - contre l'ennemi. La Légion belge devint l'Armée de Belgique afin de préciser le caractère purement militaire de cette phalange.

LA FATALE RÉUNION

DU THIER DE ROBERMONT

L'approbation, par Londres, de la prise de commandement par le colonel Bastin tarda, durant quatre mois, à venir, raconte le colonel Victor Marquet, historien de l'Armée secrète. C'est pourquoi le colonel se rendit, malgré les conseils de prudence, le 27 avril 1943, à la fatale réunion du Thier de Robermont, à Liège. Il espérait y trouver un décisif message londonien. Un piège l'y attendait. Bastin, Siron et beaucoup d'autres dirigeants furent arrêtés.

En fait, le corps franc avait été profondément infiltré par des agents belges de l'Abwehr, le service allemand de contre-espionnage. Leur chef était Prosper De Zitter, un traître auquel sa parfaite maîtrise de la langue anglaise donna le moyen d'accomplir d'énormes ravages dans la Résistance belge. Après avoir été condamné, avant 1914, à douze ans de prison, en Belgique, pour faits de moeurs, ce Westflamand s'était enfui au Canada où il séjourna longtemps avant de rentrer au pays. Il y vécut d'expédients avant de se mettre au service des nazis. En 1943, «La Voix des Belges», périodique du MNB, mit en garde contre lui et publia sa photo. De plus, il était connu qu'un doigt manquait à une de ses mains et qu'il était toujours ganté. Tous les efforts pour le neutraliser furent pourtant vains. Il ne fut arrêté qu'après la Libération et sera fusillé.

Pour s'introduire dans les rangs de la Résistance, De Zitter prit le rôle d'un agent anglais et obtint que lui soient remises des listes de noms et des organigrammes du corps franc. Le piège était sophistiqué. Une libération de Claser fut simulée. Celui-ci serait reparti pour Londres. Un émetteur radio, contrôlé par les Allemands, se donnait pour un poste établi dans la capitale britannique. Par ce canal empoisonné furent demandées des listes de résistants «en vue d'une immatriculation qui préserverait les droits de ceux-ci après la guerre»! La police nazie offrit même à des résistants la visite d'un faux dépôt d'armes anglaises, implanté en Belgique.

Dans la mouvance de la trahison du Thier de Robermont, 137 personnes furent arrêtées. Cent six d'entre elles moururent en déportation. De Zitter s'attaqua également aux chaînes d'évasion. Il avait établi, avenue Slegers, à Woluwe-Saint-Lambert, un faux centre d'accueil, le «Pensionnat», qui fit fonction de souricière pour 140 aviateurs alliés et 20 résistants.

En dépit de ces désastres, l'Armée de Belgique poursuivit sa préparation à l'insurrection. En juillet 1943, le capitaine Adelin Marissal fut chargé de la mission «Stanley» qui était d'évaluer les besoins en armes et en matériel de la Résistance. Des parachutages, beaucoup plus importants que les précédents, furent décidés. Du 3 mars au 6 juin 1944, 769 containers furent largués en 59 opérations. Ils apportaient notamment des appareils radio. Du 3 septembre 1943 au 28 septembre 1944, 765 messages furent expédiés vers Londres. Selon les calculs de Stanley, l'Armée de Belgique rassemblait 35.000 hommes entraînés et 40.000 auxiliaires.

L'insurrection devait se dérouler par phases successives. Des messages, diffusés par la BBC, donneraient le signal, à chaque étape. Le 1er juin: «Message pour la petite Berthe. La frondaison des arbres vous cache le vieux moulin» demandait une écoute permanente et annonçait un grand événement probable dans les quinze jours. Le 8 juin: «Le roi Salomon a mis ses gros sabots» ordonnait la destruction des voies ferrées et des ponts ainsi que des télécommunications. La «lutte ouverte» ne devait être engagée, par unités constituées, que si étaient réunies des chances raisonnables de succès et à la condition que les Allemands n'aient pas le temps d'exercer des représailles sur les civils. Elle sera prévenue par la rapidité de l'avance alliée.

A l'actif des saboteurs de l'Armée secrète, l'ouvrage composé sous la direction d'Henri Bernard recense 95 ponts ferroviaires et 12 ponts routiers détruits ou endommagés, 285 locomotives et 1.365 wagons mis hors d'usage, la destruction de câbles souterrains, la mise à sec du canal Bruxelles - Charleroi, le blocage du tunnel de Spontin où un train d'essence fut détruit. Les troupes de l'AS firent 20.000 prisonniers allemands, dont 3 généraux.

Quatre mille deux cents de ses membres, dont 1.500 au combat, donnèrent leur vie pour la libération du pays. En 1957, un monument aux morts de l'AS fut inauguré, au Grand Sablon, à Bruxelles. Treize charmes portaient chacun le nom d'un des treize colonels de l'AS - sur un total de seize - morts pour la patrie. Le monument (les arbres ont été sacrifiés) a été transféré plus tard au square Frère-Orban.

MICHEL BAILLY

Pour suivre:

Action immédiate

et pluralisme pour le Front

de l'Indépendance

Un «Cheval de Troie», venu d'Alger

En mars 1943 parvient, en Belgique, un étrange document, présenté comme une sorte de «bible» de la Résistance et, singulièrement, de l'Armée secrète.

Il a la forme d'une brochure, compte une trentaine de pages et porte ce titre: «Le Cheval de Troie». Son auteur, parcimonieusement avoué, est le capitaine Y... La préface est du capitaine Maximus, rédacteur au quotidien «Les Dernières Nouvelles d'Alger». L'ouvrage est publié dans la collection «La Chamelle», aux éditions Baconnier, à Alger. Il est daté d'octobre 1941.

Ces déguisements pseudonymiques et géographiques dissimulent fort mal une manière de manuel du parfait résistant. Les instructions s'adressent apparemment à tout participant à une «action militaire secrète en pays occupé». Y abondent des recommandations qui semblent bien friser la candeur. Celle-ci, à titre exemplatif: Les troupes secrètes doivent avoir l'armement le plus puissant possible, mais les armes les plus courantes seront le fusil, le revolver, la mitraillette, les grenades. La façon de récolter et de recevoir les armes, de les cacher, de les conserver et de les distribuer reste un secret absolu. Elle dépendra d'ailleurs des circonstances.

Cependant, à ces généralités sont mêlées des indications plus précises et plus substantielles qui concernent directement l'Armée (secrète) de Belgique. On y lit: L'ensemble des unités secrètes et des corps secrets forme l'Armée secrète qui est placée sous les ordres du Roi par l'intermédiaire du ministre de la Défense nationale et de l'état-major général de l'armée. Il pourra être désigné un commandant en chef de l'Armée secrète. Cette désignation sera faite par le Roi ou par le ministre de la Défense nationale, si le souverain n'est pas en état d'assurer son commandement. Le colonel Victor Marquet, historien de l'AS, a commenté pour nous ce texte. «Celui-ci, observe-t-il, a pu, par sa référence au Roi, donner à penser aux officiers de l'Armée secrète qu'ils constituaient l'armée régulière et qu'ils avaient le droit de maintenir l'ordre dans le pays, après le départ des Allemands, en application d'un arrêté sur l'état de siège, datant de 1940. Dans le même temps, la mission, confiée au colonel Bastin par le gouvernement de Londres, précisait qu'une armée régulière serait reconstituée après la guerre.»

Cette contradiction est une illustration supplémentaire des complications, engendrées par la guerre, dans la coordination et l'acheminement des décisions.

«Le Cheval de Troie» commente, par ailleurs, assez largement, l'utilisation de l'avion et des parachutistes dans la conduite de la guerre clandestine. Depuis que la mission «Hireling» avait parachuté le capitaine Jean Cassart, à Jalhay, le 3 octobre 1941, pour la préparation de groupes de sabotage, les venues d'agents par la voie des airs s'étaient multipliées. Et la pratique du «mail pick up» s'était généralisée. Au lieu d'être laborieusement acheminés par l'Espagne et le Portugal, les messages étaient enfermés dans de petits tubes accrochés à un fil, tendu entre deux poteaux. Un petit avion en prenait livraison au vol.

Les plans de l'Armée secrète prévoyaient l'établissement en Belgique de terrains d'atterrissage pour des unités aéroportées. A la veille de la libération, des SAS (Special Air Service) belges, commandés par le capitaine Blondeel, furent parachutés dans les Ardennes françaises, non loin du groupe Prisme, placé sous les ordres du futur général Paris de La Bollardière. Ils entrèrent en Belgique et procédèrent à des harcèlements de l'ennemi. Deux autres groupes, comprenant trois officiers, un médecin, un aumônier et trente-cinq hommes sautèrent sur le territoire belge. Le 29 août 1944, un camion de militaires allemands fut attaqué au carrefour des routes de Beauraing et de Godinne. Quinze des occupants furent tués. Un autre transport de troupes fut assailli, le 3 septembre, sur la route Marche - Godinne. Vingt SS y trouvèrent la mort. Cependant, la débâcle de l'armée allemande se précipitait plus rapidement que prévu, sous la ruée des chars américains et anglais. Les projets de l'Armée secrète furent, dans leur phase finale, dépassés sans que, pour autant, son action ait été négligeable.

M. By.