Rixensart: un château, une famille Yquem d'un côté, Pommard et Corton de l'autre

MEUWISSEN,ERIC

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Mardi 1er février 2000

Rixensart: un château, une famille

Ces Merode, quelle famille! Un généalogiste nous dit tout. Et notamment sur le rameau de Rixensart, branche cadette devenue aînée.

On peut bien parler de saga. Les Merode donnèrent un prélat et un ministre des armées du Saint-Siège, une dizaine de généraux, 3 ministres, 5 députés, 7 sénateurs, un bourgmestre de Bruxelles, un gouverneur de Bruxelles, plusieurs membres de la Toison d'Or. Leurs filles furent chanoinesses de Sainte-Waudru, de Nivelles... Une des leurs fut même la grand-mère d'une Reine d'Espagne, une autre l'épouse du prince régnant de Monaco. Un des leurs fut pressenti pour être le premier roi des Belges. Et plus précisément l'héritier du château de Rixensart, le comte Félix de Merode (1791-1857). Ce dernier appartenait alors à une branche cadette de la famille devenue depuis la branche aînée.

Le généalogiste Georges Martin vient de consacrer toute une étude à l'histoire familiale de la «Maison de Merode» (1). Il y a consacré un gros chapitre au rameau de Rixensart qui nous intéresse plus particulièrement.

Car outre le fameux Félix (dont le père fut notamment maire de Bruxelles), on y retrouve une pléiade de très illustres individus: sa fille Anne épouse du comte de Montalembert (célèbre académicien français qui compta parmi les plus importants de son siècle), ou encore le «pétulant camerier secret» Xavier de Merode, véritable colonel mitré, nommé ministre des armées pontificales.

Georges Martin est un spécialiste en matière généalogique. Il n'en est pas à son coup d'essai. On lui doit déjà plus d'une vingtaine d'études généalogiques sur autant de «grandes familles qui ont fait la France» (Cosse-Brissac, Noailles, d'Harcourt...). D'ici deux ans, l'auteur publiera deux nouveaux ouvrages: l'un sur la maison de Montmorency (en 2 volumes), à savoir la plus illustre maison française qui donne plusieurs branches en Belgique, dont celle du fameux comte de Hornes qui fut exécuté sous Philippe II. Et enfin la réédition de l'ouvrage sur la maison de Croy.

FELIX, LE CATHO FRANC-MAÇON

Félix de Merode fut assurément le grand homme du rameau rixensartois. Ministre d'Etat, défenseur énergique du catholicisme, franc-maçon (il prétendit plus tard n'être entrée en maçonnerie qu'à la suite d'une mystification), il fut l'un de ceux qui signèrent l'acte de naissance du futur roi Léopold II.

Grand propriétaire foncier, il possédait pas moins de 63% de la superficie du village. Tous les Merode qui se succédèrent au château descendent de lui et de son épouse. Cette dernière, nous apprend Martin, était une nièce du célèbre La Fayette.

Aujourd'hui, les arrière-arrière-arrière-petits-enfants de Félix de Merode séjournent encore au château. Il s'agit des deux fils de la princesse Henri: leprince Geoffroy (né en 1952) et son frère Antoine (né en 1953).

Signalons pour l'anecdote que leur mère, la princesse Henri, âgée aujourd'hui de 80 ans, est née Jeanne de Lur-Saluces. Et qui dit Lur-Saluces dit automatiquement, Château d'Yquem, la source bénie du pays de Sauternes, un des plus prestigieux vins de la planète.

ERIC MEUWISSEN

(1) Georges Martin: Histoire et généalogie de la maison de Merode, 1999, 254 pp., 280 FF (port compris). Renseignements chez l'auteur: 7, rue Jacques Monod à 69007 Lyon. Tél./fax: 00-33.4.78.58.35.13

Yquem d'un côté, Pommard et Corton de l'autre

Jusqu'il y a peu, le frère de l'actuelle châtelaine de Rixensart, le comte Alexandre de Lur-Saluces menait la grande vie. Notable parmi les notables, Bordeaux en avait fait un demi-dieu. Ses dépenses y étaient somptuaires. Six millions de francs pour refaire les toilettes du château (superbes, tout en pierre avec fontaine d'eau tiède), 36 millions pour rénover deux salons (magnifiques) lit-on dans un article du «Nouvel économiste» daté de juillet 1998.

Nous sommes dans le Sauternais chez le gérant du meilleur vin liquoreux de la planète: Yquem. Il faut dire qu'on ne produit qu'un verre d'Yquem par pied de vigne et que la cueillette ne s'y fait pas par grappe, mais grain par grain.

Durant trente ans, Alexandre, le frère cadet de la châtelaine de Rixensart, dirigea le prestigieux domaine d'Yquem. Et cela avec seulement... 7% des parts. Le véritable propriétaire d'Yquem était en fait le discret Eugène, le frère aîné de la châtelaine de Rixensart.

Il détenait 47% des parts, héritées de son oncle Bertrand. Un frère aîné qui à la différence du cadet se disait très proche de la châtelaine de Rixensart. Une châtelaine qui depuis a revendu ses parts.

Jusqu'il y a peu, raconte le «Nouvel Economiste», personne à Bordeaux ne savait que le principal actionnaire était absent depuis un quart de siècle de la gestion et que le minoritaire Alexandre s'était institué régent de fait. L'affaire éclata en 1991, lorsque Yquem se trouva dans l'impossibilité de payer l'impôt sur les sociétés. Il n'en fallut pas plus. Le frère aîné, héritier en titre et son cadet (le régent) se déchirèrent devant les tribunaux.

Résultat des courses, il y a deux ans, LVMH (Louis Vuiton Moët Hennesy,la multinationale de luxe dirigée par Bernard Arnault) qui possédait déjà l'un des deux grands crus classés A de Saint-Emilion, à savoir Cheval Blanc (pour moitié avec le financier Albert Frère) rachetait à la famille Lur-Saluces 55% des parts d'Yquem pour 6 milliards de francs belges.

Cette acquisition mit un terme a deux années de batailles judiciaires avec Alexandre accroché à son bien. Depuis, la famille continue à se déchirer au grand jour.

Mais les liens des Merode avec le vin ne se limitent pas à Yquem. En effet, la soeur cadette de la châtelaine de Rixensart a épousé le frère du mari de celle-ci, le prince Florent de Merode. Ce dernier ne vit plus à Rixensart où il passa son enfance mais à Serrigny en Côte-d'Or dans une propriété qu'il a héritée de sa mère (née Clermont-Tonnerre). Il vit désormais au coeur d'un domaine de plusieurs dizaines d'hectares de vignes d'où sortent chaque année les meilleures bouteilles de Pommard et Corton.

Mais au château de Rixensart, nous a confié Antoine de Mérode, il n'y a plus une seule bouteille de Pommard, ni d'Yquem. Seul le chien du châtelain rappelle ce passé prestigieux. Il s'appelle... Yquem.

E. Mn