RIXENSART: UN ILOT FEODAL ? (IV) UNE DYNASTIE DE REGISSEURS-BOURGMESTRES-CATHOLIQUES DEUX PRINCESSES...

MEUWISSEN,ERIC

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Vendredi 28 décembre 1990

RIXENSART: UN ILOT FÉODAL? (IV)

À Rixensart, il n'y a pour ainsi dire qu'une seule famille de gros propriétaires fonciers: les princes de Merode. Un domaine d'origine féodale.

UNE ENQU ETE

d'Éric Meuwissen

Ainsi, à la fin du XIXe siècle, ils possédaient à eux seuls 552 ha, soit 65 % de la superficie de la commune d'avant fusion. Un domaine d'origine féodale qui appartient encore aujourd'hui (bien que considérablement réduit) aux descendants plus ou moins directs des anciens seigneurs. Un fait suffisamment rare et qui mérite d'être signalé.

Quoi qu'il en soit, il faut savoir qu'au début du siècle, la section tout entière de Rixensart-village était aux mains des de Merode. On comprendra dès lors d'autant mieux que les premiers magistrats de la localité furent également régisseurs du domaine.

Il en fut ainsi au XXe siècle de Paul Terlinden (de 1884 à 1921), d'Eugène Gilson (1921 à 1927) et de son fils Léopold Gilson (1927 à 1971) qui fut jusqu'en 1971 le dernier régisseur-bourgmestre de la commune.

Tout cela créa, on s'en doute bien, une mainmise, sur le village, de la famille de Merode via ses régisseurs. Une mainmise catholique très puissante et qui fit craindre à bien des fermiers par exemple de se voir retirer leurs terres s'ils ne mettaient pas leurs enfants à l'école catholique du village.

Ce qu'un ouvrier agricole traduisit à l'époque dans son langage imagé: Nous sommes littéralement attachés par la patte.

Et de fait, il ne faisait pas bon de ne pas être du même bord que l'unique propriétaire du village. Depuis, les choses ont bien changé...

Aujourd'hui, sur les 1.753 ha qui constituent le grand Rixensart, les de Mérode n'y possèdent plus que... 140 ha, auxquels s'ajoutent une centaine d'hectares sur Wavre. Les 20.000 habitants occupent la superficie restante, moins 192 ha que se partagent dix exploitations agricoles.

Une dynastie de «régisseurs-bourgmestres-catholiques»

Léopold Gilson fut, pendant quarante-trois ans, régisseur des biens des princes de Mérode à Rixensart. Digne successeur d'une dynastie de «régisseurs-bourgmestres-catholiques», il est aujourd'hui âgé de 85 ans. Il se souvient...

Jusqu'en 1920, les de Mérode ne résidaient pas au château de Rixensart. Ils avaient délégué leurs pouvoirs à leur régisseur. Il y eut dès lors toute une série de régisseurs qui cumulèrent souvent leur fonction avec celle de bourgmestre.

Ainsi au XIXe siècle, le bourgmestre était un des principaux fermiers de la famille de Mérode. Au siècle suivant, le régisseur-bourgmestre habitait carrément le château et tenait ainsi tout le village dans sa main. Il était le châtelain par substitution en quelque sorte.

Quand le comte (prince en 1930) Félix de Mérode est revenu de son château de Lanaken (Limbourg) pour vivre à Rixensart, il a cherché un nouveau régisseur pour remplacer l'ancien qu réintégra Bruxelles. Suite à une recommandation du curé, le comte Félix choisit mon père qui était instituteur en chef. Par la suite, il est aussi devenu échevin des Finances et de l'Instruction.

LE FAIT DU PRINCE

Léopold Gilson se rappelle bien de la date à laquelle il a succédé à son père comme régisseur. C'était en 1927. J'étais alors secrétaire du parti catholique local. Le comte Félix en était le président. En 1946, j'ai été élu et suis devenu échevin des Finances et de l'Instruction tout comme mon père. À partir de 1952, je suis devenu bourgmestre. Et je le suis resté pendant 18 ans. J'étais donc régisseur et bourgmestre. Autant dire que j'avais tout le pouvoir...

Félix de Mérode possédait, outre le château de Rixensart, six magnifiques châteaux en France, dont un «Renaissance» en pierres blanches, trois fois plus grand que celui de Rixensart à Ancy-le-Franc au nord de Paris. Il détenait aussi le château de Serrigny en Côte d'Or, occupé actuellement par son fils Florent. Soit un fabuleux vignoble de 300 ha...

En 1927, Félix possédait encore 600 ha à Rixensart, contre 128 aujourd'hui et 15 à Rosières. Il avait ramené de Lanaken, dix jeunes chevreuils pour ses bois de Rixensart.

LE DOMAINE A FONDU

À PARTIR DE 1930

Léopold Gilson se rappelle que la famille a commencé à vendre en 1930.

Surtout de la rue de l'Église à la gare. Le café de la gare appartenait au prince Félix. Après la guerre, on a continué à beaucoup réaliser. On n'a rien vendu de 1943 à 1951, la succession du prince Félix n'étant pas terminée.

En 1950, les bénéfices de la vente du quartier du «Beau site» à une société de lotissement ont notamment servi à payer les droits de succession.

De l'autre côté de l'avenue Royale, le «Quartier royal» a été grignoté petit à petit à partir de 1951. Il y eu aussi 22 ha qui furent vendus par la suite à Smith Kline Rit.

Mais les de Mérode eurent encore à faire face à deux successions. En 1957, celle de la duchesse Françoise de Clermont Tonnerre (l'épouse de Félix) et en 1962 celle du prince Henri (un des neuf enfants du prince Félix).

Trois successions en 20 ans ont presque eu raison de la fortune immobilière des de Mérode à Rixensart. Cela a coûté des sommes folles. C'est pourquoi ils ont tant vendu.

À l'époque, il y avait quatre fermes. Les fermes de la Bourse (Limal), de l'Étoile, de Rosières (rue du Moulin) et de Rixensart. Quant au château de l'Étoile (qui une fois restauré deviendra sans doute l'un des plus beaux «club-house» d'Europe), il était loué au vicomte Le Hardy de Beaulieu. (Les Le Hardy possèdent le golf de la «Bawette» à Wavre, soit un domaine de 95 ha). Aujourd'hui, les de Mérode n'ont plus de sous et plus de régisseur. C'est le petit-fils du prince Félix, Antoine de Mérode (37 ans) qui s'occupe tant bien que mal de l'entretien du domaine. Un entretien qui coûte cher. Très cher. Et qui ne rapporte quasiment rien.

Avant, se rappelle encore Léopold Gilson, il y avait encore la vente des sapins qui procurait quelques bénéfices. Mais maintenant qu'on a supprimé partout les charbonnages, c'en est fini du bois de mine. Quant aux fermes, elles ne donnent plus grand-chose. D'où l'idée de louer une partie de ses terres pour en faire un golf. Et pourquoi pas après tout?

Deux princesses...

Les de Mérode possèdent un peu plus de 250 ha de terres à Rixensart et Wavre. Un patrimoine qui contient un château, de grands étangs, 30 ha de cultures et des futaies sur 180 ha.

Deux princesses habitent le château. La princesse François née en 1917 et la princesse Henri née en 1920. La princesse François (née Klinenberger) occupe le pavillon de droite. La princesse Henri (née de Lur Saluces) a la pavillon de gauche. L'une ne possède rien à Rixensart, l'autre possède tout.

Toutes les terres et le château de Rixensart sont aux mains des quatre enfants de la princesse Henri. À savoir Françoise, Isabelle, Antoine et Geoffroy. En 1958, ils ont hérité des 230 ha que comptait alors le domaine. La veuve Henri en a eu l'usufruit jusqu'à la majorité des enfants. C'est le prince Antoine qui s'occupe de la gestion du patrimoine. Soit des 130 ha auxquels s'ajoutent 15 ha à Rosières et une centaine d'hectares à Wavre.

Mais comment gérer un tel bien sans argent? La quadrature du cercle. Car l'entretien coûte cher.

Il y a d'abord le château. Construit en 1631, il s'est quelque peu détérioré au cours des siècles. Juste après la guerre, toutes les toitures ont été refaites. Il a fallu débourser des millions. Avant son classement comme demeure historique, la princesse Félix avait même pensé le revendre à l'État tant son entretien était onéreux. Heureusement qu'avec le classement en 1964 (le château) et en 1972 (l'ensemble formé par le château et les terrains environnants) sont venus les subsides de l'État, de la province et de la commune. Des subsides à concurrence de 50, 20 et 5 %, les 25 % restants étant à charge du propriétaire. Et c'est ainsi qu'en 1977 des travaux pour un montant de 5 millions furent entrepris pour restaurer les toitures des deux ailes du château.

Quant à sa restauration, elle s'élèverait à une soixantaine de millions de francs. Enfin sachez encore que l'entretien des bâtiments et du parc se chiffre à quelque 2 millions par an.

En 1981, la commune a proposé à la princesse Henri de réaliser avec la collaboration du «Plan Vert» l'aménagement des jardins du château. La famille ayant refusé de signer une convention, les choses en restèrent là.

C'est pour «protéger» son patrimoine que le prince Antoine a eu l'idée de créer un golf. Ou plutôt de louer une partie de son terrain à une société qui y créera le golf. Et les recettes du loyer ainsi perçu devraient servir à entretenir le domaine.

Pour suivre: les Boël

et les Goblet

à Court-Saint-Étienne