Roger Quemener imbattable

MAURY,PIERRE

Page 18

Lundi 5 juin 1989

Roger Quemener imbattable

à Paris-Colmar: sept fois vainqueur!

L'édition 1989 de Paris-Colmar restera inscrite dans les mémoires pour bien des raisons. Parce qu'elle aura été, pour Roger Quemener, celle du record absolu: sept victoires, dont cinq consécutives. Mais aussi parce que cette victoire n'a pas été acquise sans une lutte âpre et longtemps indécise.

Adrien Pheulpin et Dominique Malthiery lui ont en effet mené la vie dure, avec des bonheurs divers. A l'arrivée, Roger Quemener leur a d'ailleurs rendu une sorte d'hommage, disant du premier qu'il avait fait la course, et du second qu'il avait tout pour gagner un jour. Mais si Adrien Pheulpin s'est montré menaçant jusqu'au bout, il y avait longtemps à ce moment que Dominique Malthiery s'était écroulé, reculant jusqu'à la sixième place.

Pour Quemener, les années se suivent et se ressemblent. «Monsieur Paris-Colmar» s'arrête donc sur une victoire. Car c'est dit: il ne sera plus au départ l'année prochaine. J'ai déjà fait 230.000 km dans la nature, et je ne l'ai pas encore vue. Alors, maintenant, je veux prendre le temps de la voir.

Son intelligence de la course a beaucoup joué dans cette septième victoire. Pheulpin avait pris jusqu'à 35 minutes d'avance (Quand je marche, pour me prendre 35 minutes, il faut quand même appuyer sur les manivelles!) et Quemener avait fini, après 375 km, par se débarrasser de Malthiery et par revenir en tête. Alors, il a observé son adversaire et a attendu qu'il ait des problèmes de ravitaillement pour l'attaquer. Quand on n'a plus les moyens physiques d'attaquer un jeune, il faut attendre... La suite est connue. Quemener a quand même connu une grande frayeur le dernier matin où, pendant une heure, il s'est senti complètement épuisé. Il était alors en tête depuis douze heures, mais toujours sous la menace de Pheulpin. Quand je suis derrière, je suis solide, je veux rattraper celui qui est devant. Mais quand je suis en tête, je veux que ça se termine! C'est une forme de déconcentration.

Pheulpin solide deuxième, le Polonais Klapa est parvenu, pour la première fois, à monter sur le podium. C'était aussi la première fois qu'il était accompagné d'une véritable équipe, et ce n'est évidemment pas sans rapports.

Du côté des Belges, le bilan n'est finalement pas très positif. Vandendaul a abandonné après 270 km et Pietquin a éprouvé toutes les peines du monde à terminer neuvième, pour la dernière fois. La relève est bien discrète, et on peut craindre que la suprématie française sur Paris-Colmar se prolonge dans les années à venir...

Quant à la première expérience d'une épreuve féminine, elle n'a permis qu'à deux athlètes de terminer à Colmar. Il faudra du temps pour que des marcheuses assez nombreuses et assez entraînées se lancent dans cette aventure.

PIERRE MAURY.

Résultats. Hommes, 524 km: 1. Quemener (Fra) 64 h 35 mn (moyenne: 8,113 km/h); 2. Pheulpin (Fra) à 26 mn; 3. Klapa (Pol) à 1 h 12 mn; 4. Bruno (Fra) à 1 h 53 mn; 5. Zabalo (Fra) à 3 h 04 mn;... 9. Pietquin (Bel) à 5 h 27 mn.

Femmes, 376 km: 1. Couhé (Fra) 52 h 51 mn (moyenne: 7,114 km/h); 2. Touchard (Fra) à 46 mn.

500 km hors du temps

En trois jours et trois nuits, les marcheurs de Paris-Colmar semblent avoir vieilli de dix ans. Quand ils arrivent, le regard vague, le pas hésitant, dans la vieille ville où chaque pavé est un piège pour leur équilibre précaire, ils ne sont même pas capables d'avoir l'air heureux que ce soit terminé. Ils ont besoin d'un peu de temps pour reprendre contact avec le monde réel.

Sur le parcours, ils sont restés concentrés au point d'oublier les heures et les jours, et de ne même pas voir leurs accompagnateurs. C'est dans une sorte de rêve qu'ils marchent, parfois, il est vrai, de manière plus mécanique que volontaire, quand les fatigues accumulées de 500 km et de trois nuits sans sommeil les rendent étrangers à eux-mêmes.

Ils ont donc manqué, jeudi matin, une superbe vallée de la Marne, la brume froide sur la rivière, la lumière d'un soleil encore timide qui ne risquait pas de les réchauffer de sitôt.

Auparavant, dans la première nuit, le ballet des lampes clignotant sur les toits des motorhomes avait fixé sur la rétine des points de repère mobiles, au rythme des nombreux changements de positions.

De la bagarre, il y en a, même quand une épreuve dure aussi longtemps que celle-ci. Et quelques escarmouches deviennent immédiatement célèbres dans la caravane. Ce fut le cas de l'arrivée au sprint - et, pour tout dire, en courant - de Gouvenaux et Vandendaul pour endosser le maillot jaune à Meaux. Gouvenaux avait quelques mètres d'avance, mais il fut dépossédé de ce succès partiel parce que le règlement exigeait qu'il donne lui-même sa feuille de pointage aux officiels. Un peu plus loin, comble de malchance, il s'est trompé de route!

Roger Pietquin avait raison de nous dire, avant le départ, qu'il fallait de la chance pour faire un bon résultat. De la chance, et d'excellents accompagnateurs. Une équipe qui peut former, dans les moments difficiles, un véritable éventail devant le marcheur qui se sent ainsi soutenu.

Et puis, Paris-Colmar était aussi fait de traditions, depuis le début de l'époque Quemener. Celui-ci n'a manqué aucun des éléments qui lui ont construit, au fil de sept éditions victorieuses, son personnage. A l'entrée de Colmar, la première place acquise, il s'est arrêté comme d'habitude pour se faire raser et passer la ligne le visage net. Sur le podium, il a encore une fois versé une larme en se raidissant pendant l'écoute de la Marseillaise. Et il n'a pas manqué de phrases percutantes après cette cérémonie. En montrant ses pieds qui ont souffert un peu plus que d'habitude, il commentait: «J'aurais dû changer de chaussures. Mais je me suis dit que pour la dernière fois, il fallait que ça fasse mal, pour que je m'en souvienne!» Tout cela nous manquera, l'année prochaine.

Comme nous manqueront les autres dont c'était la dernière apparition sur cette route infernale: Roger Pietquin, deux fois vainqueur en 1980 et 1981, ou Maurice Champmartin, record-man des participations (dix-huit!). Car une épreuve de ce genre est une véritable drogue que les marcheurs reprennent, année après année, sans même plus savoir pourquoi. Par accoutumance, peut-être...

Et pourtant, s'il y a des joies, il y a davantage de peines. Pour Roger Pietquin, notamment, devenu au fil des kilomètres incapable de se tenir droit. Ou pour Claudio Sterpin, seul après quelques heures de marche, et qui devait s'arrêter après moins de cent kilomètres. Ou pour chacun des autres, car nul n'échappe à la défaillance, à l'erreur. Et cependant ils veulent tous aller jusqu'au bout. Sinon pour eux, au moins pour leur équipe. La grandeur de Paris-Colmar a quelque chose de désuet, voire même de ridicule dans notre monde moderne. Mais ce ridicule-là est, en même temps, très beau. Et admirable.

P.My.