Rwanda, le troisième génocide du siècle La communauté internationale actrice du drame La peur, cachée mais omniprésente

BRAECKMAN,COLETTE

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Mardi 6 avril 1999

Rwanda, le troisième génocide du siècle

Il y a cinq ans commencèrent au Rwanda des massacres à grande échelle qui dureront quatre mois. Et feront entre cinq cent et huit cent mille morts. Les plaies sont encore vives.

Depuis des semaines, des mois, la mort planait sur le Rwanda: attentats contre des opposants, entraînement de miliciens, au vu et au su de tous. Des listes des condamnés à mort circulaient et des Tutsis nous apostrophaient en rue: Nous allons tous mourir. Même le Premier ministre, Agathe Uwilingyimana, savait qu'elle était menacée et on apprit plus tard que les ambassades étaient au courant des dangers que couraient les Casques bleus et des plans d'extermination des Tutsis.

C'est le 6 avril, peu avant 20 h 30, que l'histoire bascula, lorsque l'avion qui ramenait de Tanzanie le président Habyarimana et son collègue burundais fut abattu par deux missiles sol-air, tirés avec une précision de spécialiste. L'appareil transformé en boule de feu s'écrasa dans les jardins de la présidence et à l'instant même, la machine de mort se mit en place. Des barrières s'érigèrent en ville, les premiers commandos se dirigèrent vers leurs cibles: les opposants hutus qui participaient au gouvernement de transition, les membres les plus en vue de la communauté tutsie.

DIX PARAS BELGES ACHEVÉS

PAR BALLES ET À LA GRENADE

Au quartier général de la Minuar (la Mission des Nations unies au Rwanda), le général canadien Roméo Dallaire, qui commandait les Casques bleus, et le colonel belge Luc Marchal renforcèrent aussitôt les patrouilles et, à l'aube, le lieutenant Thierry Lotin et ses hommes furent envoyés en renfort devant la maison du Premier ministre.

Mme Agathe Uwilingyimana, qui était restée au téléphone toute la nuit, n'avait pas fui, ne s'était pas réfugiée dans une ambassade. Elle entendait faire son devoir jusqu'au bout, et se diriger vers les studios de la radio nationale pour y lancer un appel au calme. Elle n'en eut pas l'occasion: les tueurs la guettaient et après avoir désarmé le peloton Mortier qui gardait sa maison, ils la poursuivirent jusque dans sa cachette et la mirent à mort, après l'avoir injuriée, humiliée.

On saura plus tard que la suite des événements était la deuxième phase d'un plan diabolique, qui prévoyait d'éliminer des soldats belges, afin d'entraîner le départ des forces de l'ONU. Le lieutenant Lotin et ses hommes furent désarmés, jetés dans le minibus où se trouvait le major Ntuyahaga (dont Bruxelles a récemment demandé l'extradition aux autorités tanzaniennes), emmenés au camp Kigali et désignés comme les assassins du président, ceux qui avaient abattu l'avion présidentiel. Les hommes furent laissés seuls face aux soldats déchaînés, qui les assiégèrent durant des heures, avant de les achever, par balles et à la grenade.

Dans la ville, la terreur se mettait en place: les barrières où l'on arrêtait les Tutsis en fuite, les groupes d'assassins qui traquaient leurs voisins et les achevaient au couteau, à la machette, simplement parce que, en tant que Tutsis, ils étaient condamnés à mourir...

Par vagues, la terreur s'étendit au-delà de la capitale, dans les principales villes du pays et sur les collines. Ceux qui résistaient, le préfet de Butare, des Hutus qui refusaient de participer à la mortelle sarabande, étaient qualifiés de traîtres et leurs corps rejoignaient les latrines, les fossés, les bas-côtés où gisaient les Tutsis, fauchés par milliers.

ON A TUÉ COMME ON DÉBOISE,

AVEC DES HORAIRES ET DES PAUSES

Au Rwanda, durant près de quatre mois, on a tué comme on déboise. A coups de machette, avec de grands ahans de travailleurs, avec des horaires aussi, qui régissaient le travail des équipes et marquaient le temps des pauses, de la récupération des forces... La Radio des Mille Collines répétait les consignes, scandait que les tombes n'étaient pas encore à moitié pleines, que le travail devait se poursuivre jusqu'au bout, jusqu'au dernier Tutsi, pour que jamais ne reviennent ceux que l'on qualifiait de cancrelats, d'insectes...

C'est à huis clos que le Rwanda a traversé les cent jours du génocide, car il a été abandonné à ses tueurs, à ses démons, par les Nations unies qui avaient retiré leurs troupes, à l'exception d'une petite force résiduelle, réduite à l'impuissance. La Belgique se relèvera-t-elle jamais de la honte d'avoir pris la décision non seulement de retirer ses Casques bleus et d'avoir abandonné le Rwanda, mais d'avoir mené une intense action de lobbying diplomatique, pour inciter les autres pays à en faire autant?

COLETTE BRAECKMAN

La communauté internationale actrice du drame

Une fois de plus, c'est une initiative privée, émanant de la société civile, qui supplée à une carence de la communauté internationale: alors que les Nations unies n'ont produit aucune enquête exhaustive sur le génocide qui a emporté près d'un million de Rwandais voici cinq ans, Allyson Desforges, à la tête d'une équipe de chercheurs et d'enquêteurs, vient de publier un ouvrage monumental, produit de quatre ans de travail et d'une connaissance approfondie du terrain.

Il y a longtemps que l'historienne américaine fréquente le Rwanda et, en 1993, elle avait eu le triste privilège de cosigner un accablant rapport sur les violations des droits de l'homme au Rwanda, dénonçant des actes de génocide perpétrés contre certaines communautés tutsies.

C'est pour cela sans doute, parce qu'elle s'inspire de l'histoire, qu'elle connaît tous les acteurs du drame, qu'elle s'est entretenue avec des centaines de victimes, qu'Allyson Desforges va plus loin que la simple relation des faits. Elle les replace dans leur contexte, les analyse et pourfend au passage bien des idées reçues: non, il ne s'agit pas d'une faillite de l'Etat, l'Etat rwandais a toujours été organisé, pour le pire ou le meilleur; non, les Rwandais n'ont pas été saisis d'une sorte de folie collective, ils ne se sont pas précipités sans réfléchir dans la transe du meurtre. Au contraire, certains ont résisté, ont mis du temps à se lancer dans le crime, poussés par la peur, prisonniers d'ordres donnés par des autorités qui n'avaient pas perdu leur légitimité...

L'un des aspects les plus frappants, les plus éprouvants de l'ouvrage est qu'il constate que le génocide était prévisible, qu'il aurait pu être évité et que sa prévention, voire son arrêt auraient été non seulement possibles mais pas trop difficiles! Il aurait suffi d'un peu de détermination, de courage politique, de simple lucidité: Allyson Desforges rappelle que le «gouvernement intérimaire» fut accueilli aux Nations unies comme le représentant légitime du Rwanda alors que le génocide était en cours... Un tel abandon mérite autre chose que des regrets: présentant l'ouvrage, M e Eric Gillet souligne que la communauté internationale, alors qu'elle souhaitait être absente de la scène, a au contraire été actrice du génocide!

BAVURES, ET SURTOUT

TUERIES SYSTÉMATIQUES

Approfondi, extraordinairement complet, le rapport est aussi d'une immense honnêteté intellectuelle: reconnaissant que les violences commises par le FPR alors qu'il avançait vers Kigali ont été peu documentées, l'enquête revient cependant sur un témoignage controversé, celui du consultant américain Robert Gersony. Ce dernier, à l'époque, avait interrogé des réfugiés mais aussi des villageois et avait conclu que les assassinats commis par les soldats du FPR n'étaient pas uniquement des bavures ou des débordements, et qu'il y avait bien eu des tueries systématiques.

L'enquête que publient conjointement l'organisation Human Rights Watch et la Fédération internationale des Ligues des droits de l'homme représente une contribution à la guérison d'un Rwanda recru d'hypocrisie, qui a plus besoin de vérité et de justice que de condoléances.

C. B.

«Aucun témoin ne doit survivre, le génocide au Rwanda», FIDH et Human Rights Watch, éditions Karthala, 931 pages.

La peur, cachée mais omniprésente

Cinq ans après le drame, l'activité qui règne à Kigali est trompeuse, et il ne faut pas se fier au dynamisme des campagnes, où tous les lopins de terre semblent passés au peigne fin tant ils sont cultivés avec soin. Il ne faut pas juger le pays d'après le spectacle des petits et grands restaurants bondés, des mariages qui se succèdent chaque samedi, des nouvelles maisons qui poussent comme des champignons. Même une croissance économique de 10 % - un record en Afrique - ne doit pas induire en erreur: les signes de bonne santé, de normalité, s'ils représentent un progrès évident, ne sont qu'apparences. Le Rwanda reste un pays malade, suspendu entre la vie qui éclate et la mort qui guette encore, à la faveur d'une embuscade, d'une vengeance, d'une dénonciation. De ces milliers de miliciens qui profitent de la guerre au Congo pour reprendre du service à la disposition de Kinshasa.

Le Rwanda est malade de son présent, des inégalités qui se creusent, entre les gosses qui grattent les ordures, les femmes atteintes du sida après avoir été violées, les veuves qui ont adopté les orphelins du voisinage et les profiteurs de tout acabit qui ont trouvé le moyen de s'enrichir grâce à l'aventure congolaise, grâce à une aide internationale enfin débloquée.

Surtout, le Rwanda demeure malade de la peur, qui explique les silences au téléphone, les rendez-vous manqués, les regards absents. Peur des Tutsis, qui savent que l'ennemi n'a pas renoncé et que leur survie demeure menacée. Peur des Hutus, qui se savent à la merci d'une dénonciation, d'une jalousie, d'un dossier exhumé. Qui savent que parmi les gens revenus des camps, certains se sont juré d'éliminer les «traîtres», et que la Sûreté militaire est omniprésente. Et impitoyable.

Le Rwanda, ce sont ces jeunes infirmières qui redressent les épaules lorsqu'elles apprennent que les insurgés ont frappé dans les préfectures du nord-ouest, ces accouchées qui redoutent que leur nouveau-né meure mystérieusement, ces familles qui craignent des empoisonnements domestiques. Ce sont aussi ces prisonniers qui savent qu'on va leur proposer d'aller se battre au Congo, ces adolescents qui fuient vers la Tanzanie pour éviter d'être recrutés dans une guerre qui n'en finit plus, ces civils qui portent comme une marque d'infamie le fait d'avoir été réfugiés au Kivu.

Cinq ans après le génocide, le Rwanda se porte mieux et les bonnes volontés sont immenses, trop peu répercutées. Mais le pays est loin d'être guéri et la communauté internationale qui, aux Nations unies en tout cas, n'a pas encore accepté de faire toute la lumière, qui n'a pas encore pris la mesure exacte de la tragédie, n'a cessé d'être une partie du problème...

C. B.