Santé - Le drame des anciens ouvriers de Coverit relance le débat sur le fonds d'indemnisation L'amiante tue dans l'indifférence REPÈRES « Le temps de la solidarité »

DEFFET,ERIC

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Jeudi 15 juillet 2004

Santé - Le drame des anciens ouvriers de Coverit relance le débat sur le fonds d'indemnisation

L'amiante tue dans l'indifférence

* L'amiante fait des ravages parmi les anciens de Coverit à Harmignies. Une proposition de loi préconise la création d'un fonds d'indemnisation. L'État et les entreprises concernés.

ERIC DEFFET

On l'appelle la « poussière du diable ». C'est tout dire. Entre 1992 et 2001, le Fonds des maladies professionnelles est intervenu en faveur de 2.500 travailleurs victimes de l'amiante. Et le rythme va s'accélérer. Il devrait atteindre le seuil des 10.000 malades entre 2010 et 2020. Pour une raison très simple : les pathologies les plus graves que sont l'asbestose, le mésothéliome et le cancer du poumon sont parfois détectées plusieurs dizaines d'années après l'exposition aux fibres. Or, le recours massif à l'amiante a connu son apogée entre 1960 et 1980. En 2001, on dénombrait 140 décès imputables à l'amiante contre 127 un an plus tôt.

Une vraie question de santé publique qui trouve ces jours-ci à s'incarner dans l'épouvantable histoire de l'entreprise Coverit et de ses ouvriers révélée par nos confrères de « Sud Presse ».

À Harmignies, dans la banlieue de Mons, cette usine a fabriqué jusqu'en 1987, date de sa fermeture, des plaques en amiante-ciment, d'usage très courant dans la construction. Intégrée au groupe Eternit dans les années soixante, Coverit occupait 250 ouvriers. À ce jour, 102 d'entre eux sont morts et 44 sont malades. L'âge moyen des victimes laisse songeur : la soixantaine, à peine. C'est évidemment anormal. Michel Verniers, ancien délégué syndical, lui-même gagné par l'asbestose, a conservé la mémoire de tous ces noms, de tous ces visages amis. Il réclame une juste indemnisation pour les victimes et leurs familles.

On en parle depuis des années. Le 24 juin dernier, quatre députés - Muriel Gerkens (Écolo), Colette Burgeon (PS), Catherine Doyen-Foncq (CDH) et Daniel Bacquelaine (MR) - ont déposé une proposition de loi visant la création d'un fonds en faveur des victimes de l'amiante. La Belgique est très en retard en la matière. La France et les Pays-Bas ont organisé des procédures d'indemnisation. Aux Etats-Unis, les actions en justice des travailleurs se multiplient : depuis 2000, on en a dénombré... 270.000. Le monde des assurances craint le pire.

Rien de cela chez nous, à ce stade. Seules les personnes employées par des entreprises qui cotisent au Fonds des maladies professionnelles peuvent espérer une intervention, souvent limitée. Rien n'est prévu pour les travailleurs indépendants, le conjoint ou les proches en cas de décès - et que dire, éventuellement, des riverains d'un chantier de désamiantage ou ceux d'une entreprise comme Coverit qui a été rasée sans autre forme de procès ?

Surtout, le Fonds des maladies professionnelles ne compense que la perte de capacité économique du malade. Il n'intègre pas l'élément essentiel aux yeux des victimes : la responsabilité de la collectivité qui n'a pas pris les mesures préventives nécessaires - l'arrêté royal limitant l'usage de l'amiante date de 1998 - et celle des entreprises.

La proposition Bacquelaine et consorts est ambitieuse. Elle s'appuie sur la notion de « faute intentionnelle ». Elle prévoit l'apport de l'État et des entreprises dans un fonds d'indemnisation susceptible d'intervenir auprès des ouvriers exposés mais aussi auprès des riverains. Les malades auraient simplement à apporter la preuve qu'ils ont été exposés. Des experts indépendants devraient établir le lien entre l'exposition et la pathologie. Aucun délai de prescription ne serait prévu afin de tenir compte des longues années de latence de la maladie.

La proposition de loi doit être étudiée par la Chambre en septembre. Le drame des ouvriers de Coverit pèsera sans aucun doute sur les débats. Avec cette question : l'État et les entreprises sont-ils prêts à reconnaître leurs fautes et à prendre leurs responsabilités ? À Harmignies, on voudrait le croire.·

REPÈRES

L'amiante. Aussi dit « asbeste ». Silicate de magnésium et de calcium dont les cristaux peuvent être travaillés en fibres. L'amiante est exploité depuis l'Antiquité en raison de sa très grande résistance au feu. Sa nocivité a été démontrée au début du XXe siècle. En Belgique, un arrêté royal de 1998 limite la mise sur le marché, la fabrication et l'emploi de l'amiante.

Les usages. Pas moins de 3.000 produits sont susceptibles d'avoir contenu ou de contenir de l'amiante. Le flocage de l'asbeste - la projection des fibres sur une surface - fut longtemps d'usage courant. L'amiante est principalement présent dans des revêtements de sol, des ciments (on en fabriquait chez Coverit à Harmignies), des éléments destinés à assurer l'isolation ou l'étanchéité dans les secteurs de la construction ou de la mécanique.

Les maladies. Plusieurs maladies peuvent s'expliquer par l'exposition à l'amiante. L'asbestose est une gêne respiratoire. Elle n'est pas mortelle, mais s'aggrave au fil du temps et rend le patient très sensible aux infections pulmonaires. Le mésothéliome est un cancer grave et très souvent mortel de la plèvre. Le cancer du poumon peut être provoqué par une exposition même minime à l'amiante. A noter que la période de latence de ces maladies peut largement dépasser les vingt ans.

Renseignements. L'Abeva est l'Association belge des victimes de l'amiante. Adresse : chaussée de Louvain 479, 1030 Bruxelles. Tél. : 0479.92.72.36. Site internet : www.abeva.be.

« Le temps de la solidarité » ENTRETIEN

ERIC DEFFET

Le député MR et médecin Daniel Bacquelaine est un des cosignataires de la proposition de loin visant la création d'un fonds d'indemnisation des victimes de l'amiante.

Que vous inspire le drame vécu par les ouvriers de Coverit ?

Il renforce ma conviction que l'amiante pose un vrai problème de santé publique et même de société. Face à tant de souffrances et à des espérances de vie raccourcies, il faut organiser une solidarité complète de la population, de l'état et des entreprises. C'est ce que prévoit notre proposition.

On parle depuis longtemps d'un fonds d'indemnisation. Où sont les obstacles ?

Il y a un problème budgétaire global : une étude a évoqué la nécessité de disposer de 100 millions d'euros. C'est beaucoup. Au-delà des chiffres, il faut aller de l'avant. C'est le moment : l'actualité rend tout le monde très sensible au problème. Il faudra bien sûr prévoir des barèmes et des plafonds pour les indemnisations. Dans un premier temps en tout cas, les sommes disponibles ne seront peut-être pas colossales. Mais il est temps de faire un pas dans le sens de la solidarité.

A Harmignies, les familles des personnes décédées pourraient-elles prétendre à une indemnisation ?

Sans doute. Bien sûr, il faut des éléments de preuve d'un lien entre l'amiante et la maladie. Mais les dossiers médicaux sont là pour les apporter. Même chose par exemple pour les riverains de l'entreprise.

Votre proposition de loi retient le principe d'une intervention des entreprises. Comment l'organiser ?

Un arrêté royal sera adopté qui établira des critères pour la participation des entreprises. Les responsabilités seront précisées en fonction des activités des sociétés mises en cause et, globalement, de leur passé industriel. Ce ne sera pas toujours facile, j'en conviens, parce que les temps ont changé, que l'amiante est exclu de la plupart des procédés industriels et des chantiers. Mais je le répète : on ne peut plus se permettre d'ergoter quand des milliers de vie basculent.·