La fin des bébés-nageurs

SOUMOIS,FREDERIC

Page 8

Jeudi 8 mars 2012

Santé Un rapport du Conseil supérieur de la santé évalue le risque de la piscine

En Belgique, c’est sans doute la fin de la technique du « bébé nageur », cette technique qui consiste à emmener les bébés très jeunes dans une piscine pour qu’ils développent une meilleure coordination des gestes et « apprivoisent » l’eau, une technique inventée dans les années 60. Environ 15 % des petits Belges en auraient bénéficié.

Mais quel parent la pratiquera encore, alors que le rapport que publie aujourd’hui le Conseil supérieur de la santé déconseille cette pratique pour les bébés ? Plus exactement, la douzaine d’experts rassemblés par ce conseil officiel, consulté pour tous les sujets de santé par les pouvoirs publics, « n’encourage pas » cette pratique « pour les bébés de moins de 12 mois ». Mais la raison pour laquelle ces experts émettent cette recommandation n’est pas l’exposition au chlore, pourtant mise en cause par le professeur Alfred Bernard, professeur à l’UCL, spécialiste des conséquences du chlore sur les poumons infantiles. Celui-ci avait mis en évidence une multiplication par huit du risque de déclencher ensuite un asthme pour seulement 20 heures dans une piscine chlorée avant l’âge de 2 ans.

Les experts du Conseil supérieur de la santé, dont plusieurs pédiatres et toxicologues, n’écartent pas ces conclusions, mais les estiment « prématurées », réclamant des études plus approfondies sur davantage d’enfants avant de prendre une quelconque décision d’interdiction de la piscine désinfectée au chlore.

Pas de contrôle effectif de la douche

Dans le doute, ne faudrait-il pas s’abstenir ? Au contraire, les experts confirment leur « forte recommandation » de la pratique de la natation en piscine, y compris pour les enfants déjà atteints d’asthme ! Les experts soulignent néanmoins « qu’il faut que les piscines soient correctement contrôlées et ventilées ».

Ils demandent que, pour minimiser le risque de dégagement de toxiques formés par la réaction du chlore avec l’urine et les déchets fécaux, « tous les nageurs prennent, avant le bain, une douche avec savon après avoir utilisé des toilettes et changé les petits enfants ». Conseil salutaire, mais assez peu réaliste avec la réalité des piscines, où ces précautions ne sont jamais appliquées et où le contrôle de la douche préalable a généralement disparu, faute de personnel.

Alfred Bernard, lui, réplique vertement que « les experts du CSS n’ont pas lu correctement ses études ».

REPÈRES

« Des gestes simples pour diminuer les risques »

Dans son avis rendu aujourd’hui, le Conseil supérieur de la santé donne aussi des conseils pratiques aux parents pour réduire le risque de contamination que provoque un dégagement de gaz toxique.

Ne pas nager en cas de diarrhée.

Eviter d’avaler l’eau de la piscine. Prendre une douche soi-même et donner une douche à ses enfants en utilisant de l’eau et du savon avant d’entrer dans le bassin.

Se laver les mains à l’eau et au savon après avoir utilisé les toilettes et

changé les couches des enfants.

Changer les couches des enfants ou emmener les enfants aux toilettes.

Pour cela, « il est indispensable de prévoir les infrastructures nécessaires. Dès lors, il convient d’informer les propriétaires et les exploitants de piscines sur les exigences en matière d’entretien des piscines et sur les mesures d’hygiène à prendre par les nageurs afin de lutter contre la toxicité et la transmission de maladies par l’eau des piscines. » Fr.So

« Le chlore ne représente pas un risque avéré à tout âge »

ENTRETIEN

Micheline Kirsch-Volders enseigne la génétique cellulaire et environnementale à la VUB Elle a dirigé le groupe d’experts au sein Conseil supérieur de la santé.

Vous déconseillez la pratique de la natation pour les bébés de moins de 12 mois, mais pas directement à cause du chlore…

Les experts ont pesé le risque avéré et les avantages. Pour les moins de 12 mois, cela n’a pas de bénéfices réels, la coordination des membres n’étant acquise qu’à l’âge de 3-4 ans. Par contre, ils sont particulièrement vulnérables, plus sujets aux infections, ont des muqueuses hyperréactives et des poumons immatures. De plus, l’exercice physique et les avantages affectifs recherchés peuvent être obtenus si l’on prend un bain avec son bébé. En outre, dans les piscines où la technique du bébé nageur est pratiquée, les températures de l’eau et de l’air sont élevées, ce qui génère la croissance de micro-organismes.

Mais les piscines doivent respecter des normes…

Les piscines publiques, oui, notamment en termes de taux de contaminants. Mais les séances de natation pour bébés sont souvent organisées dans des piscines privées accessibles au public. Celles-ci ne font pas nécessairement l’objet d’un contrôle systématique.

Au-delà de 12 mois, vous êtes rassurants, alors qu’une étude conclut à un risque d’asthme multiplié par 8. L’étude ment ?

Nous ne disons pas cela. Cette étude alerte sur un risque potentiel, mais il faut des études sur un nombre plus élevé d’enfants, pour affirmer qu’aller à la piscine représente un tel danger.

Suivre 50 enfants, cela n’est pas suffisant pour l’affirmer. Le chlore, qui reste le meilleur désinfectant disponible à l’heure actuelle, est certes un génotoxique, mais aucune étude épidémiologique ne démontre un risque. Il faut en mener une, mais sur des milliers d’enfants et qui durera au moins 5 ans, pour pouvoir conclure cela.

« Le risque dépasse les bienfaits annoncés de la natation »

RÉACTION

Alfred Bernard, toxicologue, est professeur à l’UCL.

Vous contestez les conclusions du Conseil de la santé ?

Ils n’ont pas mené une étude contradictoire…

Mais le Conseil vous a invité et vous avez décliné…

Précisément parce que ce qui a été mené est une compilation d’études, en ne menant pas une évaluation globale des risques. Je ne pouvais donc pas me joindre à ce travail. Si critique des études il fallait faire, il fallait l’effectuer en expliquant pourquoi elles n’étaient pas bonnes en répliquant auprès des revues scientifiques de haut niveau dans lesquelles elles étaient publiées. Sur base de ces études, la France et l’Allemagne ont mené des évaluations du risque et ont mis en place des surveillances bien plus étroites, notamment par suivi médical.

Le conseil déplore l’absence de données d’exposition concrètes.

Premièrement, mes études en comprennent plusieurs, autant en trichloramines, ces substances irritantes volatiles qui s’échappent de l’eau chlorée sous forme de gaz, que de chloroforme. Ensuite, c’est une très bonne idée de faire davantage de relevés puisque, aujourd’hui, c’est fait au maximum une ou deux fois par an. On ne sait pas si, oui ou non, nos piscines sont au-delà de la norme de l’OMS. Mais cette absence de données m’incite à donner des conseils de prudence, tandis que le CSS se propose d’attendre les résultats de futures hypothétiques études. Je pense au contraire qu’il y a suffisamment de données sur l’effet mutagène et cancérogène des substances dégagées pour mettre en place un contrôle plus strict des risques.

Il y a pourtant une étude espagnole rassurante.

Pourquoi ? Parce qu’on y a examiné l’asthme à 7 ans. C’est beaucoup trop tôt, l’asthme n’est pas déclaré. Mes études prouvent au contraire qu’à l’adolescence, les taux d’asthme ont grimpé. C’est comme dans le cas de la cigarette : les BPCO et les cancers du poumon sont invisibles à 25 ans, mais se multiplient des dizaines d’années après le début de l’exposition. Pour moi, en absence de contrôle strict, le risque auquel les enfants sont exposés dépasse les bienfaits annoncés de la natation contre l’asthme.

Vos résultats pourraient être dus à d’autres causes, comme le tabagisme des parents.

Mais ces experts n’ont pas lu mes travaux ! Les résultats en tiennent compte, c’est écrit noir sur blanc ! C’est inimaginable !

Ou pourraient aussi être dus au fait qu’on recommande la natation aux asthmatiques…

Mais pas au point de provoquer ces résultats. La chance que nous avons eue, c’est de pouvoir comparer deux types d’enfants, identiques par ailleurs à tout point de vue, les uns nageant, de manière obligatoire, dans des piscines chlorées et les autres nageant dans une piscine désinfectée au cuivre-argent, une des techniques de désinfection alternative. Je ne suis pas surpris : le Conseil supérieur de la santé est pro-chlore depuis les années 70 !

Les reproches des experts

« D’autres causes peuvent être confondues »

Les experts du Conseil supérieur de la santé ont examiné les études du professeur Alfred Bernard sur le risque de fréquentation de piscine chlorée, notamment de déclenchement de l’asthme, mais aussi sur la diminution de la fertilité. Mais ils ne veulent pas en tirer de conclusions, parce que « ce type d’étude rétrospective ne peut fournir de preuve pour une relation de cause à effet sur l’association constatée (NDLR : entre chlore et maladie). Pour cela, il faut une étude prospective (NDLR : qui suit l’évolution future de l’enfant) et contrôlée. Il y a de nombreuses causes, comme le tabagisme des parents, qui peuvent être confondues avec le chlore. La quantité et la fréquence d’exposition exacte ne sont pas connues. De plus, la natation étant recommandée aux asthmatiques, cela peut expliquer leur plus grand nombre parmi les nageurs ».