SCIENCES L'ILE DU GRAND SECRET ENLEVE LE VOILE Le rapport de l'AIEA désamorce le dossier des atolls de Mururoa et Fangataufa

FLAMENT,XAVIER

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Samedi 30 janvier 1999

SCIENCES L'ILE DU GRAND SECRET ENLÈVE LE VOILE Le rapport de l'AIEA désamorce le dossier des atolls de Mururoa et Fangataufa

Mururoa a perdu sa signification polynésienne d'«île du grand secret». La diffusion des brochures d'information de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) exempte - presque - les atolls de Mururoa et Fangataufa qui abritèrent pendant trente ans les essais nucléaires de la France.Les 1.200 pages du rapport élaboré par 55 scientifiques concluent que les 190 essais n'auraient que peu de conséquences sur la faune et la flore, ni sur l'hypothétique installation d'une population, dans le futur.

Fangataufa est, en effet, inhabitée, quant à Mururoa, elle n'est foulée que par une cinquantaine de soldats de la Légion étrangère. Les 120 habitants de l'atoll habité le plus proche, Tureia, se trouvent à 130 km du lieu d'expérimentation.

Le rapport souligne, en préambule, que l'exposition aux rayonnements est un fait naturel et s'élève en moyenne à 2 ou 3 millisieverts (mSv)par an.

En comparaison, le rayonnement résiduel des atolls, s'élevant à 0,01 mSv, ne constituerait qu'à peine 1 % de la dose maximale recommandée pour l'homme.Entre 1966 et 1974, la France a exécuté sur les atolls des essais atmosphériques d'armes nucléaires. A l'exception de quatre essais effectués sur des barges flottant sur les lagons, la plupart d'entre eux ont utilisé le dispositif suspendu à un ballon, à des centaines de mètres au-dessus du niveau de la mer, si bien que les résidus de l'explosion ont été aspirés dans les couches supérieures de l'atmosphère, évitant des retombées locales massives.

En 1975, la France s'aligne sur le traité de Moscou, signé en 1963 par les Américains, les Soviétiques et les Britanniques. Il interdit les essais dans l'atmosphère. Ceux-ci sont alors effectués sous terre, dans des puits verticaux scellés, à des profondeurs comprises entre environ 500 et 1.100 mètres sous la couronne des atolls ou sous les lagons.

EMPLACEMENT

TOP SECRET

C'est à l'initiative de la France que l'AIEA, principal organisme spécialisé dans le nucléaire, de la famille des Nations unies, a réalisé une évaluation indépendante. La plupart des documents confidentiels détenus par le CEA (Commissariat à l'énergie atomique de France) et les militaires français ont donc été remis aux experts. A un détail près: l'emplacement exact des essais est resté secret.

Les scientifiques ont dû dès lors se rabattre, entre autres, sur les analyses sismiques de la Nouvelle-Zélande.

Les données officielles fournies par la France ont ensuite été systématiquement confrontées aux analyses indépendantes, effectuées sur 299 échantillons de sable, de coraux, de noix de coco et 13.000 litres de l'eau des lagons.

L'évaluation des matières résiduelles avec lesquelles des personnes pourraient entrer en contact a permis aux chercheurs de conclure que les concentrations de radionucléides (qui peuvent avoir une période radioactive longue comme le césium 137, le strontium 90, le plutonium 239/240 et le tritium) à la surface des atolls et dans les mers environnantes sont comparables à d'autres endroits du globe où il n'y avait pas eu d'essais nucléaires.

A quatre exceptions près:

1) Plusieurs kilos de plutonium résultant de quatre essais atmosphériques subsistent dans les sédiments du lagon de chaque atoll;

2) Des fuites provenant de quelques cavités d'essais souterrains ont entraîné des concentrations de tritium, à des taux dix fois plus élevés que dans l'océan;

3) Des particules de plutonium subsistent dans la petite zone faiblement émergée des îlots Colette, Ariel et Vesta, qui appartiennent à l'atoll de Mururoa, et où les cinq «expériences de sécurité» atmosphériques ont été effectuées. Cela prouve que cette opération qui consiste à faire exploser les armes à l'explosif classique n'était pas sans risque, comme on l'a longtemps affirmé;

4) Des niveaux de césium 137 plus élevés que ceux observés ailleurs sur les atolls ont été décelés sur de petites surfaces représentant au total plusieurs hectares dans le secteur Kilo-Empereur à la couronne nord-est de Fangataufa, au vent d'un site d'expérimentation ou un essai en surface avait été effectué en 1966.

GLISSEMENTS

DANGEREUX?

Ces résidus élevés, s'ils sont surtout imputables aux essais atmosphériques, font planer le risque d'une fissuration des puits souterrains où sommeilleraient 20.000 milliards de becquerels de plutonium!

Le basalte qui se vitrifie au moment de l'explosion emprisonne le plutonium mais pourrait laisser migrer à long terme son dangereux contenu.

L'étude de l'AIEA a donc envisagé deux types de relâchements des radionucléides: celui qui résulte de la migration normale des matières radioactives à travers la roche volcanique et celui qui suivrait un hypothétique glissement de terrain.

Les scientifiques concluent que les fuites de tritium se poursuivront mais en diminuant progressivement, les autres radionucléides étant retenus efficacement dans les roches.

Par contre, en cas de glissement de terrain, la concentration de plutonium affecterait Tureia, l'île habitée la plus proche, mais en concentrations faibles dans l'absolu.

En conclusion: compte tenu des doses estimées pour le présent et l'avenir, il ne faudrait prendre aucune mesure corrective, ni poursuivre la surveillance des atolls, même si un programme de mesure de la radioactivité dans l'environnement pourrait être utile.

On peut toutefois regretter que l'étude n'ait pas étudié les expositions passées des Polynésiens ou des travailleurs qui ont fréquenté les sites.

Le rapport lève, en tout cas, le voile sur la gestion des sites d'expérimentation nucléaire qui ont accueillis quelque 1.500 essais nucléaires souterrains. A côté de Mururoa et de Fangataufa, relativement peu contaminés, des sites comme Semipalatinsk au Kazakstan présentent des taux de 140 mSv par an et menacent la population.

X. F.