SEANCE EXCEPTIONNELLE EN COUR D'ASSISES DE PARIS PREMIERE AUDIENCE DU PROCES DE VICTOR-EMMANUEL DE SAVOIE

CORDY,JACQUES

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Jeudi 14 novembre 1991

Séance exceptionnelle en cour d'assises de Paris

Première audience du procès

de Victor-Emmanuel de Savoie

Salle comble aux assises de Paris pour l'ouverture du procès de l'héritier du trône d'Italie, Victor-Emmanuel de Savoie.

PARIS

De notre envoyé spécial

permanent

Louis XVI! Il faut remonter au bon roi Bourbon: jamais depuis lors un prince de sang n'avait comparu devant la justice populaire française. Victor-Emmanuel de Savoie, héritier du trône d'Italie et cousin du roi Baudouin, est le premier. Mercredi après-midi, il est arrivé, menottes aux poignets, devant la cour d'assises de Paris.

Salle comble, profusion de journalistes italiens, pour la première journée de ce procès sans précédent qui s'ouvre avec de nombreuses années de retard: rarement la justice de ce pays aura fait montre de pareille lenteur. Treize ans après les faits, on juge Victor-Emmanuel, 54 ans, pour «coups ou violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner» et «détention d'armes de première catégorie».

Les menottes (le prince comparaît libre), c'est la loi. Mais l'image est forte. Victor-Emmanuel est jugé pour une dispute tragique au cours de laquelle, dans la nuit du 18 août 1978, il a tué accidentellement, en Corse, à coups de carabine, un jeune Allemand, Dirk Hamer, 19 ans, qu'il ne connaissait même pas. Pourquoi cette arme dangereuse? Parce que, à l'époque, expliquera le prince, les Brigades rouges se livraient à des enlèvements: l'ex-Premier ministre italien Aldo Moro avait été assassiné deux mois auparavant.

Vous êtes né d'Umberto, roi d'Italie, et de Marie-José de Belgique, lui dit le président de la cour d'assises; des paroles qu'on n'a jamais entendues dans cette salle où tout le monde dévisage longuement l'homme qui s'est assis dans le box des accusés. Très grand, complet vert sombre élégant, chevelure argentée, le prince de Savoie s'est d'abord entretenu avec ses défenseurs, parmi lesquels s'agite la crinière grise de Me Paul Lombard. À la sortie, ce dernier nous confirmera: Pour nous, c'est clair, et c'est ce que nous plaiderons, le prince est innocent.

Puis s'installe au banc des parties civiles la famille Hamer, conduite par le père, un médecin, qui avait ramené lui-même en Allemagne son fils grièvement blessé, sans attendre l'avis du chirurgien, n'ayant aucune confiance dans la médecine française, ce qu'il expliquera avec véhémence au cours de l'audience.

Un psychiatre décrit à la barre qui est Victor-Emmanuel: ce n'est pas un homme agressif, mais un anxieux, un hyper-émotif, et de comportement contradictoire. Il a besoin d'être reconnu pour ce qu'il est, mais il est stressé à l'idée de ne pas être à la hauteur. On a affaire à une histoire de légitime défense mal comprise, conclut-il. Pour le témoin suivant, Nicola Pende, le médecin italien propriétaire du yacht voisin où était amarré le canot pneumatique du prince, objet du litige, et où eut lieu l'empoignade dramatique, on a bien tiré dans sa direction et la balle a bien frappé le jeune Hamer.

Pour le prince, il y a eu un coup de feu d'intimidation en l'air, l'autre serait parti dans la bousculade. Du reste, il y aurait eu d'autres coups de feu, et les faits n'ont peut-être pas encore été tirés au clair à ce jour, en raison de diverses carences de l'instruction.

Mais Dirk Hamer, lui, a reçu une blessure terrible. Une blessure de guerre, dira un expert. Après son transport dans un premier hôpital corse, puis son tranfert sur le continent et, enfin, son retour en Allemagne, son agonie a duré cent onze jours, dans des souffrances atroces!

JACQUES CORDY