SIMONE HUBY,PORTRAIT D'UNE INCONNUE

GILLEMON,DANIELE

Page 36

Mercredi 26 septembre 1990

ARTS PLASTIQUES

SIMONE HUBY, PORTRAIT

D'UNE INCONNUE

Elle ramasse, amasse, recycle et n'en incarne pas moins le dur désir de l'art de durer

Originaire d'un village des cantons de l'Est entre Eupen et Saint-Vith, l'artiste est bien peu connue, n'ayant exposé à ce jour que dans des manifestations confidentielles. L'exposition qui se tient aujourd'hui à la galerie Lanzenberg est donc tout le contraire d'un événement mondain. Elle n'est remarquable que dans la mesure où elle consacre la permanence d'une forme étonnante de sensibilité et d'intériorité dans l'art contemporain.

C'est en tout état de cause que Simone Huby, une femme de 57 ans d'origine modeste et sans éducation artistique (c'est elle qui le dit) s'est tenue à l'écart du monde des cimaises.

Aucune coquetterie dans ce comportement, il faut le souligner, mais l'angoisse tangible à tout moment et jusque dans l'oeuvre des circuits privés ou officels qui infléchissent forcément le cours du destin artistique. La peur aussi de l'extérieur faisant brusquement irruption dans un univers clos si indéfectiblement lié à soi que le seul fait d'en parler et d'engager autour de lui le tam-tam médiatique ressemble à une violation.

Simone Huby, vingt ans de création en vase clos, a pourtant décidé de jouer le jeu un peu comme on se jette à l'eau, sensible au fait que l'oeuvre, un moment donné, cesse de vous appartenir. Certes, la galerie n'est pas n'importe laquelle et a fait largement la preuve de son attachement à un art délivré des modes et des formalismes. Des expositions comme celles de Mitsuko, d'Alfred Kremer récemment ou d'Edith De Vries tragiquement disparue il y a un mois à peine, suffisent à en témoigner. Si la vie est fragile, l'oeuvre l'est doublement, et pour cause. N'a t'elle pas pour vocation d'incarner cette fragilité, de la défendre, de la préserver, mais aussi de la métamorphoser en force, en énergie?

AU DÉBUT,

IL Y A LE LIVRE

Bref, la démarche de Simone Huby est fascinante à plus d'un titre, et le problème qui se pose à son propos est un peu celui qui n'a jamais cessé de se poser aux exégètes de l'art brut. A savoir comment une femme qui du fait de son éducation a été soustraite à toute forme de culture artistique mais dont l'esprit est bien entendu aiguisé par une sensibilité à fleur de peau peut ainsi brûler les étapes et par des opérations qui paraissent tenir du Saint-Esprit rejoindre le stade le plus avancé de l'art, atteindre une sorte d'état de grâce, cet état même que bien des monsieurs et des dames fort instruits par ailleurs convoquent en vain.

Comment évoquer l'oeuvre sans la déflorer, la décrire sans en annuler la magie, rendre compte de ce qui est presque rien et tout? Au centre de l'univers de Simone Huby, il y a le livre et la bibliothèque. Pas tant la chose écrite - bien que Simone Huby ait fait autrefois des poèmes - que le livre objet, sa forme, sa densité, son odeur, son mystère. Et surtout le vieux livre, les vieux journaux, l'imprimé jaunissant en piles égales et poussiéreuses, la texture du papier, la façon dont il s'architecture pour se refermer sur l'histoire des hommes, la contenir et, par là même, rejoindre la boîte, le coffre, l'armoire.

Qu'il s'agisse des espèces de bannières planes, amalgames de matériaux qui s'organisent en sombres et intenses peintures abstraites ou des tableaux-objets, des «bibiothèques», tout cet univers calciné - des noirs, des bruns, des gris, de signes discrets et pourtant essentiels où transparait toujours un jour retenu - est métaphore de choses enfouies, secrètes, cellées au plus profond de l'écriture et de la mémoire, de trésors luisant doucement dans l'obscurité.

L'OBJET HUMILIÉ,

LE MATÉRIAU PAUVRE

Simone Huby, si elle ignore superbement les religions, les cultes et les philosophies qui mènent le monde, ne se reconnaissant aucun maître, définit pourtant un espace sacré, une mystique où l'objet humilié, le matériau pauvre, foulé au pied, jeté, retrouvent droit de cité. Mais les tons sombres, les traces, les empreintes, les fractures sont là pour rappeler qu'on a frôlé la mort ou du moins l'oubli, l'engloutissement. Pour transfigurée qu'elle soit, la violence de la vie bafouée demeure en filigrane des oeuvres.

Il est symptomatique, d'autre part, qu'elle voit ses objets comme des... toiles d'araignées. Pareille à l'araignée, en effet, l'artiste bâtit de sobres, de superbes, de dérisoires architectures.

Mais le plus étonnant chez elle est sans doute cet instinct infaillible du dépassement, des exigences proprement plastiques des «peintures» et reliefs, de la grandeur abstraite qui lui fait fuir le misérabilisme et le fétichime, lot, quelquefois, de ceux qui fouillent, ramassent, récupèrent à longueur de journée. Tantôt on jurerait être en face de quelque oeuvre de Tapiès en plus habité, plus recueilli, tantôt on s'émerveille de ces cadres ambigus, entre tableau et porte ou fenêtre, fermés sur on ne sait quels ténèbres. Mais chaque fois, les procédures complexes d'intégration des différents matériaux (toile, papier, fer, bois...) qui président à l'oeuvre s'effacent pour laisser triompher le signe plastique, superbe et solitaire.

DANIÈLE GILLEMON

À la Galerie Fred Lanzenberg, 9, rue des Klauwaerts, 1050 Bruxelles. Jusqu'au 31 octobre.