Société - Pour le Collectif Coife, interdire le voile à l'école est une « réponse simpliste et erronée à des problèmes complexes » Pour une école « foulard admis » « Un dispositif d'exclusion »

DORZEE,HUGUES

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Samedi 11 septembre 2004

Société - Pour le Collectif Coife, interdire le voile à l'école est une « réponse simpliste et erronée à des problèmes complexes »

Pour une école « foulard admis »

* Quarante associations en campagne contre l'interdiction du foulard à l'école. Son credo : la liberté de pensée, de conviction et de religion. En vue : débats, site web et lobbying.

HUGUES DORZÉE

L'interdiction du port du foulard dans les écoles est une démarche liberticide, illégale, contre-productive et discriminatoire. Tel est le point de vue du « Coife », un nouveau collectif d'associations opposées à l'interdiction du port du foulard à l'école (1) qui regroupe, à ce jour, cinquante signataires issus de tous les horizons (laïcs et religieux, flamands et francophones, d'origine immigrée ou non...).

Ce collectif est né d'une série de constats. Un : ce débat sur le voile est trop souvent monopolisé par les mondes politiques et religieux. Deux : la prohibition du foulard à la « française » est une réponse à la fois simpliste et erronée - ou même un dérivatif - à des problématiques complexes. Donc une mauvaise réponse.

Trois : depuis le 11 septembre 2001 et la « déclaration de guerre internationale au terrorisme », le préjugé religieux semble bel et bien avoir pris le pas sur les préjugés raciste ou culturel et l'islamophobie gagne chaque jour du terrain. Et le Collectif Coife de relever les conséquences « prévisibles » de cette situation géopolitique mondiale : le repli identitaire, l'intégrisme, les attitudes racistes et antisémites...

Après mûre réflexion et après avoir consulté tous azimuts, précise d'emblée Thérèse Mangot, la porte-parole du mouvement, nous sommes arrivés à la conviction que l'interdiction du foulard à l'école est inacceptable.

Le collectif Coife refuse le prosélytisme, défend les notions d'égalité hommes femmes et de neutralité de l'enseignement, et estime que tous les élèves doivent respecter les obligations scolaires. Mais ce qui nous préoccupe par-dessus tout insiste Sofie De Graeve, c'est de lutter contre la discrimination de ces jeunes filles voilées. De moins en moins d'établissements scolaires autorisent, dans leur règlement d'ordre intérieur, le port de « tout couvre-chef » - ce compris le foulard, mais aussi la kippa, la casquette sportive... - dans l'enceinte scolaire. Les élèves souhaitant poursuivre leur scolarité tout en continuant à porter le voile s'y retrouvent dès lors concentrées et, dans le pire des cas, voient leur scolarité stoppée, déplorent les 47 associations. Lesquelles avancent plusieurs raisons « légales, pragmatiques et de principes » pour refuser une loi à la « française ».

Le credo du Coife : « la liberté de pensée, de conviction et de religion, en privé comme public ».

Manifeste, site web, animations... La plate-forme entend se battre pour qu'un maximum d'établissements scolaires fassent marche arrière. Nous voulons que la réflexion se fasse sur le terrain, avec un maximum de dialogue et d'échange, insiste Thérèse Mangot. Le Collectif interpellera le monde politique et suscitera le débat en faveur d'une meilleure compréhension interculturelle et de plus d'ouverture à l'Autre.

Avec une visée claire : contrer les idées carrées, définitives et stigmatisantes. Et relancer ce débat controversé sur d'autres bases. Plus sereines. À la lumière des droits fondamentaux, des réalités et des expériences communes et/ou respectives.·

(1)Le collectif Coife regroupe notamment la CNAP, le Mrax, Vie Féminine, la Fédération des mosquées, l'UPJB, l'École sans racisme, VKO, l'ASBL Le Figuier, etc. Site web www.liberte-foulard.be E-mail : info@liberte-foulard.be Infos : Mrax, 37 rue de la Poste, 1210 Bruxelles. Tél : 02-209.62.50

« Un dispositif d'exclusion » ENTRETIEN

HUGHES DORZÉE

Fabienne Brion, vous êtes criminologue et islamologue à l'Université catholique de Louvain. Votre ouvrage consacré au foulard (1) part d'un constat : dans ce débat controversé, la voix des principales intéressées est trop peu prise en compte.

C'est ce qui ressort en effet de mes entretiens avec plusieurs filles voilées. Elles en ont assez que le monde entier (la classe politique, les médias, les intellectuels...) parle constamment à leur place. Assez qu'on réduise « la » femme musulmane à un profil type. Assez qu'on véhicule des stéréotypes et oublie de dire qu'il y a autant de manières de porter le voile que de filles voilées. Le foulard pour se cacher, s'affirmer, s'émanciper, se construire une identité...

Depuis 20 ans, écrivez-vous, l'Occident s'est focalisé sur le « hijâb » en l'utilisant comme un « dispositif de marginalisation et d'exclusion ».

En effet. Mais ce processus puise ses racines dans l'histoire. À la fin du 19e siècle déjà, les colonisateurs ont justifié l'exploitation des pays du Maghreb en réduisant l'islam à la condition de la femme et la condition de la femme au seul foulard. C'était clairement une arme idéologique. Depuis les années 80, on a vu ces jeunes arabo-musulmanes par le seul prisme de leur foulard. Au nom de valeurs qui sont autant de mythes (la laïcité, la neutralité...), la société n'a cessé d'exclure et de stigmatiser ces jeunes.

Le foulard, dites-vous, c'est « l'arbre qui cache la forêt ».

Exactement. Pendant que la classe politique s'emballe sur ce sujet, on se détourne des vrais problèmes de société comme l'accès à l'éducation, la discrimination à l'embauche, les grandes villes, l'intégration dans la vie politique, sociale, économique... La première génération de femmes musulmanes portait le foulard. C'était accepté comme tel. Leurs maris étaient de simples « agents de travail » aux yeux de l'Europe, elles étaient considérées comme « étrangères », de passage, et cela ne posait pas trop de problème. Une génération plus tard, leurs filles ont vu les choses autrement. Nées ici, décidées à faire entendre leur voix, elles envisagent le voile comme un droit plus qu'une simple tradition. C'était une manière de dire : « Vous n'avez pas respecté nos pères, respectez-nous désormais. »

Revenons sur cet « emballement » politique. Pourquoi ?

Les premiers conflits autour du foulard remontent en 1989, en France. Ils ont été importés directement chez nous. Le foulard est devenu un lieu de cristallisation politique, une succession d'épisodes de « fièvre » : la sortie de l'ex-ministre Hazette, le projet de résolution Lizin-Desthexe, la musculation politique MR-VLD, l'installation de comités des sages... À chaque fois, l'enjeu semblait ailleurs. Comme si le voile était une manière de détourner l'attention. Avec, à chaque fois, un effet de balancier, une période d'apaisement : les commémorations du 40e anniversaire des accords belgo-marocains, le droit de vote des étrangers...

À l'échelle mondiale, aussi, le foulard est devenu un objet politique. Preuve en est la récente prise d'otages de deux journalistes en Irak pour obtenir la suppression la loi française interdisant le port de signes religieux « ostensibles » à l'école.

Oui. Là aussi, on verse dans l'idéologie pure, la radicalisation, la manipulation, le fantasme et les stéréotypes. Avec d'un côté, l'islamophobie qui se répand dangereusement et de l'autre des « fous de Dieu » qui provoquent l'injustifiable. Cette mondialisation des prises de position basées sur des idées simplistes est terriblement inquiétante.·

(1) « Féminité, minorité, islamité. Questions à propos du hijâb », Ed. Academia Bruylant, 2004.