Sombres jours pour l'emploi SNCB, construction, textile, chimie : le plus dur est à venir Métaux et télécoms ont déjà souffert Ceux qui sont passés entre les gouttes

DEMONTY,BERNARD; JENNOTTE,ALAIN; JULY,BENOIT; MUNSTER,JEAN-FRANCOIS; PADOAN,BERNARD; SERVATY,PHILIPPE

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Samedi 7 juin 2003

Sombres jours pour l'emploi

* Les annonces de faillites et de restructurations se multiplient ces dernières semaines. Les chiffres du chômage continuent de croître. L'industrie manufacturière est particulièrement touchée mais peu nombreux sont les secteurs qui s'en sortent.

DOSSIER

BERNARD DEMONTY

ALAIN JENNOTTE

BENOÎT JULY

JEAN-FRANÇOIS MUNSTER

BERNARD PADOAN

PHILIPPE SERVATY

La création de 200.000 emplois en quatre ans sera la première mesure spectaculaire sur laquelle comptent plancher les négociateurs gouvernementaux une fois au pouvoir. C'est le grand retour de l'emploi au rang des priorités politiques. Et pour cause. Que ce soit en raison d'une faillite, restructuration ou délocalisation, les annonces de licenciements collectifs ne cessent de s'égrener dans les médias depuis plusieurs mois. 345 chez Siemens Atea, 110 chez CMP, 63 chez Brinks... et 10.000 à la SNCB, en attendant la prochaine annonce.

Une avalanche de chiffres qui ne permet pas d'avoir une idée claire du phénomène. D'autant qu'à côté de ces annonces fracassantes, il y a aussi la masse des indépendants et des PME qui baissent le rideau dans l'indifférence générale. Le bureau d'études Graydon nous apprend que depuis le 1er janvier, 3.423 sociétés sont tombées en faillite, un nombre qui n'avait plus été atteint depuis 1997. Le trio de tête des secteurs les plus touchés ? L'horeca, le commerce de gros et la construction. Le nombre de pertes d'emplois à imputer à des faillites sur les cinq premiers mois de l'année atteint les 11.400 unités, soit une progression de 29 %, par rapport aux cinq premiers mois de 2002. Sur les restructurations, on ne dispose malheureusement pas de chiffres aussi précis.

Mais selon la Banque nationale, 6.000 postes de travail ont été perdus en net (créations moins suppressions d'emplois) durant l'année 2002. C'était la première fois depuis 1995 qu'une diminution du nombre de personnes occupées était enregistrée. Pour 2003, les statistiques sont encore lacunaires. Une chose est certaine, la Belgique continue à perdre des emplois. Les premiers chiffres sur le début de l'année ne sont pas favorables, notamment dans l'industrie manufacturière qui est la plus durement touchée. Sur les trois premiers mois de l'année, l'emploi dans l'industrie (à l'exclusion de la construction) a chuté de 1,2 %.

Les cinq plus grosses fédérations de la FEB (Fédération des entreprises de Belgique) qui représentent à elles seules 15 % (617.000 personnes) de l'emploi total en Belgique ont connu des destins différents. Mais à l'exception de la Fedis (distribution), elles ont toutes perdu des emplois en 2002 : Agoria (IT, télécoms) 6.000, Fedichem (chimie) 1.900, ABB (banques) 750, la Confédération Construction 1.700.

Les pertes d'emplois touchent tous les secteurs de l'économie, y compris le secteur des services, analyse Pieter Timmermans, directeur général de la FEB . Et je ne m'attends pas à une embellie avant la fin 2003. La mauvaise conjoncture n'est pas seule en cause. Les coûts salariaux trop élevés pénalisent les entreprises belges par rapport à leurs concurrents, ce qui explique un certain nombre de délocalisations, y compris des délocalisations de centres de recherche (Alcatel, Philips...). C'est inquiétant.

Les chiffres du chômage donnent un aperçu similaire de la situation. Fin mai 2003, le nombre de chômeurs complets indemnisés était supérieur de 36.351 unités à celui d'il y a douze mois, soit une hausse de 10 %. L'augmentation touche principalement la Flandre (+13,3%). La Wallonie (+7,5%) et Bruxelles (10,5%) résistent un peu mieux. Sur l'année 2003, le Bureau du Plan prévoit que 40.000 nouvelles personnes vont venir gonfler les rangs des chômeurs. La Belgique enregistre des performances pourtant honorables si on compare sa situation à celle de ses voisins européens. Le taux moyen de chômage de la zone euro s'est élevé à 8,8 % en avril 2003 alors que celui de la Belgique n'était que de 7,8 %.

On le sait, les prévisionnistes ne s'attendent pas une reprise de l'économie avant la deuxième moitié de l'année. Mais même dans ce cas de figure optimiste, il ne faut pas s'attendre à voir le chômage diminuer immédiatement. L'emploi réagit toujours avec un décalage par rapport aux rebonds conjoncturels (minimum 6 mois). Les entreprises préfèrent attendre avant d'engager, histoire de s'assurer que la reprise est solide.·

SNCB, construction, textile, chimie : le plus dur est à venir

De sombres nuages planent sur l'ensemble de l'activité économique. Quelques secteurs apparaissent toutefois comme plus exposés.

Les entreprises publiques. La SNCB s'apprête à subir l'un des plans sociaux les plus douloureux de son existence. Le patron de l'entreprise publique, Karel Vinck, a annoncé cette semaine aux représentants syndicaux son intention de supprimer 10.000 emplois, d'ici à 2007. Dans un contexte économique difficile, progressivement ouvert à des concurrents étrangers très bien organisés, il n'est pas acquis que ce plan sera le dernier.

Chez Belgacom, deux plans sociaux se sont succédé depuis 1997. Le premier (PTS) a vu le départ de 4.200 employés. Le second (BeST) a conduit 4.000 autres employés à quitter l'entreprise. Mais nous avons simultanément embauché de nombreuses personnes dans les nouveaux secteurs d'activités que nous avons créés, explique le porte-parole, Piet Van Speybroeck. Si l'on regarde les pertes nettes d'emploi depuis 1995, elles ne se chiffrent plus qu'à 6.000 unités.

A la Poste, un plan social a été négocié avec les syndicats en 2.000, prévoyant 8.500 départs naturels. Son application a pris du retard, car le plan de modernisation de l'entreprise, qui devait être mis en oeuvre simultanément connaît de nombreux reports depuis son lancement.

La construction. En 2002, le secteur de la construction, qui emploie 184.000 personnes a réussi à limiter la casse, avec une baisse de 2 % seulement du volume de l'emploi. L'emploi a décru moins rapidement que l'activité, note-t-on à la Confédération Construction. Les entreprises ont tendance à garder le personnel jusqu'au dernier moment. Mais si la détérioration du climat économique persiste, le taux de rentabilité va être affecté et il y aura des faillites. Le secteur de la construction est un secteur suiveur. S'il n'y a pas de reprise générale... La tendance au 1er trimestre 2003, à la baisse, n'augure rien de bon. Si le « bâtiment » (construction de logements individuels et collectifs et rénovation), dopé notamment par les taux hypothécaires, réussit à tirer son épingle du jeu, ce sont les sous-secteurs « utilitaires » (usines, hôpitaux, bureaux, ministères), et surtout « génie civil » (ponts, ports...) et « routes » qui engendrent beaucoup de sous-traitance, qui souffrent le plus.

Textile. De nombreuses faillites ont émaillé l'année 2002 et les premiers mois de 2003. Depuis janvier, 600 emplois ont déjà été perdus à la suite de faillites et 300 à 400 après des restructurations. Les pertes d'emploi devraient continuer sur le même rythme toute l'année, estime Febeltex, la fédération de l'industrie textile. Au total, 2.000 emplois devraient être perdus dans un secteur qui employait en janvier 40.000 personnes.

Chimie. Pour la première fois depuis 1996, l'emploi a régressé dans la chimie (- 1.900 unités). La baisse des emplois devrait continuer. La Fédération de l'industrie chimique (Fedichem) s'est livrée à un petit calcul en tenant compte des plans de restructuration annoncés et de ceux qui sont maintenus confidentiels : 3.000 emplois seront perdus en 2003 et 2.000 en 2004. Tout n'est pas noir cependant. Le secteur de la pharmacie et de la biotechnologie continue à engager.·

Métaux et télécoms ont déjà souffert

Le ralentissement de la croissance a déjà fait ses premières victimes, Etat des lieux dans quelques secteurs.

Les fabrications métalliques. C'est sur une courbe décroissante que s'inscrit l'évolution de l'emploi dans le secteur des fabrications métalliques depuis près de 10 ans, Avec une nouvelle diminution de 4,7 %, le plancher d'environ 70.000 personnes employées a été crevé, à la baisse, l'an dernier. Si le tassement de la conjoncture influence ces chiffres, il est clair qu'un phénomène structurel est à l'oeuvre, étant donné que les effectifs ont continué à fondre même pendant les bonnes années.

Selon la fédération sectorielle Agoria, on ne peut pas s'attendre à un redressement à court terme : l'emploi s'est déjà tassé de 1,3 % au premier trimestre de cette année. A plus longue échéance, le secteur espère bénéficier de la reprise, qui est anticipée au plus tôt à l'automne et plus vraisemblablement en 2004. Mais tout au plus pourrait-on espérer une certaine stabilisation. Notons que l'évolution n'est guère plus favorable dans le secteur sidérurgique où 21.000 personnes étaient employées en 1998 : elles ne seront plus que 18.000 en 2004, avant même que les effets de la fermeture de la phase à chaud de Cockerill à Liège ne soient enregistrés.

Les technologies. Le secteur des valeurs technologiques a pris de plein fouet l'éclatement de la bulle internet. Les carnets de commande pour équiper les « start-up » en serveurs internet, en logiciels ou en systèmes de sécurité avaient fait bondir l'activité des spécialistes du secteur tel que Cisco, Siemens, Alcatel ou HP, les poussant à embaucher massivement. Montrées du doigt par les marchés, les entreprises de la « vieille économie » ont investi dans les technologies, renforçant la tendance. La débâcle, entamée en mars 2000, a fait disparaître un grand nombre de ces acteurs éphémères. Conséquence : les équipementiers ont dû licencier en masse.

Les entreprises ou filiales belges du secteur des nouvelles technologies n'ont pas échappé à ce retour de manivelle. Les grands groupes ont été contraints de licencier de nombreux employés et parfois de fermer des usines. Chez Siemens, ce sont 840 personnes qui ont été remerciées depuis deux ans et 340 nouveaux départs viennent d'être programmés. Chez Alcatel, la restructuration en cours conduira à 1.070 pertes d'emplois, tandis que Philips en a déjà perdu environ 1.300 entre fin 2000 et fin 2002.

Dans le secteur des télécoms, la récession s'est doublée d'un problème spécifique : les groupes se sont lancés, parfois inconsidérément, dans une politique d'expansion géographique par rachats et fusions, tout en s'endettant lourdement pour acquérir des licences UMTS.

L'aérospatial. Si certaines entreprises de ce secteur souffrent aujourd'hui et s'engagent dans de sévères cures d'amaigrissement (près de 300 emplois menacés sur 1.100 à la Sabca), l'aérospatial a fortement recruté de 1997 jusqu'en 2001 en bénéficiant des retombées positives des grands programmes de type Ariane, Airbus ou encore Embraer.

L'exemple de la Sonaca est frappant : moribonde en 1996, lorsqu'elle employait un millier de personnes, cette société avait augmenté son effectif de 70 % pour dépasser 1.700 personnes en 2001. A condition de surmonter la crise sans précédent qui les frappe dans leurs trois métiers simultanément (aviation civile, militaire et secteur spatial), les patrons restent optimistes à moyen terme (2005/2006). A plus court terme, ils lancent un appel au gouvernement afin de leur donner un peu d'air, par le biais d'une réactivation des contrats de maintenance militaire, notamment.·

Ceux qui sont passés entre les gouttes

Difficile de passer entre les mailles du filet d'une économie morose. Quelques secteurs, traditionnellement défensifs, font pourtant de la résistance.

La banque et l'assurance. Le secteur financier n'a pas payé la note du marasme boursier. Du côté des banques, le volume de l'emploi s'est légèrement tassé (- 1 %) en 2002 après s'être stabilisé les années précédentes autour de 75.000 unités. Cette tendance à l'érosion devrait se confirmer en 2003, estime Dominique Coulon, conseiller au département social de l'Association belge des banques (ABB) : Les banques ont toujours dit qu'elles essayeraient d'éviter les licenciements, même en cas de restructuration importante. Ces derniers mois, les engagements massifs que l'on avait connus précédemment, ont certes cessé mais cela a permis de ne pas dégraisser. Du côté de l'assurance, l'emploi évolue depuis 1998 dans une fourchette très étroite (entre 25.000 et 25.500 personnes), regagnant une année ce que le secteur a perdu durant la précédente.

Distribution. Alors que la plupart des secteurs boivent la tasse, la distribution se paie le luxe de créer de l'emploi. Dans les trois principales commissions paritaires (grandes enseignes), 3.133 nouveaux postes ont vu le jour en 2002. Pourquoi ? La distribution est un secteur où, par définition, on ne peut pas délocaliser. Le taux d'automatisation a atteint un plafond. On ne peut rationaliser davantage. Enfin, dans le cas particulier de la distribution alimentaire, celle-ci a un avantage : ses clients ne peuvent se passer d'elle. Il faut toujours manger...

Ces chiffres positifs doivent toutefois être nuancés. L'emploi chez les indépendants est en régression, ainsi que dans le commerce de gros. En outre, cette période de trêve ne devrait pas durer. Le volume global des ventes est en recul. Nous sommes presque étonnés que l'emploi soit toujours en progression lorsqu'on jette un oeil sur les chiffres du secteur, explique Thierry Vermeire, conseiller à la Fedis. On craint que ce paradoxe ne puisse durer.

Energie. Le secteur de l'énergie est relativement peu touché par le creux conjoncturel. Dans le cadre du plan Transform 2003, Electrabel s'est séparé de 680 personnes sur la période 2001- 2002 via des départs volontaires. Mais ce plan n'était pas dicté par un ralentissement de la consommation des ménages ou des entreprises. A l'UEGB, l'Union des exploitations électriques et gazières en Belgique, on estime que c'est davantage la libéralisation du marché du gaz et de l'électricité qui risque de faire perdre des emplois au secteur plutôt que la mauvaise conjoncture.·