Spectacle A Saint-Gilles, on tend l'oreille aux « Paroles urbaines » Ils veulent des mots qui sonnent Sous l'or du rap, la force des mots Si tu veux parler, choisis le slam !

STIERS,DIDIER

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Jeudi 20 février 2003

La poésie fait sa mue dans les rues des villes. Entre théâtre, contes urbains et « slam ». On dépoussière l'écriture.

Spectacle

A Saint-Gilles, on tend l'oreille aux « Paroles urbaines »

Ils veulent des mots qui sonnent

DIDIER STIERS

Les 21 et 22 février, la Maison du peuple et la Maison du livre de Saint-Gilles ouvriront leurs portes aux nouvelles énergies scéniques, d'écriture et de poésie, aux frontières du théâtre, du rap et du « spoken word »... But du jeu : montrer que les mots peuvent se couler dans des formes inédites, plus en prise sur les réalités urbaines. Et que la parole a retrouvé chez certains artistes son utilité première : la communication...

Entre l'esprit bruxellois de jeunes issus de l'immigration et le verlan des cités parisiennes, « Paroles urbaines » dressera un ample tableau de ces « banlieues du verbe ». Si le « slam » y tiendra une place importante, on pourra également les parcourir en table ronde, au travers d'un film documentaire inédit ou d'un spectacle, « 41 rue de la Limite ».

Pour les organisateurs comme les artistes invités, l'événement est de taille. Pitcho, rappeur et slammeur de Schaerbeek, espère ainsi que ce spectacle pourra changer la donne : Faire naître une autre considération pour la culture urbaine et montrer que nous sommes des artistes à part entière. Et de déjà penser à la suite : Ce qui manque à Bruxelles, c'est une sorte de café où les gens pourraient présenter leur oeuvre. Pas forcément du slam ou du rap. Une surface en dehors de institutions, proposant des soirées thématiques qui draineraient un public parce qu'il a juste envie d'apprécier de l'art et pas parce qu'il a dépensé un maximum de fric pour être là.·

« Paroles urbaines », les 21 et 22 février à Saint-Gilles (infos : Fondation Jacques Gueux au 02/538.15.12 ou sur www.lezarts-urbains.be). Le 21 à la Maison du Peuple : Dread Litoko (20h), « 41 rue de la limite » (théâtre urbain, 21h), La Dissidence (slam, 22h). Le 22 à la Maison du Livre : table ronde (15h), « Par la force des mots » (film, 17h). Le 22 à la Maison du Peuple : Riton Liebman (dans un conte urbain, 20h), 2e Slam session à Bruxelles (21h).

Sous l'or du rap, la force des mots

Dread Litoko, le poète « full contact », Pitcho, le rappeur de Schaerbeek, et Manza, du collectif hip-hop La Dissidence, seront sur scène, ce week-end, pressés de renouveler leur expérience de l'an dernier. Même si chacun a sa démarche et son authenticité propres, ils font tous trois partie des pionniers du slam à Bruxelles. Ce sera la soirée du verbe sous toutes ses formes, résume le premier, animée par des rappeurs, des acteurs de théâtre, des poètes... Et Manza d'ajouter : C'est la parole qui est mise en avant, sans fioritures ni support musical. Et ce qui est génial, c'est que le public est vraiment là pour écouter.

Issu du rap et ex-taggeur, Manza voit dans ces nouvelles formes de poésie une bonne manière de redonner au genre son utilité première : Pour certains, le rap, c'est aussi du business, du marketing... Ceux qui ont introduit le slam dans le hip-hop arrivent un peu à contre-courant, juste avec la puissance des mots, un vrai message qu'ils ont envie de faire passer en priorité. On peut revendiquer ou dénoncer sans musique, et c'est aussi beau à voir.

Originaire d'Afrique noire, Dread Litoko est présenté comme un poète « full contact ». Un clin d'oeil, en fait : Je dis les choses de manière assez brute. La réalité des Africains par exemple. Ce qui donne des spectacles très hardcore d'où les spectateurs sortent un peu sonnés.

Adepte des soundsystems à la jamaïquaine, ce fan de Linton Kwesi Johnson aborde aujourd'hui ses textes sous l'angle strictement oral : Et en plus, quand je suis sur scène, il n'y a que ma voix, mes textes et mon corps qui interviennent. Je joue comme le ferait un acteur mais sans que ce soit du théâtre ou du cinéma. Mais comme au cinéma, les silences et les hors-champs font partie de la performance... et quelque part, ça influence l'écriture de certains textes.

Lui aussi amateur de performances sans filet, Pitcho conclut : Dans le slam, c'est ta manière d'écrire qui est mise en avant. Le texte est complètement dénudé. Et on voit tout de suite si le public est interpellé par ce qu'on raconte...·

D.S.

Si tu veux parler, choisis le slam !

Le slam (de l'anglais « to slam », claquer) est une pratique oratoire, sorte d'exercice de poésie libre ouvert à tout un chacun, qui puise ses racines dans l'urbain où fourmillent les sources d'inspiration. Les Français d'Uback Concept (présents ce week-end à Saint-Gilles) y glissent ainsi de la poésie classique, des brèves de comptoir, des fantasmes (y compris sexuels, pour les plus trash), des textes de rap ou de chansons a capella, des contes, des extraits d'auteurs, de l'impro et même de l'expression corporelle...

Aux Etats-Unis, où le slam n'a plus vraiment à faire ses preuves, le genre a généré une foule d'artistes de la parole, une scène foisonnante, des concours et des lieux de rencontre parmi lesquels le déjà mythique Nuyorican Poets Cafe de New York. Cet art fait partie de tous ceux qui, issus de la rue, font peu à peu irruption parmi les disciplines plus classiques. Il y a cinq ans, l'Europe découvrait le slam grâce au film du même titre, réalisé par Mark Levin et porté par Saul Williams. Rap et poésie trouvaient là une terre commune.

Chez nous, cette terre commune voit aussi éclore de jolies pousses. Le metteur en scène namurois Jean-Michel Frère s'est ainsi attelé à dépoussiérer les genres (voir ci-dessus).

Avec leur création « Dix versions » (1), les Français de la compagnie Käfig ont eux aussi poussé le « break », le « smurf » et autre « moon walk » sur les scènes officielles. Et la reconnaissance arrive : « 41 rue de la Limite », un huis clos se déroulant dans un quartier populaire, entre rage, humour et tendresse, a décroché le prix spécial du festival du Huy. Cette pièce est programmée dans le cadre de « Paroles urbaines ».·

D.S.

(1) Palais des Beaux-Arts de Charleroi le 21 février à 20h30, 071-31.12.12, www.charleroi-culture.be

Quelques infos sur le web : www.nuyorican.org/ (Nuyorican Poets Cafe) et www.ubackconcept.org/ (Uback Concept).