Steven Vanackere critique Catherine Ashton

LABAKI,MAROUN

Mercredi 4 mai 2011

Le ministre des Affaires étrangères dit ses quatre vérités à la haute représentante de l’Union européenne. Et les eurodéputés ramassent une volée de bois vert. L’interview par Maroun Labaki

Monsieur le ministre, on vous sait de nature positive. Mais quel bilan tirez-vous vraiment de ces dix-sept mois de traité de Lisbonne ?

C’est vrai que la Belgique a une tradition europhile et que nous sommes positifs. De plus, pendant les six mois de la présidence belge, nous avons insisté sur les opportunités et mesuré nos propos critiques – pour ne pas provoquer exactement ce que nous voulions éviter.

Aujourd’hui, je confirme notre volonté de rester un acteur, et de donner plus de place à l’Union européenne, mais je dois dire une certaine impatience – même si je suis contre l’immédiatisme.

Avec le traité de Lisbonne, on avait voulu traiter plusieurs défis. Il fallait améliorer la façon dont l’Union se présente à l’extérieur, mais aussi la stratégie économique de l’Union et le niveau de démocratie en son sein.

Quand je parle d’impatience, je pense notamment à la capacité de l’Union de parler d’une seule voix. Le Service européen d’action extérieure ne pouvait pas d’un coup résoudre tous les problèmes. Il a fallu un an pour créer cette esquisse de diplomatie européenne, et on est à l’heure du grand test que constitue le réveil arabe.

Il est clair que, maintenant, on attend l’Union européenne. Et j’ai quand même quelques réticences à être uniquement positif quand il s’agit de décrire comment nous avons géré tout cela jusqu’ici, parce que l’Union européenne n’a pas été unie au Conseil de sécurité et dans d’autres environnements multilatéraux.

Bien sûr, pour beaucoup de pays, la politique extérieure est au cœur de la souveraineté nationale. Nous, nous avons toujours voulu que le Service d’action extérieure soit l’axe central autour duquel les États membres peuvent s’organiser. Mais en l’absence d’un axe central qui répond, fait des analyses et tire des conclusions rapidement, les Allemands aujourd’hui, les Français demain, ou les Anglais, prennent une partie de ce rôle d’axe central, et c’est alors autour d’eux que les autres doivent s’organiser ! Le résultat est centrifuge, pas centripète.

Comment résoudre ce problème ? La diplomatie belge continue à pousser Ashton et son service à des positions fortes. À défaut, s’il y a silence et que ce silence est « occupé » par la France, l’Allemagne, etc., la diplomatie belge ira à la recherche de partenaires dans d’autres pays. Nous voulons être entendus. Et nous voulons continuer à pousser pour une position européenne.

Il faut aussi signaler qu’il y a une certaine lutte de pouvoir à l’intérieur des institutions, et il n’est pas dit que tout le monde souhaite qu’Ashton puisse jouer ce rôle.

Mais les grands pays n’ont-ils pas, globalement, pris plus de place ?

Par rapport à nos rêves, à notre ambition, ils prennent trop de place, mais ils ne prennent pas plus de place que dans le passé.

À la pratique, le traité de Lisbonne, c’est vraiment plus d’Europe ?

Oui. C’est un processus en cours. Les nouveaux instruments ne sont pas encore totalement installés. Mais je sais, je vois, je sens que les Européens ont compris que, pour être entendus, il faut dire la même chose ! La volonté est là, mais l’instrument qu’elle requiert n’est pas encore là.

Il est normal qu’Ashton ne soit pas partout en même temps. Il faut faire des choix, se concentrer sur les vrais enjeux, éviter de se perdre dans les détails, et une bonne gestion d’agenda. C’est ce qui réussit à Van Rompuy.

Mais aujourd’hui, je n’ai pas l’impression qu’avec le Service d’action extérieure, on en soit déjà là. On peut accepter que certains réagissent plus vite qu’Ashton, mais à condition qu’elle puisse prouver qu’elle travaille sur le moyen et le long terme – et sur des thèmes hyper-importants, comme l’énergie par exemple. Mais ça, je n’ai pas encore vu non plus.

Pendant la présidence belge, il y avait eu un débat sur notre relation avec les partenaires stratégiques. J’avais trouvé l’analyse préparée par les services d’Ashton assez décevante. C’était l’inventaire de ce que les gens qui regardent le monde savent déjà : la Chine, c’est important ; les pays émergents, il faut faire attention…

Cela dit, la façon dont les événements économiques et financiers ont été traités depuis le traité de Lisbonne prouve qu’il faut toujours avoir confiance : le processus d’intégration européenne ne s’arrête pas. Et ce malgré l’euroscepticisme croissant, les Vrais Finlandais, etc.

Troisième élément : la démocratie. Au début de notre présidence, j’affirmais que le Parlement européen était sans doute devenu le parlement le plus puissant du monde. Aujourd’hui, je me dis que je dois nuancer cela. Le Parlement européen est surtout parvenu jusqu’ici à retarder des choses ! Il n’a pas donné le cap ! Pour lui, la prochaine discussion sur les perspectives financières constituera un test très important.

À ce sujet, je voudrais dire que la Belgique entend que l’Union européenne ait un budget réel pour qu’elle puisse jouer son rôle. C’est du poujadisme de vouloir faire des économies partout !

La N-VA a rompu le consensus belge à cet égard…

Je constate avec vous que cette position traditionnelle de la Belgique, y compris sur d’éventuelles nouvelles ressources propres, semble ne plus faire l’unanimité, et que la N-VA semble mettre d’autres accents… Je le regrette. Mais les dirigeants de ce parti n’ont pas encore confirmé le choix exprimé par un de leurs députés.

Partout, les populismes, qui sont anti-européens, menacent l’Union. Comment répondre à ce danger ?

On s’est déjà cassé la tête sur cette question ! Heureusement, en tout cas, qu’il y a les nouveaux adhérents, qui ont la mémoire de violences. Nos pères et nos grands-pères parlaient de paix. Notre génération et les plus jeunes ont oublié que l’Union européenne est un projet de paix, de vivre-ensemble. Pour les nouveaux adhérents et les candidats, l’Union est davantage un projet qui a une finalité en soi. Pour le citoyen belge, en revanche, il n’est pas question de finalité, mais d’utilité : il veut savoir ce que ça lui rapporte.

Je crois que c’est au Parlement européen de chercher à reconnecter le citoyen avec l’Union. Les parlementaires européens sont quand même très loin des citoyens ! Ce Parlement est très européen dans le mauvais sens du terme : il est un peu bureaucratique, il manque de chaleur, d’émotion.

Comment voyez-vous l’avenir à dix ou quinze ans ?

Les événements vont forcer l’Union européenne à être plus unie. Et l’élargissement ne va pas s’arrêter. S’organiser à vingt-sept ou à trente-deux, c’est la même chose ! Alors, est-ce que le traité de Lisbonne est le meilleur imaginable ? Bien sûr que non ! Mais faut-il un nouveau traité ? Pfff… Non… Exploitons d’abord le potentiel des instruments qui existent. On peut faire beaucoup de choses, si on le veut.

Donc, oui, l’Europe va continuer son travail d’intégration, mais sans « big-bang ». Pour certains, je sais, ça peut être frustrant. Mais l’expérience le montre : ce sont les événements qui façonnent l’Union, et ils poussent vers plus d’intégration. Le grand défi des responsables politiques, ce sera de combattre le repli sur soi, l’euroscepticisme, le poujadisme, le nationalisme. On n’a pas assez expliqué aux gens que tous les progrès sont dus à l’ouverture…