Stib : le service reprend en partie ce mercredi

DE SCHRIJVER,MARIE; DEMONTY,BERNARD; DI PRIMA,CORENTIN; LAMQUIN,VERONIQUE

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Mercredi 11 avril 2012

Le flou a régné durant toute la journée d’hier quant à une éventuelle reprise du travail à la Stib, la société de transport bruxelloise, à l’arrêt depuis samedi fin de matinée suite au décès d’un de ses agents, agressé dans l’exercice de ses fonctions.

Les réunions organisées au sein des trois centrales syndicales (CSC, CGSP, CGSLB) en matinée n’ont pas été décisives. Aucun message clair n’a pu être délivré vers la base. Les travailleurs étaient pourtant rassemblés dans différents dépôts dans l’attente de clarifications : quelles mesures, dans quels délais, avec quelles assurances. Vers midi, une centaine d’entre eux sont venus manifester pacifiquement devant le siège de la Stib, rue des Colonies, en plein centre de la capitale, encadrés par la police. « Nous sommes venus chercher l’information à la source, explique ce conducteur de tram, employé par la Stib depuis 16 ans. C’est ici qu’est la direction, c’est ici que se passent les discussions. Nous voulons faire part de notre lassitude face à une situation que ne change pas, qui s’aggrave… » Les discussions se sont poursuivies tout au long de la journée. Les responsables syndicaux ont en fait soigneusement évité de se rendre au siège de la Stib, afin de pouvoir mener les discussions et négociations dans le calme. Vers 15 heures, les trois formations ont tenté un rapprochement dans le but de parvenir à un front commun. Un premier signe d’échec est venu du syndicat libéral, peu après 16 heures. Ce dernier annonce alors une poursuite de ce qu’il préfère appeler « arrêt de travail », jusqu’à ce

que l’enterrement du superviseur mortellement agressé ait eu lieu, par respect pour l’émotion du personnel. La date de la cérémonie, non fixée, semble être repoussée à jeudi au plus tôt, voire vendredi (lire par ailleurs). Parallèlement, le syndicat libéral « reconnaît les avancées sur certains points, mais n’a pas obtenu de réponse sur des éléments pourtant essentiels : un échéancier précis ; et une quantification de l’effort : des précisions quant au budget réellement alloué dans l’effort de sécurisation du réseau et quant aux chiffres exacts du nombre de personnes engagées ». Dans ce cadre, un préavis de grève conservatoire a été déposé, afin de s’assurer que l’échéancier des mesures annoncées, qui sera communiqué ce mercredi à l’issue d’une nouvelle réunion avec la ministre de l’Intérieur (Joëlle Milquet – CDH), prévue vers 16 h30, soit respecté. En cas d’écart, le personnel pourrait partir en grève, couvert par ce préavis. « Nous n’appelons pas à la grève, il n’y aura pas de piquets, mais le personnel ne reprenant pas le travail sera couvert », précise Xaviers Muls, secrétaire permanent. Les deux syndicats majoritaires (CSC et CGSP, quelque 2.000 affiliés chacun) ont, quant à eux, fait part jusqu’à tard dans la journée de la division régnant au sein des bases respectives. « Les

travailleurs ne croient plus aux déclarations faites par le politique et la direction. Ils n’y voient que des promesses, il est très difficile de les convaincre », détaille ce délégué.

A 19 heures, un accord est intervenu entre la direction de la Stib et la CSC, prévoyant une reprise du travail dès ce mercredi, à certaines conditions : « Les partenaires sociaux de la Stib se rencontreront rapidement pour préciser les modalités d’exécution de l’accord interne ; un échéancier précis sera établi lors du premier comité de suivi des mesures annoncées, ce lundi. Celui-ci se tiendra au cabinet de la ministre de l’Intérieur, ce mercredi ». Le syndicat chrétien, à l’instar des libéraux, a déposé un préavis de grève conservatoire. Une dernière mesure a été prise : « La direction permettra aux membres du personnel, qui sont prévus au service, de se rendre, s’ils le souhaitent, aux funérailles de Iliaz Tahiraj, selon les modalités définies par la famille du défunt ».

La CGSP, de son côté, est restée sur ses positions : « nous ne sommes pas convaincus par la faisabilité des mesures annoncées. Nous n’appelons pas à la reprise. Mais les choses pourraient évoluer ce mercredi, suite aux réunions, et le travail reprendre jeudi », précisait Dario Coppens

La Stib évaluera, ce mercredi dès 5 heures, quel service peut être assuré. Le service minimum exige 30 % du personnel, réparti de façon adéquate sur le réseau, à savoir principalement le métro, et certaines lignes de tram.

« Les faits ont fait une seule victime, I. Tahiraj » Quand auront lieu les funérailles d’Iliaz Tahiraj

« Les faits ont fait une seule victime, I. Tahiraj »

Quand auront lieu les funérailles d’Iliaz Tahiraj ? Au plus tôt jeudi, peut-être plus tard. Une décision définitive devrait être prise à ce sujet ce mercredi par la famille, qui souhaite du reste que la cérémonie puisse avoir lieu « en toute intimité, avec famille et proches, sans présence de médias ».

La famille du superviseur décédé samedi a par ailleurs consulté l’avocat Sven Mary. Lequel a précisé, par voie de communiqué, mardi, que la famille Tahiraj « demeure véritablement choquée par la manière de communiquer du conseil de la partie adverse, qui n’est autre qu’une banalisation et une minimalisation du drame ». Allusion à la communication, dès samedi, signée par l’avocat de l’agresseur présumé, Me Kennes. « Ce n’est rien d’autre qu’une stratégie de victimisation d’un agresseur qui n’a, pour rappel, rien fait d’autre que prendre lâchement la fuite après avoir porté les violences mortelles sur M. Tahiraj. »

De son côté, Me Kennes a précisé que le meurtrier présumé du superviseur de la Stib comparaîtra vendredi devant la chambre du conseil de Bruxelles. Pour rappel, l’homme a été placé sous mandat d’arrêt pour coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner. La prolongation de son mandat d’arrêt sera donc examinée ce vendredi. Selon son conseil, Me Laurent Kennes, l’homme serait intervenu car il se trouvait en compagnie du cousin du conducteur accidenté, appelé par ce dernier pour qu’il le conduise à l’hôpital. Les trois hommes avaient passé la soirée ensemble et avaient bu.

les navetteurs En quête d’alternative

Quand la Stib fait défaut et qu’il faut se déplacer dans Bruxelles, tous les (autres) moyens sont bons. Tour d’horizon des répercussions de la grève sur la mobilité.

Des voitures en pagaille

L’impact de l’arrêt de travail prolongé de la Stib sur les usagers s’est accentué ce mardi, avec la fin du week-end pascal. Les embarras de circulation ont débuté dès le matin. Dans l’après-midi, la manifestation de travailleurs de la Stib a causé pas mal de soucis aux automobilistes du côté de la rue Royale et de la rue de la Loi. Mais c’est essentiellement à l’heure de la sortie des bureaux que les routes de la capitale ont été embouteillées. Ajoutez à cela une météo pluvieuse qui a causé des accidents, particulièrement dans les tunnels bruxellois. « Heureusement que c’est les vacances de Pâques, il y a moins d’usagers de la route. Nombreux sont ceux qui ont choisi de se déplacer en Villo ou en taxi… », explique la porte-parole de Bruxelles Mobilité, qui encourage à recourir aux alternatives comme le covoiturage, la marche ou le vélo. Ou de faire appel… aux transports en commun comme le TEC, De Lijn et les 28 gares SNCB de la Région bruxelloise.

Des taxis débordés

« J’ose à peine imaginer la situation si ce n’était pas les vacances de Pâques. Il y aurait alors encore davantage de demandes de courses mais aussi d’embouteillages. » Pour un peu, le secrétaire général de l’Union Professionnelle des Exploitants de Taxis Bruxellois, Hervé de Viron se plaindraient du succès rencontré par sa corporation. Ce mardi, à Bruxelles, on faisait la file pour décrocher une place dans un taxi, sans doute les grands bénéficiaires de l’absence de trams, bus et métros. « Il y a trois fois plus d’appels », indique le directeur-général des Taxis Bleus, Luigi Marocco. Les centrales d’appel des différentes sociétés bruxelloises n’étaient d’ailleurs pas en état de répondre à la forte demande. Bruxelles-Mobilité a reçu davantage de plaintes pour des arnaques diverses (lire en page 18). Et certains ont profité de la forte demande des taxis officiels pour officier en noir, comme nous avons pu le constater à plusieurs reprises ce mardi.

Petit succès pour Cambio

Du côté de Cambio, l’effet Stib s’est également fait ressentir, mais dans une moindre mesure. « On a enregistré une augmentation même s’il ne s’agit pas d’un tsunami », a indiqué Cambio Bruxelles, qui dispose de 200 véhicules dans la capitale.

Les gares bruxelloises plus fréquentées

Les 28 gares de la Région bruxelloise ont connu une affluence plus importante. « Mais comme nous n’avons pas changé nos horaires pendant les vacances, notre offre reste importante. Elle a pu absorber les voyageurs supplémentaires », explique Claire Gillissen, chargée de communication de la SNCB.

La météo n’a pas gâté Villo

« Nous avons noté une hausse de 25 % d’utilisation au sein de nos stations par rapport au week-end de Pâques de l’an dernier », explique-t-on chez JCDecaux. « La météo, pas très clémente, a limité ce chiffre. D’habitude, lors d’une mobilisation de ce type, nos chiffres de fréquentation augmentent de 50 %. C’est d’autant plus le cas lorsque la grève est annoncée quelques jours à l’avance. »

Et les abonnés Stib, remboursés ?

Les abonnés de la Stib seront-ils dédommagés pour les jours où la Stib n’a pas assuré le service ? « On a reçu quelques demandes, mais ce n’est pas facile à mettre en œuvre. Doit-on le faire pour tout le monde, pour ceux qui ont fait la demande ? Rien n’est prévu à ce stade, et ce n’est pas l’habitude », explique Françoise Ledune. Quant au coût de la grève dans les comptes de la Stib, il est très difficile à évaluer, estime-t-elle. « Un arrêt nous handicape surtout pour remplir l’objectif annuel de kilomètres parcourus prévu dans le contrat de gestion. Si on ne l’atteint pas, on peut être pénalisé, et recevoir moins de moyens, mais on n’en est pas là », explique Françoise Ledune. « On le paye surtout en termes d’image auprès de nos clients. C’est assez destructeur à ce niveau-là », estime-t-elle.

le politique Objectif : la reprise du travail, vite

Il faut qu’ils reprennent le travail au plus vite. » C’était le leitmotiv de la classe politique, dès lundi soir, à l’issue de la réunion au cabinet de l’Intérieur. Espoir immédiatement déçu, puisque les syndicats n’ont pas voulu réunir leurs affiliés avant mardi (lire ci-contre), prolongeant donc de facto l’arrêt de travail.

Mardi matin, les contacts se sont multipliés, entre représentants des syndicats, du monde politique et de la direction de la Stib. Objectif : à tout prix éviter une prolongation du mouvement jusqu’à la fin de la semaine. « La crédibilité des services publics est en jeu », insistait Ridouane Chahid, vice-Président (PS) de la Stib. En off, plusieurs représentants politiques bruxellois allaient plus loin : « passe encore, l’interruption du service pendant les trois jours de week-end. Mais ce mardi, c’est intenable. » C’est qu’entre-temps, les critiques se faisaient de plus en plus vives, quant au mouvement, et les embouteillages de plus en plus longs. « C’est vrai, il y a la perception, qui a changé, radicalement, mardi matin, expliquaient plusieurs élus. Mais, surtout, il y va de l’image de la Région, de sa crédibilité, dans le reste du pays, à l’étranger… » « On ne peut pas bloquer la capitale de l’Europe pendant une semaine ! »

Las, rien n’y a fait. Les syndicats, mis sous pression par leurs affiliés toujours sous le choc et l’imminence des élections sociales, ont plus ou moins tenu bon. Sentant, toutefois, la faille possible, direction et monde politique (en lien étroit) ont tenté la division du front commun syndical. Stratégie d’apparence payante puisqu’en début de soirée, la CSC décidait de reprendre le travail.

Reste, maintenant, à convaincre la CGSP et la CGSLB d’appeler, elles aussi, à la reprise du travail. Pour ce faire, Charles Picqué et Joëlle Milquet recevront une nouvelle fois les représentants syndicaux et la direction de la Stib, ce mercredi à 16 h 30. La réunion, programmée dès lundi soir, sera décisive. La ministre de l’Intérieur et le ministre-président bruxellois devront convaincre les travailleurs que les treize mesures présentées lundi soir ne resteront pas lettre morte. C’est, en effet, la principale crainte exprimée par les organisations syndicales, échaudées par les promesses (vaines) formulées au lendemain des incidents précédents. Voilà pourquoi les syndicats exigent des assurances quant à l’arrivée rapide des policiers, au vote de l’extension de la loi sur le gardiennage (qui permettra l’extension de leurs compétences) ainsi qu’au meilleur fonctionnement de la Justice. Joëlle Milquet se veut rassurante : « Je vais leur donner un échéancier très précis, leur montrer les textes de loi qui sont prêts. J’ai passé la journée de mardi en réunion avec la police, locale et fédérale, pour tout mettre en place. Je ne peux pas inventer tout en 24 heures ! Mais, vraiment, ce qu’on a mis sur la table, c’est du concret, ils verront ! » Verdict cet après-midi…

les syndicats Emotion et élections compliquent tout

L’attaque meurtrière d’un agent de la Stib est déjà, en soi, une situation dramatique, jamais vue, suscitant une vive émotion. Si vous ajoutez à cela la proximité des élections sociales, vous avez une image assez fidèle de la difficulté qu’éprouvent les responsables syndicaux à désamorcer le conflit qui fait rage à la Stib et paralyse le trafic. « Ce n’est pas facile, concède Yves Depas, secrétaire fédéral du secteur trams, bus et métros de la CGSP (socialiste). On est dans l’émotionnel, dans la colère. La direction et les syndicats ont pris conscience du problème, et on a avancé, il y a des pistes de solution sur la table. Mais, sur le terrain, ce n’est pas facile de convaincre le personnel. Ils ont connu des agressions dans le passé, on leur donne un peu de renfort, puis on retire ces effectifs quand la situation est calmée. Alors cette fois, ils n’y croient plus. Je sais que c’est pénible pour l’usager, mais s’il faut encore quelques heures pour convaincre, c’est nécessaire. »

La CSC, a appelé à reprendre le travail. Mais la tâche ne sera pas simple. « L’agent décédé était membre de notre syndicat. L’émotion est intense, concède Dominique Cabiaux, responsable francophone de la CSC pour les services publics. Mais nous appelons à la reprise du travail parce que nous ne voyons pas en quoi une pression jusqu’à la fin de la semaine pourra faire bouger les choses. » Le leader syndical concède que les délégués ont du mal à convaincre la base. « Il n’y a pas de raison de le nier, dit-il. Je trouve au contraire très sain que le personnel nous dise qu’il n’est pas d’accord. Mais il ne faudrait pas que l’émotion supplante le rationnel. » La CSC appelle donc à la reprise du travail. « Mais ce ne sera pas facile, concède Dominique Cabiaux. Je ne suis pas sûr que tout le monde va accepter si facilement de prendre le travail. »

Le syndicat libéral estime lui aussi qu’il n’est pas simple de se mouvoir dans ce climat émotionnel. « Mais quand la base dit “Nous ne sommes pas d’accord”, nous devons écouter, dit Xavier Muls, secrétaire permanent à la CGSLB. Sinon, c’est la fracture. Il faut pouvoir oser dire que la base n’est pas d’accord et que nous ne sommes pas prêts à reprendre le travail. »

L’émotion ne facilite donc pas le retour au calme. Mais un second facteur, plus diffus, vient se greffer à ces difficultés : la proximité des élections sociales. Les trois syndicats jurent que cet élément ne joue pas chez eux… mais constatent qu’il est probablement à l’œuvre dans les autres syndicats. A la direction de la Stib, où l’on a d’ailleurs joué la carte de la division syndicale (lire ci-dessus), on affirme également que certains délégués ont fait de la surenchère, à un mois des élections. L’absence de front commun dans ce conflit est, à cet égard, suspecte. Personne ne juge toutefois que cet élément à été dominant, à ce jour. « Ce serait une récupération indécente », ont indiqué, en chœur, les leaders syndicaux.