SUR LA SANTE MENTALE DES POPULATIONS DU RWANDA,PLUS D'UN AN APRES LE GENOCIDE

FIORILLI,THIERRY

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Jeudi 29 juin 1995

Simon

Gasibirege

Sur la santé mentale

des populations du

Rwanda, plus d'un an

après le génocide.

Un réseau des professionnels de santé mentale rwandais se mobilise pour l'élaboration d'un projet de « thérapie» communautaire. Quelle est la situation de la santé mentale au Rwanda aujourd'hui ?

- Les gens commencent seulement à parler des horreurs qu'ils ont vécues, à décrire comment ils y ont survécu. C'est le début d'une réaction au traumatisme subi.

Le début, un an après...

- Vous savez, la réaction des individus à la mort varie d'une personne à l'autre. Mais le processus du deuil passe toujours, d'abord, par le déni, le refus de ce qui est arrivé. On ne veut pas y croire, tellement c'est bouleversant. C'est plus tard, parfois beaucoup plus tard, qu'on commence à regarder les choses en face. Donc à dépasser la peur qu'elles ont suscitée. Puis à pouvoir parler de ce qui s'est passé. Au Rwanda, le processus est amplifié. Les massacres ont duré quatre mois. Ce qui est survenu là-bas est tellement grave, touchant tellement de gens, que le travail psychologique à mener dépasse le plan individuel. C'est toute la communauté qui est appelée à ruminer, à intégrer, à assimiler ce qui est arrivé et à commencer à pouvoir y réagir petit à petit.

Un génocide ne peut pas

se digérer

du jour au lendemain...

Réagir psychologiquement à un génocide, qu'est-ce que ça signifie ?

- Ce n'est pas oublier. Personne ne peut oublier que des parents et des amis sont morts, atrocement. Mais on peut arriver à vivre enfin avec ça. En paix. A condition que les responsabilités soient établies. Quand quelqu'un perd un membre de sa famille dans un accident, ou qu'il survient une catastrophe naturelle, on cherche toujours le coupable : a-t-on pris les précautions nécessaires ? les autorités ont-elles réagi comme elles le devaient ?, qui est responsable ? C'est la même chose au Rwanda : pour que la santé mentale puisse s'instaurer dans le pays, les responsabilités doivent être établies. Chacun doit savoir qui est responsable de quoi. Qui est puni ou récompensé, en fonction de ce qu'il a fait.

C'est le discours utilisé aussi lorsqu'on parle de réconciliation.

- Bien sûr. Comment voulez-vous réconcilier victimes et bourreaux si justice n'est pas faite ? Le pays a été détruit dans tous les sens du terme, sur le plan moral, physique, matériel, psychologique, social, culturel. Il faut d'abord établir les responsabilités. Après, on peut parler, pas de réconciliation, mais de reconstruction d'une solidarité sociale nouvelle.

Les séquelles psychologiques du génocide concernent tout le monde ? Rescapés comme tueurs ?

- Tout le monde. Les survivants du génocide et du massacre de l'opposition, qui y ont échappé par hasard en fait, sont traumatisés. Parce qu'il y a eu la peur, la mort autour, durant des mois. Mais ceux qui ont tué, qui ont suivi, qui ont été forcés à massacrer, qui ont été pris dans un mouvement qui les dépassait, ceux-là aussi sont traumatisés. Au Rwanda, plus personne n'est intact.

Pas même ceux qui gouvernent, ni les hommes de la nouvelle armée...

- Pas même ceux-là. Ils ont aussi perdu des membres de leur famille. Ce sont des hommes comme les autres. Egalement concernés par la douleur, la souffrance, le travail du deuil. C'est ce qui explique que, parfois, un militaire se venge. Mais il est puni, dans ce cas.

L'éducation, le niveau culturel, social, permettent de mieux réagir ? Ou plus rapidement ? Qu'on soit du côté des victimes ou du côté des bourreaux ?

- Dans tous les cas, ça prendra des générations. Il ne faut pas se leurrer. Les plaies mettront beaucoup de temps à se cicatriser. Regardez ce qui se passe dans le monde juif. Un génocide, on ne le digère pas du jour au lendemain.

Quelles sont les séquelles mentales ?

- Insomnies, cauchemars, maux de tête, de ventre, une certaine impuissance sexuelle pour les hommes qui étaient dans des camps, la peur, la méfiance. Une femme me racontait que, depuis l'année dernière, elle est toujours prête à partir. Son sac est prêt. Peur permanente. Au Rwanda, le danger, la menace, la psychose sont surtout intérieurs. Chacun vit avec au fond de lui la peur de l'autre. Le rescapé, parce qu'il a vu des voisins, des amis, des collègues prendre des machettes pour tuer ses proches. Le tueur, parce qu'il craint les représailles. Plus personne n'a confiance. Ce qui pose un problème grave : du point de vue pyschologique, si l'image que nous avons des autres, en nous, est malsaine, dangereuse, toute personne venant de l'extérieur est considérée comme malsaine, dangereuse.

Le tueur se rend vraiment compte, aujourd'hui, de sa responsabilité ?

- Chaque être humain, pour retrouver son identité, pour se sentir à nouveau lui-même, pour se reconsidérer comme personne responsable et libre, doit assumer sa responsabilité, même en en payant le prix. L'aider à se cacher, à ne pas répondre de ses actes, c'est le mettre sur la voie de la folie, de l'aliénation.

Dans les camps de réfugiés, on justifie plutôt les massacres. Parfois, on attend de les terminer. On est loin d'assumer.

- Il faut distinguer deux choses. Le processus interne et psychologique des gens, qui peut être plus ou moins assisté. Et la traduction des événements dans un système de pensée politique, de propagande. Dans ce cas-là, c'est vrai, on n'est pas prêt à assumer ses responsabilités. Mais au pays même, beaucoup de gens reconnaissent leurs actes. Au point de demander, eux-mêmes, qu'on les punisse. Qu'on les tue.

Appeler à se faire punir, à se faire tuer, c'est un appel à l'aide ?

- Oui.

Un projet de santé

mentale communautaire

à trois volets

On peut «guérir» ceux qui ont massacré ?

- Dans mon esprit, et dans le cadre d'une santé mentale communautaire comme nous comptons installer, ce sont des gens qui peuvent être pris dans une structure communautaire où ils peuvent se réinsérer. Dans la mesure où ils sont accompagnés, où ils prennent conscience de ce qui a été fait, où ils sont prêts à réparer et à endosser d'autres valeurs.

En quoi consiste votre projet de santé mentale communautaire ?

- Il se compose de trois volets.

- D'abord, la formation de professionnels rwandais (psychologues, psychiatres, sociologues,...) et le travail avec les secteurs sociaux (médecins, personnel ecclésiastique, enseignants, personnel associatif et administratif). Ceux qui travaillent avec la population, qui entendent maintenant des discours qu'ils ne sont pas habitués à entendre. Il faut donc les former, les sensibiliser à écouter, les aider eux-mêmes à être clairs avec ce qu'ils ont vécu, et à pouvoir répondre.

- Deuxième volet, la recherche. Parce qu'on n'a pas de point de comparaison pour affronter, pour comprendre, ce qui s'est passé.

- Troisième volet, participer à la reconstruction du pays par le biais de la santé mentale. Utiliser les ressources humaines rwandaises, qu'on aurait défragilisées, pour réhabiliter le pays. Pour tout ça, nous sommes une équipe d'universitaires, en collaboration entre l'Université nationale du Rwanda et l'UCL de Louvain-la-Neuve. Pour le moment. Mais toutes les bonnes volontés sont bienvenues.

Propos recueillis par

THIERRY FIORILLI