SUR LES MALADES DE L'AMIANTE DU BERLAYMONT

COUVREUR,DANIEL

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Vendredi 30 juin 1995

Arnaldo

Lucaccioni

Sur les malades

de l'amiante

du Berlaymont.

Vous avez été l'un des premiers fonctionnaires à travailler au Berlaymont. En janvier 1990, vous avez été opéré d'un cancer. Un laboratoire spécialisé a détecté la présence de 6 millions de fibres d'amiante par gramme de matière sèche dans la partie malade de votre poumon. Pourtant, la Commission assure encore aujourd'hui qu'il n'y a aucun lien prouvé entre le mal dont souffrent certains fonctionnaires et les 4.000 tonnes d'amiante qui enrobent la structure du Berlaymont. Cela vous étonne ?

- Pas du tout ! Cela fait plus de vingt ans que l'on nous tient des propos rassurant sur l'amiante. La direction générale de l'administration a toujours avancé des mesures de la qualité de l'air en parfaite adéquation avec les normes belges et européennes. Au début, le service médical a même mis en doute mon cancer et la probabilité d'un lien quelconque avec la présence d'amiante dans le bâtiment. Mais quand une contre-expertise a confirmé la présence des 6 millions de fibres d'amiante du type de celles utilisées pour l'isolation du Berlaymont dans le lobe prélevé de mon poumon, on a curieusement décidé de l'évacuation du bâtiment dans les trois jours ! Et le 15 avril 94, après un long combat de procédures, j'ai fini par obtenir la reconnaissance de mon cancer comme maladie professionnelle, alors qu'on m'avait mis en invalidité pour maladie «naturelle» !

Si l'air du Berlaymont répondait aux normes, comment expliquez-vous la concentration d'une telle quantité d'amiante dans vos poumons ?

- J'ai commencé à travailler au Berlaymont en 1967, avec la direction générale de l'Agriculture. À cette époque, seule l'aile Nord était terminée. Nous devions traverser les travaux tous les jours. C'est à cette époque que j'ai respiré mes premières bouffées d'amiante. Nous avons même marché dedans : c'était comme de la neige ! Après l'occupation complète du bâtiment, le problème de l'amiante a continué d'être soulevé. Je me souviens d'un bureau dont il fallait ôter la poussière deux fois par jour. Par crainte et par curiosité, le fonctionnaire concerné a fini par prélever un échantillon, de cette poussière. Elle contenait de l'amiante. Dans les années 70, j'ai diffusé une affichette où la croix des ailes du Berlaymont épousait celle d'une tête de mort. Elle disait « Ce bâtiment est dangereux». Le directeur du personnel est venu me trouver pour m'engager à la retirer. Je risquais le conseil disciplinaire et ma place. Ce jour-là, je me suis dit que s'il m'arrivait de tomber malade, j'intenterais une action contre la Commission. C'est ce qui m'a motivé aujourd'hui à fonder l'Association des victimes de l'amiante.

Vous avez déjà été indemnisé. Qu'espérez-vous encore obtenir de la justice ?

- Un condamné à mort en sursis ne se soucie pas de réunir de l'argent ! J'ai donné trente ans de ma vie à la Communauté européenne. Tout ce que j'ai eu comme remerciement, c'est qu'on mette en doute la réalité d'une maladie professionnelle qui a mis un terme prématuré à ma carrière. C'est une chose qui ne fait pas plaisir, quand on se réveille chaque matin en se demandant combien de temps il vous reste à vivre. C'est tout juste, si on ne me soupçonnait pas de m'être fait opérer inutilement ! Un médecin a osé écrire après l'opération qu'il avait «l'intime conviction» que je n'étais pas atteint d'un «cancer bronchique». Que pèse une «intime conviction» quand on a entre les mains un document d'analyse de laboratoire des cliniques universitaires Saint-Luc qui atteste de la présence d'une concentration anormalement élevée de fibres d'amiante dans le poumon ? Ce que j'espère de la justice belge, c'est qu'elle vide la polémique médicale et révèle au grand jour les dangers réels que le Berlaymont a fait et fait encore courir aux fonctionnaires qui l'ont occupé. Combien de collègues sont déjà décédés ou mutilés sans savoir que c'est à cause de l'amiante ?

Votre association regroupe un certain nombre de victimes présumées de l'amiante. De quoi souffrent exactement ces personnes ?

- Une vingtaine de fonctionnaires malades nous ont déjà rejoints et ont été soumis à une expertise médicale pour évaluer le dommage corporel subi. La moitié de ces personnes environ ont décidé de poursuivre leur action et une demi-douzaine ont révélé un test d'imprégnation positif aux fibres d'amiante. Toutes les études scientifiques confirment qu'il n'y a pas d'exposition à l'amiante qui soit absolument dépourvue de risque, d'où l'aberration de se retrancher derrière des normes de qualité de l'air comme le fait la Commission. Les spécialistes s'accordent également à dire que l'amiante peut être responsable d'asbestoses, de mésothéliomes, de cancers du poumon, de bronchites chroniques. La législation européenne elle-même a confirmé depuis longtemps ces observations. Un rapport de la Commission de l'environnement affirme d'ailleurs que «la fixation de taux limites admissibles d'exposition à l'amiante est à la fois irréalisable et impropre comme mesure à long terme». Pour preuve, alors que l'asbestose est considérée comme une maladie typique des mineurs de l'amiante, des travailleurs du Berlaymont l'ont contractée !

Dans ces conditions, pourquoi, à votre avis, la Commission continue-t-elle d'affirmer qu'il n'y a pas de lien entre la maladie de certains fonctionnaires et l'amiante ?

- En Italie en Allemagne, aux Pays-Bas, le cancer du poumon provoqué par une exposition à l'amiante est automatiquement reconnu comme maladie professionnelle. Je crois que le problème est là. Si ce lien était formellement reconnu, cela signifierait qu'il y aurait lieu d'indemniser probablement tous les cancers bronchiques des personnes travaillant dans des bâtiments isolés à l'amiante en Belgique. Je ne suis d'ailleurs pas seul à le penser : un médecin de l'hôpital Érasme a versé une pièce dans ce sens à mon dossier. C'est donc bien d'un enjeu de santé publique qu'il s'agit. Et d'un enjeu financier aussi, bien entendu...

Propos recueillis par

DANIEL COUVREUR