« Le grand défi du numérique est moral »

BOURTON,WILLIAM

Page 18

Lundi 21 janvier 2008

L’invité du lundi Milad Doueihi

La maîtrise des outils n’est pas tout. Il faut aussi connaître les potentiels sociaux, politiques et économiques de l’environnement numérique…

Avec, déjà, un milliard d’usagers, le « numérique » fabrique son histoire au jour le jour, ébranlant, dans sa marche en avant, la plupart des vieilles tables juridiques, économiques et intellectuelles édifiées au fil du XXe siècle. Milad Doueihi s’est interrogé sur la manière dont cette technologie, essentiellement collective, a modifié radicalement la vie de chacun.

Vous confessez être un « numéricien par accident » : un simple utilisateur d’ordinateur. Mais ce « simple utilisateur » est aussi historien des idées… Dès lors, comment jugez-vous, à ce titre, l’impact de cette « révolution numérique », à l’échelle de l’histoire de l’humanité ? Peut-on seulement parler de « révolution » ?

On parle effectivement de « révolution numérique » et, à mon avis, c’est assez justifié, si on la compare à l’invention de l’imprimerie ou à la révolution industrielle, qui sont d’habitude les deux grands modèles. Cela dit, j’y verrais plutôt une extension de notre culture lettrée mais avec des outils nouveaux qui, d’une façon ou d’une autre, modifient de façon assez radicale toutes nos cultures, qu’elles soient politique, de la production du savoir ou sociale.

Cette révolution était-elle prévisible ? L’a-t-on « vu arriver » ?

Il y a eu des penseurs, dans les années 50, comme Jacques Ellul, qui s’est beaucoup inquiété de ce qu’il a appelé « la technique ». Mais on n’a pas vraiment prévu la révolution numérique telle qu’on la vit actuellement. À l’origine – et on l’a un peu oublié à cause de leurs usages actuels – les ordinateurs étaient de grosses machines à calculer. C’est leur introduction dans notre vie quotidienne, dans le bureau, à la maison, et surtout leurs effets sur le lien social qui constituent, à mon sens, le côté le plus important et le plus radical de ce changement de paradigme.

La nouvelle culture numérique s’est largement émancipée de l’ancienne culture, celle de l’imprimé et de ses supports juridiques et institutionnels. Peut-on imaginer que la première devienne un jour totalement autonome et fasse, en quelque sorte, table rase du passé ?

À mon avis, ce n’est pas possible dans l’immédiat. C’est une des démonstrations de mon essai : je trouve que, malgré sa différence assez importante avec la culture du livre et de l’imprimé, la culture numérique reste une culture lettrée, qui se fonde sur l’acte de la lecture, qui se fonde sur certains documents, leur autonomie, leur intégrité. Du coup, il va falloir modifier certaines catégories juridiques pour répondre à cette nouvelle réalité mais sans, néanmoins, laisser derrière nous cette « table rase » que vous évoquez.

Il n’y a donc pas de risque qu’un jour, tout ce qui n’est pas numérisé ou numérisable, devienne « langue morte », tombe dans l’oubli ?…

Espérons que non ! Je dirais même peut-être le contraire : on va vivre une nouvelle évaluation de ce qui n’est pas numérique. Au fur et à mesure que l’on s’enfoncera dans le monde numérique, l’objet imprimé va devenir un peu plus rare, mais en même temps, il connaîtra une nouvelle valorisation.

Pourtant, aujourd’hui, il est devenu très facile de faire publier un livre – à cause de la technologie numérique d’ailleurs. Des éditeurs vous proposent même d’imprimer et de distribuer vous-même votre pensum…

Cela ne contribue guère à la « revalorisation » du livre !

Je suis d’accord avec vous. Mais on est dans une période hybride, de transition. Les nouvelles technologies numériques permettent en effet la production de livres assez rapidement et relativement moins cher qu’avant, et « On Demand Printing », comme on dit en anglais. Mais en même temps, une fois que l’on sera plus avancé dans cette culture numérique, on va retrouver, à mon avis, une forme de stabilité entre les fonctions d’auteur, d’éditeur et de distributeur. Cela dit, il est impressionnant que de constater combien le livre est un objet qui résiste à la numérisation, malgré tous les efforts qui sont faits, que ce soit par Google ou par d’autres organismes.

En apparence, le numérique semble être un monde très démocratique, très créatif aussi, dans lequel chacun peut, à peu de frais, devenir acteur. Mais, dans les faits, le marché a largement récupéré le mouvement, on le voit avec Google, précisément, qui réorganise les taxinomies du Net à son avantage…

Je suis complètement d’accord avec vous. Le numérique, et surtout le réseau, l’environnement numérique, est un lieu fabuleux de la participation et de la démocratie. Mais en même temps, on vit actuellement dans une situation où de grosses entreprises, comme Google, Microsoft et d’autres, bien qu’elles n’aient pas de monopole immédiat, contrôlent l’accès et, du coup, ont un monopole indirect. Une autre forme de blocage de la démocratie, ce sont les grands États. La technologie et la culture numériques permettent un contrôle et une censure beaucoup plus puissants que sur l’imprimé.

Peu d’utilisateurs en sont conscients. Cela ne vous inquiète pas ?

Cela m’inquiète beaucoup. C’est pour cette raison que mon livre tourne autour d’une notion, pour moi capitale, qui est celle de « la compétence numérique ». À mon avis, il revient à chacun de nous d’être aussi conscient que possible, sous peine de devenir des usagers passifs, et donc des victimes. Victimes exploitées par les technologues ou victimes d’un appauvrissement intellectuel, par manque d’accès à des choses auxquelles on a droit. Il ne s’agit donc pas uniquement de connaître les outils, mais aussi les potentiels sociaux, politiques et économiques de l’environnement numérique. Il faut aller dans le sens d’une pédagogie de la culture numérique, de ses spécificités, pour que la citoyenneté puisse fonctionner normalement.

Le numérique, il n’y a pas si longtemps, c’était un nouveau monde. Or, non seulement il perpétue, mais il renforce la fracture – économique et sociale – de l’ancien… C’était inéluctable ?

Pas nécessairement. Si on compare la culture numérique actuelle et, par exemple, l’usage de la téléphonie mobile, on remarque que cette dernière – qui est parfois d’un usage assez complexe – est assez répandue dans les pays et les milieux pauvres. C’est moins le cas pour les ordinateurs et les réseaux de la Toile. Il me semble que c’est lié à ce que j’ai appelé cette « compétence numérique » ; on a souvent comparé l’accès au réseau à un simple accès à un écran d’ordinateur… Or, c’est beaucoup plus compliqué : il faut y être préparé, c’est lié à l’éducation et, comme vous l’avez souligné, on en revient aux anciens clivages entre pauvres et riches, que ce soit entre pays en voie de développement et pays développés, ou au sein même de nos sociétés dites « riches ».

Prenons l’exemple très concret de la numérisation des archives. On sait que tout cela prend du temps et coûte très cher. Il faut donc faire des choix…

Mais qui les fait, ou les fera, et selon quels critères ?

Le gros problème qui se pose devant nous n’est effectivement pas le problème technologique, ni le coût des archives, mais le problème que j’appelle « éthique » ou « moral ». Qui va avoir l’autorité ou la responsabilité de choisir ce qui sera préservé ? Il faut avoir une réflexion multiple, tant au niveau d’agences gouvernementales que d’organismes culturels privés. C’est fondamental. C’est notre propre histoire qui est en jeu. Une chose est sûre : il faut négocier avec les techniciens, mais ne pas leur laisser le choix… ni en avoir peur.

Le problème est qu’il n’existe pas, aujourd’hui, de « politique industrielle de l’intelligence » (l’expression est de Bernard Stiegler), qui prenne à la fois en compte les problèmes techniques et les problèmes philosophiques du numérique…

Exactement.

Qui pourrait initier une telle politique ?

Votre question pose le problème, très difficile, de la gouvernance d’internet. Les Nations unies ont essayé d’intervenir mais la Commission européenne et les Etats-Unis refusent, par peur d’une influence accrue de certains pays non démocratiques. Du coup, on en revient toujours à une gestion privée, décentralisée, pour garantir autant de liberté que possible. Or, au fur et à mesure que la dimension économique d’internet grandit, on constate une concentration de pouvoirs, avec le risque de marginalisation de toute une série de petites organisations. Pourtant, la plupart des innovations technologiques ont été l’œuvre de petites entreprises… Espérons que cela pourra continuer.

Mercredi 13 février, à 19 h 15, un débat sera organisé autour du livre de Milad Doueihi à la librairie Tropismes, galerie des Princes, à Bruxelles. Outre l’auteur, seront présents Béatrice Delvaux, rédactrice en chef du Soir, Edwy Plenel, journaliste et chroniqueur au Soir, Lydia Flem, écrivain et psychanalyste et Maurice Olender, historien et éditeur.

Rens. : 02-513.93.63.

La grande conversion numérique Milad Doueihi Seuil, 275 pages, 19 euros

La grande conversion numérique

Milad Doueihi

Seuil,

275 pages, 19 euros