Non au diktat du marketing d’Universal

COUVREUR,DANIEL

Lundi 14 avril 2008

P.46 « De Morgen » casse à son tour l’embargo sur l’interview de dEUS.

Universal tente d’imposer des règles commerciales dans la pratique journalistique, en important ses méthodes de gestion à l’américaine en Belgique. Pour obtenir le droit d’interviewer le groupe anversois dEUS, les journalistes ont été contraints de signer un « contrat d’embargo », assorti d’une amende de 25.000 euros.

Cette nouvelle forme de marketing journalistique est une première inquiétante. Samedi, Le Soir a décidé de prendre le risque de publier l’interview. Ce lundi, De Morgen fait de même.

Les deux ailes linguistiques de l’Association professionnelle des journalistes de Belgique montrent du doigt Universal : « On ne peut pas accepter cette manière de travailler, estime Pol Deltour, secrétaire national néerlandophone de l’AGJPB. Ce type de clause autoritaire et punitive est arbitraire. Menacer un journaliste d’une sanction de 25.000 euros, c’est le mettre en danger de faillite personnelle. La presse dans son ensemble doit dire non à ce jeu dangereux. »

Contre le marketing d’Universal

Musique Le contrat d’embargo sur l’interview de dEUS de plus en plus critiqué

Après « Le Soir », « De Morgen » rompt à son tour l’embargo sur l’interview de dEUS, au nom de la liberté de la presse.

Samedi, Le Soir a publié l’interview du groupe anversois dEUS pour dénoncer le « contrat d’embargo ». Cette clause nouvelle de nature commerciale, imaginée par Universal, visait à imposer une amende de 25.000 euros aux journalistes en cas de non-respect de l’embargo sur la publication de l’entretien avec Tom Barman, leader du groupe de rock anversois.

En créant le « contrat d’embargo », Universal essaie tout simplement d’imposer ses règles de marketing à la presse, en confondant commerce et déontologie.

Ce lundi, De Morgen emboîte le pas au Soir, en publiant à son tour l’interview avant la date imposée du 15 avril. « Nous suivons l’exemple du Soir qui a donné un signal fort en choisissant de s’opposer au pouvoir commercial, nous explique le rédacteur en chef du Morgen, Yves Desmet. L’embargo est une pratique justifiée quand il répond à des principes clairs, des objectifs sains, et qu’il a pu être discuté entre les parties. Mais l’assortir d’une amende exorbitante, c’est aller trop loin. C’est la raison pour laquelle dans le cas de cette interview de dEUS, il faut le rompre. Nous avons d’ailleurs invité l’ensemble de la presse flamande à le faire. Tant pis pour le risque juridique. Les méthodes commerciales d’Universal sont incompatibles avec la liberté éditoriale. »

« Cet embargo est d’autant plus injustifié, que les journaux hollandais et français diffusés en Belgique ont déjà publié l’interview. De fait l’embargo n’existe plus. »

« Je ne suis pas contre les embargos justifiés, ajoute Bart Sturtewagen, rédacteur en chef du Standaard, où l’on respectera finalement l’embargo mais sans approuver les méthodes d’Universal. Aucun média ne peut cependant accepter le caractère insupportable de l’amende exigée par Universal. Je pense que l’ensemble des journaux doivent collaborer dans le futur pour combattre ces procédés ».

Le « contrat d’embargo » prévoit que tous les journalistes qui l’ont signé sont liés par la clause de 25.000 euros, De Morgen encourt donc les mêmes risques de sanction financière en brûlant l’embargo 48 heures après Le Soir. « Je ne peux pas croire qu’un juge condamnera les journaux concernés à 25.000 euros d’amende, dit Bart Sturtewagen, dont le journal, le Standaard, observera toutefois le combat à distance. Ce contrat a été imposé aux journalistes dans des conditions ridicules. Ils ne sont pas maîtres de la décision de publier ou non. C’est avec les rédacteurs en chef que ce contrat aurait dû être discuté. J’ajoute qu’un cas un peu similaire s’est présenté à Anvers, avec l’un de nos reporters photographes, qui avait été contraint de signer lui aussi un “papier”. Nous avons gagné le procès… »

L’AGJPB (Association des journalistes professionnels de Belgique) réagit tout aussi fermement face aux procédés utilisés par Universal. Son secrétaire national néerlandophone, Pol Deltour, rappelle les grands principes de l’embargo : « C’est une technique courante dans le traitement des informations délicates et nous n’avons a priori pas de problème avec ça. En matière de justice, il y a, par exemple, des infos sur les arrestations, les perquisitions où l’embargo s’impose. Ici, ce qui est une vraie première, c’est la clause financière. Cela se pratique parfois aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, mais pas chez nous. Par ailleurs, le caractère autoritaire du “contrat d’embargo”, qui prévoit que l’amende s’applique dans tous les cas, même quand un concurrent a déjà brûlé l’embargo, n’a carrément aucun sens. Pour le Conseil de déontologie journalistique, lorsqu’un embargo est brisé par un média, il est brisé pour tout le monde. On ne peut accepter ainsi l’interférence de concepts de marketing de l’information dans la sphère journalistique. »

La décision de la rédactrice en chef du Soir de rompre l’embargo pour poser clairement les limites entre droit commercial et déontologie journalistique est suivie avec intérêt par l’AGJPB. « Il faut en effet absolument éviter que des pratiques comme celles d’Universal se répandent, dit Pol Deltour. Le Soir dit clairement stop : nous n’acceptons pas cette manière de travailler ! Certes, il y a une incertitude sur l’issue juridique de l’affrontement avec Universal. Le journaliste du Soir sera-t-il poursuivi ? Peut-être, mais le montant de 25.000 euros est disproportionné au regard de la jurisprudence, qui dit qu’un dédommagement ne peut pas avoir de caractère punitif. L’amende est telle qu’elle pourrait mettre le journaliste en situation de faillite personnelle. Bref, tout cela me semble extrêmement exagéré dans le chef d’Universal au plan de l’argumentaire juridique. Je pense qu’il est temps, sur la base de cet incident, que la presse dans son ensemble se lève pour dire non à ces petits jeux afin d’éviter qu’ils se répètent. »

L’AGJPB pourrait mettre en place une « sonnette d’alarme », qui permettrait à tout journaliste auquel un « contrat d’embargo » serait proposé d’alerter immédiatement l’association.

« Nous pourrions ainsi réagir directement et combattre ces pratiques en leur faisant une contre-publicité immédiate », pense Pol Deltour. Martine Simonis, secrétaire nationale francophone de l’AGJPB ajoute que le débat sur la légitimité du « contrat d’embargo » sera mis à l’ordre du jour du prochain Conseil de déontologie, le 18 avril : « L’attitude idéale serait de parvenir à refuser collectivement ce type de “contrat”. Le fait que Le Soir ait rompu l’embargo a permis d’ouvrir la réflexion et le cas d’Universal fera sans doute jurisprudence sur une question qui concerne l’ensemble de la profession. Le problème des limites de l’embargo est tout aussi criant dans d’autres secteurs que celui de la culture comme le judiciaire, l’économique ou le politique… C’est donc le bon moment de s’en préoccuper. »

Nous avons tenté, en vain, ce week-end d’obtenir les réactions d’Universal et du groupe dEUS face aux arguments de fond du Soir, du Morgen, du Standaard et de l’AGJPB.

Nous n’avons pas brisé cet embargo à la légère, mais bien dans le refus de soumettre la pratique journalistique à des règles commerciales. La presse dans son ensemble est disposée à en débattre avec Universal, mais hors de la contrainte intolérable d’une amende pénale.

« Aucun média ne peut accepter le caractère insupportable de l’amende exigée par Universal » Bart Sturtewagen,

« Aucun média ne peut accepter le caractère insupportable de l’amende exigée par Universal » Bart Sturtewagen, « De Standaard »

L’histoire de la « signature » du Soir

Vendredi 4 avril, à 15 h 25, Thierry Coljon a reçu, comme ses confrères de la presse écrite, un mail de l’attachée de presse d’Universal, signalant l’embargo sur la publication de l’interview de dEUS jusqu’à la date du 15 avril. « Merci de me renvoyer ce contrat signé par fax encore aujourd’hui. C’est la condition sine qua non de l’interview », précise-t-elle. Notre journaliste ne donne pas suite à cette demande. Le lundi 7 au matin, coup de fil de la même attachée de presse, insistante.

Thierry Coljon donne sa parole : il respectera l’embargo mais ne signera pas. Cela ne suffit pas. Le directeur du marketing d’Universal le rappelle, se montrant plus ferme encore : pas de signature, pas d’interview, fixée de longue date à Anvers à 15 h 30. Thierry Coljon répond par la provocation : « Si je signe, nous ne respecterons pas l’embargo. Si ma parole vous suffit, nous le respecterons. »

Une fois à Anvers, au moment où il s’apprête à saluer Tom Barman, l’attachée de presse d’Universal rappelle à notre journaliste l’obligation de signer.

Il s’exécute dans l’urgence, contraint par le chantage mais en apposant un gribouillis qui n’est ni sa signature ni son paraphe.

Jeudi, nous ne comptions toujours pas rompre cet embargo, tout en publiant un dossier informatif samedi.

Un mail d’intimidation d’Universal adressé vendredi à la rédactrice en chef du Soir décide celle-ci et l’éditeur du Soir, Bernard Marchant, à publier, illico.