Tant qu’il y aura des mésanges

COUVREUR,DANIEL

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Vendredi 4 avril 2008

Manu Larcenet met un point final au « Combat ordinaire », un cycle de quatre albums entre désespoir du monde et beauté simple de la vie.

ENTRETIEN

En 2003, le premier tome du « Combat ordinaire », prépublié dans Le Soir, filait une claque d’émotion vraie à nos lecteurs avant d’emporter l’Alph Art du meilleur album à Angoulême. Mauvaise herbe de l’underground de la BD française, Manu Larcenet touchait à l’angoisse du monde à travers un récit intimiste au réalisme universel. Le personnage de Marco, photographe mal dans sa peau et reflet autobiographique des doutes existentiels de l’auteur, tirait le portrait sans pitié du naufrage de la civilisation des petits blancs. Que reste-t-il du bonheur de vivre dans ce XXIe contre nature, où l’extinction des usines, comme celle des mésanges, suscite l’indifférence politique ? Larcenet remet l’humanité à plat. Planter des clous, dernier tome de son « Combat ordinaire », est à la fois dur et très lucide sur l’avenir de notre « Mickey Planet ».

Que le « Combat ordinaire » de Marco parle à chacun d’entre nous, ça vous a surpris ?

Cette saga représente cinq à six ans de vie dans une époque : celle des petits blancs riches et mal dans leur peau. Elle reflète mes angoisses. Je n’ai pas dessiné tout ça pour coller à l’air du temps, même si mon but est d’être lu par un maximum de gens. J’aurais pu me prendre un melon en traçant mon sillon et là, je m’arrête, parce que j’ai fini par rattraper ma propre vie.

Ce dernier album est marqué par le déclin industriel, qui vous inspire des pages noires…

Je n’ai pas le goût de la politique. En France, la gauche a intégré et accepté le caractère inéluctable du capitalisme. Depuis, les industries tombent. Je ne fais pas l’apologie de l’usine. Les ouvriers avaient la fierté du travail, mais leur monde n’était pas idyllique. Je vois juste qu’on ne récompense pas ceux qui ont bossé comme des tarés…

La campagne présidentielle française s’invite dans les cases avec un résultat qui laisse désabusé. Il n’y a pas de solution politique à la crise actuelle ?

J’ai écrit les dix dernières pages de l’album le soir des élections. La série avait commencé avec l’arrivée de Le Pen au second tour de la précédente présidentielle. En cinq ans, on n’a pas appris grand-chose. Tout cela devient incompréhensible. On est dans le bizness idéologique plutôt que dans l’espoir politique. « Donner le meilleur de soi-même pour réussir », c’est de l’escroquerie. L’espoir, le vrai, tient dans les petites choses de la vie.

La nature apparaît à Marco comme un refuge contre la violence du quotidien. La mort d’un oiseau, c’est plus essentiel que la fermeture d’une usine ?

Je préfère passer à côté des élections pour apprendre à mes enfants la différence entre une mésange charbonnière et une mésange bleue. La fermeture des usines me fait chier pour l’avenir de ceux qui travaillaient là. Mais si les mésanges disparaissaient, là je prendrais vraiment un coup de vieux !