Roland, dieu du stade... et du JT

CROUSSE,NICOLAS

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Lundi 18 juin 2012

Télévision Au lendemain de sa mort

Les dieux du stade sont-ils devenus fous ? Sont-ils en train de contaminer l’ensemble de la société ? Question légitime. Surtout quand on analyse comment les grands médias français ont choisi de traiter de la mort du commentateur sportif Thierry Roland.

Samedi soir, TF1 et France 2 ont ouvert leur journal télévisé de 20 heures avec la nouvelle. En faisant respectivement vingt et quinze minutes. Tout cela à la veille du second tour des élections législatives. Et d’une actualité européenne plus que tendue.

La popularité de l’homme ne fait aucun doute. Mais fallait-il pour autant qu’un journaliste bénéficie d’un traitement comparable à celui qui accueille généralement la disparition des chefs d’État ou des monstres sacrés d’un pays ?

François De Brigode, présentateur vedette du journal télévisé de la RTBF, ne décolère pas. « C’est le retour aux pains et aux jeux ! » Il assure que ça ne serait jamais arrivé sur le JT de Reyers. « Au Panthéon de la connerie, on a atteint le sommet du déraisonnable. Même si, je le reconnais, c’est facile de critiquer quand on n’est pas dans la rédaction. »

Et De Brigode d’argumenter l’objet de son mécontentement. « Samedi soir, on était à la veille d’un jour important, pour la Grèce qui vote. Pour l’Europe, pendue aux lèvres d’Athènes. Et même pour la France, qui elle aussi vote. Thierry Roland était un bon vivant, dont la popularité était certes grande, et je retiendrai surtout son rire. Mais d’un point de vue purement technique, il faut bien dire qu’il n’y connaissait pas grand-chose, au foot. Si on ajoute à cela ses dérapages réguliers… »

Même Michel Lecomte, rédacteur en chef des sports à la RTBF, reconnaît que certaines limites ont été dépassées samedi soir. « Ils en ont trop fait. Ils ont surfé sur la vague émotionnelle, parce que Thierry Roland est quelqu’un qui a touché toutes les couches de la population, depuis longtemps. Mais 20 minutes, franchement, c’était trop. Ce qui m’a surpris, c’est que sur ces 20 minutes sur TF1, on n’a jamais donné la parole à son grand complice, Jean-Michel Larqué. Je suppose qu’il y avait conflit entre lui et la chaîne. »

À RTL-TVI, Laurent Haulotte, directeur de la rédaction et des sports, se veut plus mesuré. « La machine médiatique a très bien marché, c’est vrai. S’est-elle emballée ? Fallait-il consacrer autant de temps à la disparition d’un journaliste sportif ? Ce qui est clair, c’est que Thierry Roland a beaucoup compté en France, et que sa mort s’accompagne de beaucoup d’émotion. »

Cela pourrait-il un jour se passer sur nos antennes, par exemple avec le plus populaire de nos commentateurs sportifs ? « Roger Laboureur est le plus proche du profil de Thierry Roland, reconnaît Lecomte. On saluerait sûrement l’homme par une page importante, mais ça n’irait pas jusque-là. » Haulotte hésite : « Laboureur, c’est la voix de Mexico en 1986. C’est notre histoire. Ce sont des moments de très grande émotion. Même si les plus jeunes ne le connaissent pas bien, vu qu’il est retiré depuis un bon moment. »

l’homme

Le dernier dinosaure

Un jour, porté par la vague de sa popularité de beauf’, Thierry Roland, qui a succombé à un AVC samedi à 74 ans, a dû décréter qu’il pouvait tout dire à l’écran où il sévissait depuis 1955. Il était chauvin, passionné, excité quand il commentait les actions des Tricolores ou d’un club français sur la scène européenne. Il pouvait insulter un arbitre en direct, mettre en doute sa compétence en fonction de sa nationalité. La France en short, celle de l’apéro au bar des copains, l’a définitivement adoubé à travers « Télé-foot ». Sa voix s’imposait, son rire forcé effarait. Ses lacunes tactiques furent comblées par l’ancien joueur Jean-Michel Larqué, devenu le complice de ce dernier dinosaure de la télévision française après les disparitions de Roger Couderc et Robert Chapatte.

Français moyen

C’est Bouvard

qui le disait, samedi soir : Thierry Roland, qui était l’une des Grosses Têtes, était le prototype du Français moyen. C’est pour ça qu’il fut aimé du plus grand nombre… et même du FN, qui lui rendait samedi un vibrant hommage. Ses coups de sang, petites phrases et rires légendaires ont accompagné bien des pages de l’histoire (sportive) de France.