Tenir jusqu’en 2011 ? Voilà qui éloigne le scénario Dehaene

BOUILLON,PIERRE; BERNS,DOMINIQUE

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Mercredi 24 décembre 2008

Nommé explorateur par le Roi lundi, Wilfried Martens s’est aussitôt mis au travail, mardi. Evoquant une « mission difficile mais pas impossible », il a reçu les présidents de la Chambre, du Sénat, Yves Leterme, avant de confesser un par un les présidents de la majorité (CD&V, CDH, MR, VLD, PS).

Le soir, il a vu les vice-Premiers Patrick Dewael (VLD) et Laurette Onkelinx (PS). Ce mercredi, il recevra Jo Vandeurzen (CD&V), ministre de la Justice. Il entendra ensuite les présidents de l’opposition (SP.A, Ecolo, Groen).

On évoquait, mardi, le projet d’une rencontre (un repas ?…) réunissant les cinq présidents de la majorité autour de l’explorateur. Le but : réchauffer quelque peu les relations « à l’occasion d’un moment convivial ». L’affaire n’a pas été confirmée.

Autre chose : mardi soir, et à diverses sources, on disait Martens en mesure d’aller livrer au Roi un rapport intermédiaire dès ce mercredi après-midi. Vrai ? Pas de confirmation, là non plus. Il semble en tout cas entendu que Martens restera en piste jusqu’au week-end. Ensuite ? Les partis souhaitent que le nom du nouveau Premier ministre soit livré avant la fin de l’année. Mais est-ce jouable ? Dur à croire.

C’est que l’ambiance reste très électrique et le nœud semble toujours bien serré. Mardi matin, Bart Somers (VLD) et Pierre-Yves Jeholet (MR) ont rejeté l’idée de faire sortir le SP.A de l’opposition pour l’associer à la majorité. Les socialistes flamands, eux, ne sont pas contre l’idée et c’est l’option à laquelle songe Jean-Luc Dehaene (le premier d’entre les Premiers ministrables). Outre que ceci renforcerait l’aile gauche de l’esquif (ce qui agace assez logiquement les libéraux), il signifierait aussi que les tractations pourraient s’étirer – modifier la coalition imposerait de retoucher l’accord de majorité. « Franchement, qu’est-ce que le SP.A va bien pouvoir nous apporter ? dit Jeholet. Le SP.A a critiqué tout ce que le gouvernement a fait - budget, plan anticrise. Quel sens cela aurait-il ? »

Si le climat reste (très) mauvais entre CD&V et VLD, ce n’est pas plus tendre entre PS et MR. En arrivant chez l’explorateur, mardi, Elio Di Rupo, président du PS, a glissé que « le plus important est d’avoir un gouvernement stable sans que personne puisse être inquiété par une enquête ».

Au MR, on aura capté là une nouvelle allusion au fait que Reynders aura des comptes à rendre devant la commission d’enquête sur Fortis. « Ça devient agaçant, ces insinuations !, dit Jeholet. Didier Reynders n’a rien à se reprocher ! »

A part ces escarmouches ? Un acquis : on semble désormais d’accord pour juger que le gouvernement, une fois remis en selle, remanié ou non, tienne jusqu’à son terme normal (2011). C’est clair au moins pour le PS, le MR, le CDH et le CD&V. Pas question de tomber au printemps pour coupler les régionales à un scrutin fédéral ; la crise économique exige un gouvernement fédéral en pleine capacité d’action.

Van Rompuy pas candidat

C’est un acquis. Qui fait… reculer l’affaire sur un point : Dehaene n’entend assurer qu’un intérim de 6 mois. Alors : qui prendra la barre s’il n’entre pas dans le jeu ? Herman Van Rompuy ? Il a pour de bon enterré l’affaire mardi soir en déclarant à la VRT qu’il n’était pas preneur. Marianne Thyssen, la présidente du CD&V ? On la juge un peu frêle pour l’aventure. Certains parlent d’Inge Vervotte, la (jeune) ministre de la Fonction publique. Crédible ? Du tout. Si le stock CD&V est épuisé, un VLD alors (entendez Verhofstadt) ? Le CD&V dit niet. Un francophone, du coup ? Reynders ? PS et CDH n’en veulent pas… On vous souhaite un bien agréable Noël, M. Martens…

Un précédent troublant de ressemblance(s)

La crise du jour est née d’une (forte) présomption d’ingérence du pouvoir exécutif à l’endroit du pouvoir judiciaire. L’affaire n’est pas sans précédent. L’historien Vincent Dujardin (UCL) en a levé un. Il date de 1946. Il est étonnant de similitude(s) à la fois sur l’origine de la crise (frottements exécutif – judiciaire, donc), le contexte (crise économique, grande instabilité gouvernementale) et ses conséquences politiques. Nous sommes en 1946. Comme toutes les nations sortant de guerre, la Belgique tente de redresser son économie. Cet immédiat après-guerre est aussi marqué par l’épuration. Dans ce cadre, une controverse agite le monde politique sur le sort à réserver à la collaboration économique : doit-elle mériter une certaine « compassion » au nom de l’intérêt général, au nom de l’intérêt économique ? C’est l’avis du ministre de la Justice de l’époque, le libéral flamand Adolphe Van Glabbeke. Selon lui, la poursuite des collaborateurs économique handicape la relance – point de vue qu’il se gêne peu d’exprimer publiquement. Il va ainsi tenter de retarder le procès des dirigeants de Petrofina et, dans ce but, mettre la justice sous pression. Une pression franche et directe, ici : le ministre convoque à son cabinet William Loppens, le premier président de la Cour militaire devant laquelle sont appelés les dirigeants de Petrofina. « Officiellement, pour parler d’autre chose », note Vincent Dujardin. Mais au détour de la conversation, Van Glabbeke prie Loppens de retarder les causes pendantes devant sa juridiction de façon à pouvoir, entre-temps, assouplir l’article 115 du code pénal réprimant notamment la collaboration économique. Le magistrat résiste et, après la rencontre, écrit au ministre pour se plaindre des pressions dont il est l’objet. « Le gouvernement d’un pays où existe la séparation des pouvoirs n’a pas le droit d’interpréter les articles du code pénal (…) ». Il écrit aussi : « Il n’est pas dans les traditions de voir un magistrat du siège entrer en discussion et en contestation avec le ministre de la Justice au sujet du fondement de poursuites dont il aura ou peut avoir à connaître en tant que juge. » La querelle est éventée dans la presse. Interpellé au parlement par le sénateur socialiste Rollin (qui appartient à la majorité), Van Glabbeke dévoile ces courriers à la tribune du Sénat, où il admet avoir rencontré le magistrat. Le Premier ministre Van Acker soutient publiquement son ministre. Le camp socialiste réclame une commission d’enquête (tiens…). Finalement, le débat au parlement se solde par un vote de confiance que le gouvernement… n’obtient pas (à une voix près). Van Acker chute, donc. Un nouveau gouvernement est (rapidement) formé au prix d’un léger remaniement – le Premier ministre est remplacé par Camille Huysmans (75 ans) tandis que Van Glabbeke est laissé sur le carreau. Dujardin note que, en 1919, Emile Vandervelde, ministre de la Justice, avait aussi été interpellé sur ses appels au monde judiciaire concernant la répression de la collaboration – là, sans suites politiques.P.Bn

« Martens doit rabibocher le CD&V et l’Open VLD »

entretien

Dave Sinardet, politologue à Anvers, commente le retour de Wilfried Martens.

Wilfried Martens, nommé explorateur, est-ce le retour d’un sage ou le signe d’un blocage ?

Un signe de blocage. Et une tentative de gagner du temps, mais aussi d’apporter un peu de sérénité, en mettant dans l’arène quelqu’un qui ne joue plus de rôle actif dans le top du CD&V et, partant, dans le blocage actuel.

Il a été évincé il y a seize ans, notamment par les frères Van Rompuy. Quel rôle peut-il jouer ?

S’il s’est, à l’époque, senti trahi et s’il n’est plus impliqué dans les grandes décisions, ses relations avec le CD&V se sont améliorées ces dernières années ; il a soutenu Leterme. Le Roi ne pouvait pas garder en suspens la démission du gouvernement pendant des jours et des jours. Lundi, il y avait une piste : Jean-Luc Dehaene. Mais les libéraux flamands, qui se sentaient mis de côté, l’ont bloquée. L’Open VLD a peur que Dehaene revienne en sauveur du pays et éclipse Guy Verhofstadt lors des élections européennes de juin. Dehaene veut un gouvernement temporaire et des élections législatives anticipées en juin prochain. Certains, au sein du CD&V, ne voient pas cela d’un bon œil, notamment Kris Peeters qui craint que son travail à la tête de la Région flamande passe à l’arrière-plan si on vote au fédéral. Et avec une touche de surréalisme typiquement belge, on a vu Wilfried Martens, son épouse et ses enfants revenir de Disneyland plus tôt que prévu ce lundi.

La guerre entre CD&V et VLD est donc à l’origine du blocage…

Les tensions entre eux se sont manifestées dès le lendemain des élections de 2007. Mais les relations se sont détériorées, surtout la semaine passée. Le CD&V a l’impression que l’Open VLD a voulu la tête de Leterme, et se sent trahi. La méfiance est réciproque. Le travail le plus important aujourd’hui, c’est de rétablir la confiance entre ces deux partis. C’est la tâche de Martens. Pour le reste, je ne sais pas s’il peut vraiment débloquer la situation sur le fond.

Les partis francophones, eux, sont au balcon, non ?

Le vrai jeu se joue surtout entre partis flamands. Le PS a certes exprimé une exclusive envers Didier Reynders. Mais j’ai l’impression que c’est un jeu, puisque la candidature de Reynders n’est quand même pas très officielle.

Ce week-end, Bart Somers affirmait que Reynders ferait un très bon Premier ministre…

Les libéraux forment la plus grande famille politique. Citer Reynders, de ce point de vue, semble logique. Mais je ne crois pas que cette piste soit très crédible. Si le poste pouvait revenir à un libéral, l’Open VLD pourrait prier Verhofstadt de revenir. Mais le CD&V n’en voudrait pas et ne veut pas lâcher le poste de Premier ministre.

Quelle(s) piste(s) permettraient-elles de sortir de l’impasse ?

La piste Dehaene ne peut pas être définitivement exclue, mais il faudrait des garanties pour le VLD et le MR – en l’espèce, ne pas faire monter le SP.A. Ou alors, la piste Van Rompuy, moins à gauche que Dehaene, mais il n’est pas sûr que certains au CD&V, je pense au syndicat social-chrétien, seraient ravis. Le retour de Martens, c’est celui d’un des hommes clés de la précédente période d’instabilité et de crise dans la politique belge. Mais les partis raisonnent aujourd’hui presque uniquement en termes électoralistes. Le monde politique devrait se ressaisir, car cela risque de renforcer la tendance à l’antipolitisme.

Wilfried le sage est de retour

Il fait désormais office de sage. Son époque le fut bien moins. Retour sur les chaudes « années Martens ».

L’humeur était partagée, au réveil, mardi, dans le Landerneau, quelques heures après l’annonce par le Palais du retour en piste de Wilfried Martens (72 ans). Passée la plaisanterie (« A quand le tour de Léo Tindemans ? »), on s’interroge sur la capacité de l’ex-Premier à démêler la partie. Encore actif sur le terrain européen (il préside le PPE), Martens est éloigné du belgo-belge depuis 1992, quand il a confié les clés du « 16 » à Dehaene.

Voilà donc Martens de retour, habillé du statut de sage. Un sage, lui ? Soit. Si l’on parvient à oublier que son époque fut marquée par une instabilité politique inouïe (neuf gouvernements Martens en 12 ans, sans compter un intermède Eyskens). Si l’on oublie aussi la jeunesse passablement tumultueuse de l’intéressé.

Né le 19 avril 1936 à Sleidinge (Gand) dans une famille de petits exploitants agricoles, Wilfried Martens perd son père à l’âge de 7 ans. Aidé par une bourse de l’Etat, il effectue une scolarité brillante. Il sera bientôt docteur en droit, licencié en notariat et bachelier en philosophie thomiste.

Ses années d’études sont aussi l’occasion de s’impliquer dans le combat flamand, via les associations étudiantes flamandes VVS et KVHV. Et les voilà, les années tumultueuses. L’étudiant Martens se campe alors en fédéraliste. Une option audacieuse – les fédéralistes des années 50-60 sont nos séparatistes d’aujourd’hui.

Martens s’illustre en chahutant l’Expo 58 (il en conteste le caractère francophone). Plus tard, en 1961 et 1962, il participe à l’organisation des deux (houleuses) Marches flamandes sur Bruxelles. A l’époque, on le suppose attiré par la Volksunie. Ralliant finalement le CVP, il se fait enrôler dans les cabinets de Pierre Harmel (1965) et Van den Boeynants (1968). Son entrée au cabinet Harmel (alors Premier ministre) choquera la presse francophone (qui qualifie Martens d’« agent électoral de la Volksunie ») – il devra de rester chez Harmel à une intervention musclée du CVP.

Après quatre ans à la présidence des jeunes CVP, il accède en 1971 à la présidence du parti, fonction qu’il occupera jusqu’en 1979. Le gouvernement est alors dirigé par Tindemans. Il implose sur le pacte d’Egmond – un accord inespéré entre Nord et Sud sur le fédéralisme et sur des sujets aussi sensibles que la scission de… BHV. Mais l’accord vole à l’eau. Tindemans à terre (et désormais en froid avec le Palais qui lui reproche l’échec du pacte), le CVP pousse Martens à prendre le relais. On est en 1979. Démarrent les « années Martens », marquées par la crise économique et une austérité budgétaire à laquelle condamne un spectaculaire emballement de la dette publique. Ce sont aussi des années de crises communautaires (le carrousel tourne à Fourons) mais aussi de deux grandes réformes de l’Etat (1980 et 1988) donnant chair au fédéralisme qu’avait à peine ébauché la première réforme de 1970.

Gouvernant d’abord avec la gauche, Martens s’associe aux libéraux à partir de 1981 – c’est l’époque des « Martens-Gol », des pouvoirs spéciaux, des conclaves budgétaires à Val Duchesse et des remous sociaux.

Le scrutin de 1987, favorable au PS, force Martens à virer de bord. Mais son opposition aux socialistes va faire traîner la formation du gouvernement. Les Belges font alors connaissance avec un certain Dehaene, auquel le Roi demande de bâtir une majorité (c’est le fameux « Sire, donnez-moi cent jours… »). En mars 1988, Dehaene réussit à bâtir une majorité chrétienne-socialiste-VU dont on confie le volant à Martens. C’est son gouvernement de trop (il rêve d’Europe), celui qu’il ne « sent » pas. Aux législatives de 1991, le CVP s’effondre. Le Blok réalise sa première percée. Martens est mis sur la touche par les siens.

Son départ de la scène belge n’aura rien de reluisant. Outre des critiques relatives à sa vie privée (Martens en est aujourd’hui à son troisième mariage), la jeune génération du CVP critiquera ouvertement sa gestion des finances publiques. Rien de glorieux. Mais le CVP ne l’est jamais, avec ses anciennes gloires, qu’il s’agisse de Tindemans, de Martens, de Dehaene. Ou, désormais, d’Yves Leterme.