THÉATRE Lancée par l'Adac, la mise en scène belge du «Dîner de cons» déboule à l'Auditorium 44 Du rire aux pleurs, un couple à toute épreuve A imbécile, imbécile et demi: on a toujours besoin d'un plus con que soi

ANCION,LAURENT

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Vendredi 11 décembre 1998

THÉATRE Lancée par l'Adac, la mise en scène belge du «Dîner de cons» déboule à l'Auditorium 44 Du rire aux pleurs, un couple à toute épreuve

P our jouer le con, il n'y avait que Daniel, lance Pascal Racan. Pour jouer l'emmerdeur, il n'y avait que Pascal , rétorque Daniel Hanssens.

A quelques heures de la première, le duo central du «Dîner de cons» tenait haut la feinte. Je viens d'acheter des chaussures de con, sourit Daniel. Comment les as-tu trouvées? , s'inquiète Pascal. Je suis entré dans un magasin et j'ai demandé ce qu'ils avaient comme modèles de chaussures de con. Facile.

Les deux font la paire. Daniel et Pascal, pourtant, n'ont pas souvent joué ensemble. Il y a eu «Till Uilenspiegel», puis «Le bal des voleurs». Mais là, on était déguisés, alors on ne s'est pas reconnus. Et dans «Lorenzaccio», au Parc, on ne faisait que se croiser. On se disait qu'il était temps qu'on joue ensemble, ne serait-ce qu'une scène. Cochon qui s'en dédit. L'objet de leur réunion prend des allures de défi. «Le dîner de cons» a rencontré un gigantesque succès en France. La pièce de Francis Veber a d'abord enflammé les planches, en attirant 400.000 spectateurs. Puis, transposé au cinéma, le texte s'est payé une très solide toile. Tout porte à croire que le cinéma a un effet positif sur la location des places, avance Daniel Hanssens. Pour une fois, le cinéma ramène les gens au théâtre!

Les gens ne viennent pas pour comparer , ajoute Pascal Racan. Je ne suis pas Thierry Lhermitte. Daniel n'est pas Jacques Villeret. Même si Veber a écrit le rôle pour Villeret, la mise en scène de Pierre Fox s'est appuyée sur les acteurs que nous sommes. Au début, on s'était dit qu'on irait voir le film. Et puis on n'y est pas allé. Ça n'aurait servi à rien. On ira peut-être après...

Les deux comédiens se retrouveront aussi sur la scène: ce jeudi, ils commençaient à répéter «Britannicus», au Parc. Le rire ne sera plus en ligne de mire. Une étrange alternance. Pendant les répétitions du «Dîner de con», je jouais «Prométhée enchaîné», au Rideau , rappelle Daniel Hanssens. Et moi c'était «La controverse de Valladolid», chez Volter , ajoute Pascal Racan. C'est intéressant de ne pas se cantonner au même genre et de pouvoir passer du rire au tragique. Mais le théâtre, lui aussi, est prompt à vous coller une étiquette.

Les futurs Néron et Burrhus de «Britannicus» rêveraient-ils d'un «Dîner de cons» en France, terre conquise? Oui! Ce serait magnifique, s'exclame Pascal Racan. Mais le public ne viendrait pas. Ou alors par curiosité, comme dans un zoo, pour voir des animaux belges et bizarres. La pièce, puis le film, y ont eu un tel succès qu'on se ramasserait complètement. Malgré toutes les convictions, l'importation a décidément ses sens giratoires.

LAURENT ANCION

A imbécile, imbécile et demi: on a toujours besoin d'un plus con que soi

En scène, la sympathique complicité de Pascal Racan et de Daniel Hanssens se transforme en fertile complémentarité. Elle sera nécessaire. La force du «Dîner de cons» repose entièrement sur leurs personnages, vases communicants du rire et du délire.Pierre Fox l'a bien compris: sa mise en scène parie sur le duo de tête - et arrive presque gagnante.

La comédie s'ouvre sur le salon de Pierre Brochant, pour y camper jusqu'au bout. La scénographie de Luc D'Haenens dresse un riche intérieur, qu'elle dépouillera bientôt par nécessité narrative. A l'image de cet appartement, la vie de Pierre se videra de sa fausse et fortunée substance pour revenir à l'essentiel. Le parcours initiatique sera long, rocambolesque et - heureusement - très drôle.

Pour composer ce «Dîner de cons», Francis Veber a trempé sa plume dans une sève inhérente à la nature humaine: la moquerie. Pierre Brochant en a fait son menu hebdomadaire. Chaque semaine, avec des amis, il organise un «dîner de cons»: un pauvre hère est invité, à son insu, à dévoiler l'ampleur de sa stupidité. Aujourd'hui, c'est François Pignon, comptable au ministère des Finances et passionné de maquettes en bois d'allumette. Pierre, victime d'un tour de rein, se retrouvera seul, avec François sur le dos.

Au centre des ébats, Pascal Racan et Daniel Hanssens trouvent les justes tons et couleurs de leur duo. Le premier est un Pierre à la réjouissante grisaille, tout en drôlerie et en désarroi. Le second est un François aux couleurs vives: du rouge de la farce au rose de l'émotion. Un travail doublement remarquable, qui dépasse la caricature pour peindre les nuances d'une situation plus complexe.

Une situation que les autres personnages alimentent sans s'y inscrire vraiment. Le médecin (Boris Stoïkoff), l'ami Leblanc (Benoît Grimmiaux), Christine Brochant (Jacqueline Paquay), sa rival Marlène (Lorette Goosse) et le percepteur Cheval (Philippe Drecq) n'héritent pas d'une aura très convaincante. Ce «Dîner de cons» en devient presque un tête-à-tête. On y gagne une touchante et involontaire histoire d'amour...

L. A.

«Le dîner de cons», à l'Auditorium 44, jusqu'au 9 janvier. Renseignements et réservations au 0800-21.221.