Tollé contre la sortie de Daniel Ducarme sur « l'échec de l'intégration » ! Ecolo, PS et CDH signent un communiqué commun contre « l'indécence » du MR. Ducarme seul contre tous Ecolo, PS et CDH contre Ducarme. En Flandre, l'immigration est déjà un sujet polémique. Marco Martiniello, politologue, récuse le terme intégration. Politique Vague de réprobation après les propos de Ducarme au « Soir » sur l'échec des politiques en matière d'immigration Forte polémique autour de l'intégration La Flandre veut copier l'Autriche « Le libéralisme social agonise », dit Moureaux Le monde politique d'une seule voix contre Ducarme

BOURTON,WILLIAM; VANDEMEULEBROUCKE,MARTINE; VAES,BENEDICTE

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Mercredi 16 octobre 2002

Tollé contre la sortie de Daniel Ducarme sur « l'échec de l'intégration » ! Ecolo, PS et CDH signent un communiqué commun contre « l'indécence » du MR.

Ducarme seul contre tous

WILLIAM BOURTON

Les propos du président du Mouvement réformateur, Daniel Ducarme, selon lesquels l'intégration est un échec (« Le Soir » du 15 octobre), ont suscité un joli tollé dans la classe politique. L'ensemble des adversaires du MR (PS, Ecolo, CDH, MOC), mais également de nombreuses personnalités du monde syndical et associatif (FGTB, CSC, Mrax...) ont cosigné un communiqué commun, titré : « Intégrons la richesse d'une société multiculturelle ».

A l'origine de cette démarche « transfrontalière », on trouve Evelyne Huytebroeck et Jacky Morael, actuelle et ancien secrétaire fédéral d'Ecolo. Toute la matinée de mardi, ils ont peaufiné un « droit de réponse » à Ducarme, en étroite collaboration avec Elio Di Rupo (PS) et Joëlle Milquet (CDH). Une coalition purement de circonstance, précise- t-on toutefois dans l'entourage de cette dernière.

Que dit ce communiqué commun ? Que, en opposant des catégories de citoyens, en fustigeant le manque d'intégration des citoyens d'origine étrangère, en liant le mal-être des « Belges de souche » à la présence de citoyens d'origine étrangère, le MR montre qu'il n'a rien compris. Selon les signataires en effet, la toute grande majorité des immigrés se sent belge, et l'écrasante majorité des Belges reconnaît que les immigrés ont toute leur place dans notre société.

Mais le texte est également éminemment « politique ». De la part d'un parti (le MR, ex-PRL) qui, par le passé, s'est opposé à la reconnaissance des droits de tous les citoyens et à la mise en oeuvre de politiques sociales permettant une meilleure cohabitation, il y a une indécence à aujourd'hui stigmatiser le manque d'intégration des populations d'origine étrangère, peut-on lire. Comme d'autres leaders de la droite en Europe, M. Ducarme semble tenté de mener une campagne agitant les peurs et les fantasmes. L'expérience indique pourtant à suffisance que qui sème la peur récolte la haine !

Du côté MR, Daniel Ducarme maintient son analyse, tandis que Louis Michel se refusait mardi à tout commentaire.·

Ecolo, PS et CDH contre Ducarme

. En Flandre, l'immigration est déjà un sujet polémique.

Marco Martiniello, politologue, récuse le terme intégration

.Politique Vague de réprobation après les propos de Ducarme au « Soir » sur l'échec des politiques en matière d'immigration

Forte polémique autour de l'intégrationENTRETIEN

MARTINE VANDEMEULEBROUCKE

Le président du MR estime que l'intégration des immigrés a échoué. Vrai ? Faux ?

M. Ducarme met sans doute le doigt sur des problèmes qui existent dans la société belge : il est vrai qu'il y a un sentiment d'insécurité dans certaines franges de la population, quelle que soit leur origine, mais de là à dire que cette insécurité est le résultat de l'échec des politiques d'intégration qui ont été menées depuis une quinzaine d'années, c'est un peu rapide.

La question a en fait été lancée par les partis flamands depuis quelques semaines. Comment expliquer qu'elle refasse surface ?

C'est d'autant plus surprenant que le concept d'intégration - en tout cas dans le monde scientifique - est contesté depuis longtemps. Tout à coup, cette question resurgit, et je me demande si le contexte international n'y est pas pour quelque chose.

La peur des réactions des communautés musulmanes en cas de guerre en Irak ?

Il y a de cela. Depuis le 11 septembre, des amalgames ont pénétré dans certaines sphères de la population belge et européenne. Amalgames entre immigrés et terrorisme, refus de la modernité, islamisme. Il y a des tentatives de mettre certaines choses sur la table, mais est-ce le meilleur moment et la meilleure façon de le faire ? Plutôt que de parler d'intégration des immigrés, il vaudrait mieux parler de l'intégration de la société dans son ensemble. Je crois qu'une série de problèmes importants que la Belgique rencontre aujourd'hui n'ont rien à voir avec l'intégration des immigrés. Mais à l'accroissement du fossé entre gens qui sont bien dans le système et ceux qui sont en dehors, avec des jobs précaires et une situation pénible au quotidien.

Pour moi, la question de l'intégration des immigrés est résolue depuis bien longtemps. Ceux qu'on appelle les immigrés font partie intégrante de la société belge. Il est vrai que cette société est soumise à des flux migratoires qui existeront toujours. Et donc se posent des questions différentes avec les nouveaux migrants. Mais ce n'est pas le même débat. On ne peut pas mélanger les arrivées nouvelles avec la situation de ceux qui sont là depuis 20 ou 30 ans. Le terme d'intégration cache cette diversité.

Comment qualifierez-vous alors les problèmes auxquels se réfère le président du MR ? Un problème d'exclusion sociale ?

Plus que jamais on a besoin de politiques fortes contre la discrimination sociale, raciale et religieuse, qui explique pourquoi certaines parties de la population se trouvent concentrées dans des écoles, des logements de moindre qualité et sont en porte-à-faux avec le système politique. Qu'on fasse donc le point sur l'état des discriminations raciales en Belgique ! L'utilisation du mot « intégration » masque un débat important qui renvoie à la société belge dans son ensemble et à la manière dont elle traite son pluralisme..

Dans les déclarations de M. Ducarme, on peut peut-être lire à la place d'intégration le terme d'assimilation. Si certains ont cru que les immigrés allaient perdre toutes leurs spécificités culturelles , ils se sont trompés. Cela fait 20 ans qu'on le dit.

Les associations font-elles de la ghettoïsation ?

Que des groupements aient intérêt à prôner certaines formes de séparatisme, c'est une réalité, mais marginale. Et je me demande pourquoi la parole leur est si souvent donnée, pourquoi toutes les expériences positives ne sont jamais mises en évidence. On ne peut pas dire que les politiques menées en Belgique sont à ce point négatives et qu'elles sont un échec. Que se serait-il passé s'il n'y avait pas eu toutes ces politiques d'intégration ? La persistance de difficultés ne doit pas aboutir à un rejet de tout ce qui a été fait.

Que l'immigration redevienne un thème électoral vous inquiète-t-il ?

Oui. On sent une partie importante de la population inquiète par rapport à l'insécurité mondiale. Il ne faudrait pas refaire des populations les plus fragilisées, qu'elles soient ou non d'origine immigrée, des boucs émissaires. En faisant de l'immigration une question électorale, on risque de tomber dans l'erreur française qui a conduit au succès de Le Pen au premier tour. C'est une question de responsabilité citoyenne.·

La Flandre veut copier l'Autriche

BÉNÉDICTE VAES

Qui a dit : « L'intégration a échoué » ? Le premier à lancer cette phrase n'est pas Daniel Ducarme.

C'est, dès la fin septembre, Robert Voorhamme, chef de file du parti socialiste à Anvers, par ailleurs partisan de la scission de la Sécu. Dénonçant l'échec des politiques d'intégration, Voorhamme en rejette la faute sur les immigrés et leur « culture ».

Louis Tobback, figure de proue du SP.A, a jugé que ce n'est par hasard si cette sommation vient d'Anvers. Le SP.A cherche à y récupérer les innombrables voix qu'il a perdues au profit du Vlaams Blok. Il amorce ainsi une surenchère électorale qui ne peut que profiter à son rival néofasciste, déjà fort de 30 % des suffrages anversois.

Surenchère électorale

Le VLD a repris la balle au bond. Son président, Karel De Gucht, veut obliger les allochtones à suivre des cours de néerlandais... Sous peine de leur retirer leur allocation de chômage s'ils ne s'inscrivent pas à ces cours, ou s'ils les sèchent.

La Flandre va-t-elle sanctionner le délit de non-intégration ?

Le débat s'est ouvert hier au Parlement flamand. Les députés examinent le projet rédigé par la ministre Agalev du Bien-Etre, Mieke Vogels, et approuvé par le gouvernement flamand. Ce projet prévoit d'offrir aux nouveaux arrivants, demandeurs d'asile reconnus ou étrangers venus dans le cadre du regroupement familial, un « trajet de citoyenneté » : cours de néerlandais (120 à 180 heures), introduction aux institutions du pays, au marché du travail, aux possibilités d'études. Les communes aiguilleraient les étrangers vers ce trajet, et décerneraient des brevets.

Ce trajet sera-t-il obligatoire ? C'est au Parlement de trancher. Agalev et le SP.A se sont élevés contre la perspective de sanctions. Ils brandissent l'argument d'une offre de cours totalement insuffisante, évoquant les longues listes d'attente. Chez Agalev, on dit : La Flandre consacre 9 millions d'euros à l'intégration ; tant que nous ne montons pas ce budget à 39 millions d'euros, ce n'est pas la peine de parler de sanctions.

Mais la députée libérale Patricia Ceysens réfute cet argument. Six allochtones sur sept ne terminent pas les cours. Les listes d'attente ne tiennent pas compte de ces désaffections. Pour sanctionner les mauvais élèves, le VLD abandonne la piste des allocations de chômage (la plupart des personnes visées n'en touchent pas). Il prévoit d'autres sanctions : infliger 250 euros d'amende à ceux qui refusent de s'inscrire et forcer les « élèves » à déposer une caution financière qu'ils ne pourraient retirer qu'en échange d'un certificat de fréquentation.

C'est quasi la copie de ce qui se passe en Autriche. Au pays de Jorg Haider, les allochtones doivent payer la moitié de leurs cours... et rembourser le subside public s'ils sèchent les cours. Avec, en cas de récidive, le retrait du permis de séjour.

Le VLD peut-il imposer ses vues ? Une majorité alternative peut se dégager si, aux voix libérales, s'ajoutent celles du Blok et du CD&V. Mais celui-ci préfère aux sanctions financières, le refus de la nationalisation.·

« Le libéralisme social agonise », dit Moureaux

BÉNÉDICTE VAES

Au PS, le verdict de Ducarme a fait sonner le téléphone arabe. Hier midi, tous les élus socialistes qui s'engagent pour l'intégration rallient Molenbeek en hâte. A la conférence de presse improvisée, des travailleurs sociaux de Molenbeek, Saint-Gilles, Ixelles racontent treize années passées à tisser la cohabitation citoyenne, à faire revivre les quartiers. Ils se disent bafoués par le propos libéral.

Le bourgmestre de Molenbeek tonne : Ducarme n'étaye pas sa thèse. Il ne propose rien. Il lance une rumeur. Ce n'est rien d'autre que la démagogie de quelqu'un qui peine à percer dans les sondages. Lancer des rumeurs pestilentielles, c'est la spécialité de l'extrême droite que pratique parfois la droite civilisée. Nous avons signé ensemble une charte pour le respect de la démocratie. Ducarme ne la respecte-t-il plus ? Il cultive un sentiment colonial : la méfiance envers les immigrés. Nourrir la haine est contraire aux intérêts de l'immense majorité de la population.

Moureaux précise : Le PRL revient vers sa niche sociologique. Le libéralisme social agonise. Louis Michel n'est pas en bonne santé politique. Il commence à s'aligner sur Bush. Il interpelle Michel : Couvre-t-il Ducarme ? Sans autre réponse, hier qu'un « no comment ».·

Le monde politique d'une seule voix contre Ducarme

WILLIAM BOURTON

Les propos de Daniel Ducarme sur « l'échec de l'intégration », tenus dans nos éditions d'hier, ont suscité un petit tremblement de terre politique. Expression galvaudée ? Comment mieux parler de la crevasse qui s'est formée, hier, entre le Mouvement réformateur... et le reste de la classe politique ?

L'idée d'une réponse commune à Ducarme est partie de chez Ecolo. La secrétaire fédérale Evelyne Huytebroeck et le sénateur Jacky Morael ont promptement convaincu Elio Di Rupo (PS). Au fil de la matinée, la démarche a été élargie au CDH (Joëlle Milquet en tête) et au Mouvement ouvrier chrétien, mais également au Mouvement contre le racisme et la xénophobie (Mrax), à la FGTB, à la CSC ou encore au Centre national de la coopération au développement (CNCD). Une trentaine de personnalités ont finalement ratifié le « droit de réponse ».

Ainsi donc, M. Ducarme estime que « la politique d'intégration des étrangers est un échec, que les personnes d'origine d'étrangère ne se sentent pas bien en Belgique et que les Belges de souche ne se sentent pas bien chez eux », peut-on lire dans le document. En opposant ainsi des catégories de citoyens, en fustigeant le manque d'intégration des citoyens d'origine étrangère, en liant le mal-être des « Belges de souche » à la présence de citoyens d'origine étrangère, le MR montre qu'il n'a rien compris !

Qu'est-ce que le MR « n'a pas compris » ? D'abord, que la toute grande majorité des immigrés se sentent belges et que l'écrasante majorité des Belges reconnaissent que les immigrés ont toute leur place dans notre société, répondent les signataires. M. Ducarme n'a pas compris que les malaises sociaux et les tensions parfois vives dans les quartiers précarisés sont d'abord le produit, non pas d'un prétendu « choc des cultures », mais de difficultés sociales et économiques auxquelles sont exposés ceux qui y vivent, sans distinction de leur nationalité.

« Qui sème la peurrécolte la haine »

Selon les personnalités coalisées, ce qui menace notre société démocratique, ce sont les extrémismes et des intégrismes, d'où qu'ils viennent. Et de plaider pour une « société de la diversité culturelle ». Les signataires concèdent que, en matière d'égalité, de droit ou de fait, il reste effectivement beaucoup à faire. Les « immigrés », même lorsqu'ils ont la nationalité belge, restent trop souvent confrontés à des discriminations et à un parcours d'obstacles, affirment-ils.

Et d'en venir à des arguments plus « politiques ». Malgré les nombreuses promesses, les résidents étrangers non européens établis en Belgique ne disposent toujours pas du droit de vote, lit-on dans le communiqué commun. On s'en souvient, au début de l'année, le dossier du droit de vote des non-Belges avait été reporté à la prochaine législature : le vice-Premier Louis Michel (MR) accédant à une demande en ce sens du VLD.

La contre-attaque touche ensuite le Mouvement réformateur, la formation de Daniel Ducarme. De la part d'un parti qui, par le passé, s'est opposé à la reconnaissance des droits de tous les citoyens et à la mise en oeuvre de politiques sociales permettant une meilleure cohabitation, il y a une indécence à aujourd'hui stigmatiser le manque d'intégration des populations d'origine étrangère, précise le communiqué. Avant de resserrer le tir sur l'initiateur de la polémique : Comme d'autres leaders de la droite en Europe, M. Ducarme semble tenté de mener une campagne agitant peurs et fantasmes. L'expérience indique pourtant à suffisance que, qui sème la peur, récolte la haine.

Ledit Daniel Ducarme parle pour sa part de « diabolisation ». Il persiste et signe. L'évaluation politique des moyens pour l'intégration doit impérativement être mise en oeuvre, (re)dit-il. Nous ne pouvons poursuivre dans une voie sans issue dans laquelle personne ne se sent ni bien, ni considéré, ni rassuré, ni sécurisé. Face à la peur de l'autre, aux discriminations, aux ghettos de vie, au décrochage scolaire et aux obscurantismes, il faut imaginer les voies de réconciliation pour que chacun se sente bien et en harmonie avec la société.

Le président du MR qui annonce, dans la foulée, que son parti consacrera, en novembre, vingt jours de rencontres, débats et réflexions à « la nécessité d'une autre et nouvelle politique de l'intégration ».·