Tony Blair redore son blason

AFP; JONES,ROLAND; MARTIN,PASCAL

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Vendredi 24 juin 2005

PASCAL MARTIN

Tony Blair a réussi son examen de passage hier devant le Parlement européen. Il y était venu présenter le programme de la présidence britannique du Conseil de l'Union européenne qui débutera le 1er juillet. Il y a reçu des applaudissements nourris.

Jouant de séduction, le Premier ministre a redoré l'image qu'il avait donnée lors du sommet de Bruxelles. Mercredi encore, le Luxembourgeois Juncker lui avait imputé la responsabilité de l'échec des négociations budgétaires européennes. Vous profitez que mon pays a le genou en terre après le non au référendum, a encore lancé le député français Jean-Louis Bourlanges.

Mais dans leur grande majorité, les parlementaires lui ont laissé le bénéfice du doute.

De fait, Tony Blair s'est peu exposé hier, livrant un discours essentiellement politique où la volonté de lutter contre le chômage a été mise en avant. Appelant de ses voeux une Europe sociale, il a rejeté un modèle lourd de 20 millions de chômeurs.

Pro-européen passionné, Blair a défendu l'élargissement. Sa présidence, promet-il, respectera les engagements pris à l'égard de la Turquie et de la Croatie.

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Tony Blair emballe les eurodéputés

Union européenne Les priorités de la présidence britannique seront essentiellement économiques

Il y a eu quelques cris et beaucoup d'applaudissements. Blair a réussi à effacer l'émotion suscitée la veille par Jean-Claude Juncker. The winner is...

ANALYSE

PASCAL MARTIN

Le temps est à la métaphore. Napoléonienne lors du dernier sommet de Bruxelles - ce « Waterloo », ce « Trafalgar » -, la voici romaine à l'heure de commenter la « victoire » de Tony Blair devant les eurodéputés. Veni, vidi, vici. Le Parlement s'est rangé derrière le tribun du peuple, s'amusait hier Gérard Deprez, au terme du débat. Mercredi, il avait aussi réservé une ovation à Jean-Claude Juncker. Mais c'était l'hommage du Sénat au Consul vaincu qui s'est bien battu.

L'impression qui restera est celle d'un grand numéro de séduction. Les critiques n'ont pas manqué, reprochant souvent à Tony Blair de vouloir tout sacrifier au marché au détriment d'une Europe sociale. Mais au bout du compte, le travailliste a été largement applaudi. « Schocking ! » si l'on sait que la veille son prédécesseur à la tête du Conseil de l'UE, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, avait été ovationné après avoir fait porter la responsabilité de l'échec du sommet bruxellois au Britannique.

Mais sur le fond ? Le discours de Tony Blair s'est essentiellement axé sur la Stratégie de Lisbonne qui, au printemps 2000, voulut faire de l'Europe l'économie la plus performante de la planète en 2010. Un mirage, désormais. Mais le travailliste ne compte pas baisser les bras. Parlant d'une Europe conçue pour rendre la vie meilleure au citoyen, rebondissant sur le mécontentement exprimé lors des référendums français et néerlandais, le Premier ministre a enfourché ses dadas. « Investissement dans le savoir, la qualification professionnelle, les politiques actives en matière de marché du travail, les pôles scientifiques et l'innovation, la revitalisation des quartiers et l'aide aux petites entreprises » doivent être mises au service d'une Europe capable de s'inscrire efficacement dans la globalisation. Comme il l'avait fait au soir du sommet de Bruxelles, Blair a plaidé la modernisation de l'Union européenne : Un budget moderne n'est pas un budget qui, pour les dix ans à venir, va continuer à consacrer 40 % de ses dépenses à la PAC. Paris appréciera.

Le discours présidentiel a également cherché à dissiper les inquiétudes portant sur le modèle social européen. Pas celui qui totalise 20 millions de chômeurs, a jeté Blair. Notre modèle social devrait être d'optimiser notre aptitude à soutenir la concurrence, et d'aider nos concitoyens à se faire à la mondialisation, à en saisir les chances et à en éviter les dangers.

Concrètement, la présidence britannique va de toute évidence se concentrer sur le travail législatif lié à la Stratégie de Lisbonne, comme la directive organisant la libéralisation des services - la fameuse directive Bolkestein - et l'aménagement du temps de travail, croit savoir l'eurodéputé Vert Pierre Jonckheer. Avec une chance d'obtenir un succès, a fortiori si l'Allemand Gerhard Schröder perd la chancellerie en septembre. Du reste, le travailliste est resté évasif sur les moyens actionnés pour mener l'agenda lisboète à bien.

Tony Blair s'est par ailleurs gardé de promettre quoi que ce soit sur la Constitution et le budget de l'Union. C'eût été pain bénit pour ses adversaires.

Dans les travées, les chefs de groupes parlementaires ont salué la volonté du Britannique. Le Vert Cohn Bendit a pointé du doigt les subsides agricoles octroyés aux Windsor ; le socialiste Martin Schulz a comparé la présidence qui s'annonce à l'Alpe d'Huez, mettant Tony Blair en devoir de gagner toutes les étapes ; les libéraux ont plaidé pour une économie moderne ménageant une justice sociale ; les chrétiens-démocrates et assimilés du PPE ont mis l'accent sur le danger de faire de l'UE une zone de libre-échange, etc. Exception faite de quelques attaques isolées, cette matinée parlementaire n'a jamais tourné au jeu de massacre. Bien au contraire.

Se présentant comme un défenseur de l'Union, plaçant la solution à la crise profonde qu'elle vit sur le plan politique et non institutionnel, Blair a emporté l'adhésion de son auditoire à force de séduction et de charisme. Mais aussi d'une certaine forme de sincérité. Il dit ce que beaucoup de responsables pensent, mais que le peuple n'accepte pas, commentait l'eurodéputé Gérard Deprez.

Un semestre pour quoi faire ? « Il ne propose rien de concret »

J.-L. Bourlanges

Eurodéputé français

Blair est habile : il a mis du moelleux dans son discours pour corriger la brutalité de sa position de la semaine dernière, sans pour autant changer de position. Il ne propose pas de solution sur le budget. C'est un discours vide : il n'apporte aucune réponse sur ce qu'il va faire durant la présidence. Sur quoi y aurait-il une relance ? Pas la Turquie, le budget, la PAC ou la Constitution. Blair fera des numéros très brillants, puis on essaiera de régler le budget sous présidence autrichienne. L'Europe n'est pas en crise aiguë ; c'est une Europe sans ambition, sans volonté commune, sans âme. Ce qui exclut tout rebond très fort. (Ma.D.)

Philippe Busquin

Philippe Busquin

Eurodéputé

Tony Blair a eu raison de remettre l'Union européenne dans le monde, de parler de la Chine, de l'Inde, de la Thaïlande. Je partage totalement cette vue. Je suis moins convaincu en ce qui concerne le modèle social. Il faut s'interroger sur le type d'emploi qu'il prétend créer. Il a eu également un discours rassurant en ce qui concerne les directives sur la libéralisation des services et le temps de travail. Mais quid de ses axes de travail ? Concrètement, rien n'est annoncé. Sur le plan du financement de la recherche, j'ai la même approche que les Britanniques. Mais ce n'est pas eux qui boucleront le budget. (P.Ma.)

Marco Incerti

Marco Incerti

Chercheur au Ceps

Plutôt que la présidence elle-même, la clef sera la réaction des autres Européens vis-à-vis de la présidence britannique. Car certains arguments de Blair sont valables, mais tous n'ont pas confiance en lui. Certains doutent de sa sincérité quand il propose de réformer le budget, s'interrogeant sur ses véritables objectifs. Il doit convaincre qu'il travaillera à l'intérêt européen. Il faut prendre le temps d'aboutir à une réforme réfléchie du budget, dans tous ses impacts sur l'avenir. Pour l'instant, la solution possible est un budget avec une clause de rendez-vous en 2008, 2009, pour une réforme plus approfondie. (Ma.D.)

Jan Kulakowski

Jan Kulakowski

Eurodéputé polonais

Il est très important que M. Blair ait souligné que l'Union européenne est une création politique, et pas seulement un marché commun. J'apprécie aussi la nécessité qu'il a évoquée de réformer une politique sociale qui s'est avérée inadaptée, et le fait de ne pas bloquer les processus d'adhésion. Mais il n'a indiqué aucune piste concrète pour sortir de la crise budgétaire et constitutionnelle. Et je regrette qu'il n'ait pas mentionné l'attitude très pro-européenne et solidaire des dix nouveaux Etats membres au sommet européen de la semaine dernière. (J.Kz.)

Paul Magnette

Paul Magnette

Professeur à l'ULB

Pour Blair, la présidence est un enjeu important. Comme il est en bout de course au niveau national, je pense qu'il dépensera beaucoup d'énergie, que la présidence sera dynamique. Mais les obstacles sont énormes. Etant pointé du doigt pour l'échec du budget, l'espoir est mince de le voir aboutir dans ce dossier. Sur « Bolkestein », comment avancer vu les situations française et allemande ? Je ne vois donc pas d'avancée majeure. Peut-être sur la directive temps de travail, s'il lâche du lest. Ce ne sera pas une présidence de décision ; le mieux qu'il puisse faire est d'apaiser le climat et de tracer des lignes pour l'avenir. (Ma.D.)

La PAC sert aussi le « gentlemanfarmer »

REPORTAGE

ROLAND JONES,

envoyé spécial

à Denmead (Hampshire)

Le geste est rare, le flegme souverain, mais la réponse est sans appel. Sans les aides directes versées par Bruxelles au titre de la politique agricole commune, je devrais mettre la clef sous le paillasson, soupire Tim Sykes qui possède une exploitation de 500 hectares située près de Winchester, à une centaine de kilomètres au sud de Londres.

Le gentilhomme fermier, âgé de 47 ans, pratique avec deux salariés le « mixed farming », l'élevage de vaches laitières et la culture du blé. Tim Sykes est performant. Le matériel est acheté au comptant. Il vient de construire sur ses terres un petit immeuble de bureaux et aménager un cottage loué à des citadins. Propriétaire de la moitié de son domaine, le reste étant loué, il est épaulé par deux employés à plein temps. Une belle affaire, à l'évidence. Ne vous laissez pas impressionner par ce que vous voyez. L'année est mauvaise, affirme pourtant l'agriculteur. Réponse typique sous toutes les latitudes...

Le vert est omniprésent dans cette bourgade du Hampshire, gardien d'un mode de vie traditionnel et d'un code de convenances : vert des calmes vallées où paissent vaches et moutons, vert des pelouses, écrin des habitations de brique rouge et des manoirs géorgiens affublés de drôles de noms et regroupés autour de l'église St Peter and St Paul.

Son épouse Anne tient la comptabilité et à ce titre est chargée de remplir les formulaires réclamés par Bruxelles. C'est un véritable cauchemar, dit-elle à propos du nouveau régime d'aide entré en vigueur au début de l'année et destiné à décourager la surproduction. La chemise contenant la documentation est aussi épaisse qu'un annuaire de téléphone. Nous sommes des agriculteurs évolués et cette affaire est gérée de manière efficace. Mais les règles de la PAC sont incompréhensibles. Les fonctionnaires enfermés dans leurs bureaux de Bruxelles n'ont aucune idée de ce qui se passe sur le terrain.

La politique agricole commune européenne n'a jamais eu bonne presse en Grande-Bretagne, qui avait obtenu en 1984 son fameux rabais - le remboursement annuel des deux tiers de sa contribution annuelle nette, soit environ cinq milliards d'euros - parce que ses structures agricoles ne lui permettaient pas d'absorber autant d'aides que ses partenaires. Du coup, le royaume contribuait davantage à la caisse commune de ceux-ci.

Reste que malgré la complexité et la lourdeur des procédures administratives pour obtenir les aides au titre de la PAC, Albion n'a pas trop à se plaindre de son sort. Environ 200.000 fermiers et compagnies agricoles britanniques touchent l'argent de la PAC. Les subsides sont attribués au prorata de la superficie des exploitations et non plus du type de production. Or, la superficie moyenne des exploitations ici est de 70 hectares contre 43, par exemple, en France. L'assistance est versée en livres sterling en une seule fois en décembre, avec une avance en juillet. En moyenne, la subvention s'élève à deux cents livres (300 euros) l'hectare.

En échange de ces subventions, Tim Sykes doit veiller à l'environnement, laisser pousser les haies, faire détruire par une firme spécialisée au lieu de les incinérer les bidons de produits chimiques vides ou les cordes en plastique utilisées pour ligoter les bottes de foin. De l'avis général, malgré les crises sanitaires, en particulier l'épizootie de fièvre aphteuse, la baisse de la consommation, l'ouverture des frontières à l'Est et la rude concurrence, l'agriculture britannique hautement mécanisée, dominée par les grandes propriétés très diversifiées, se porte bien. En aval, plus de quatre millions de personnes sont employées dans une industrie agroalimentaire figurant au carnet rose d'un secteur manufacturier réduit à une peau de chagrin.

Tim Sykes n'aime pas Tony Blair et le New Labour. Trop citadin, trop nordiste, trop sophistiqué. Ce chasseur ne pardonne pas au gouvernement travailliste d'avoir interdit la chasse à courre, une institution dans ce coin traditionnel, berceau du cricket où flotte le sentiment d'un pacte avec l'éternité. Outre la presse professionnelle, Tim Sykes lit tous les jours le « Daily Mail », un quotidien ouvertement europhobe qui ne cesse de fustiger le prétendu gaspillage de l'argent européen au profit des petits fermiers du continent, en particulier français. Sans évoquer les déclarations de Jacques Chirac, cet Anglais plus vrai que nature se définit toutefois comme un grand admirateur des agriculteurs français, allemands, belges : Ici, il n'existe aucune solidarité de la nation vis-à-vis des agriculteurs. Nos collègues du continent nous aident avec leurs barrages routiers. Ils ont la force et le nombre pour faire plier leur gouvernement ou les hypermarchés.

Plutôt que Bruxelles, la grande distribution multinationale, voilà l'ennemi, elle qui utilise sa puissance commerciale pour imposer des prix d'achat faibles aux coopératives sans pour autant répercuter sur les étiquettes. Et Tim Sykes de s'emporter contre le supermarché du coin qui fait payer le litre de lait 1,30 livre alors qu'il n'en reçoit que 15 pence.

« Je suis un Européen passionné »

TEXTO

Voici quelques points forts du discours de Tony Blair :

Dans chaque crise, il y a une opportunité. Il y en a une ici et maintenant pour l'Europe. (...) La question n'est pas entre une Europe du « libre marché » et une Europe sociale, entre ceux qui veulent en revenir à un marché commun et ceux qui croient dans l'Europe en tant que projet politique (...) Je suis un Européen passionné. (...) Je crois en l'Europe en tant que projet politique. Je crois en une Europe avec une forte dimension sociale. (...)

Les Etats-Unis sont la seule superpuissance mondiale. Mais la Chine et l'Inde, dans quelques décennies, seront les deux plus importantes économies dans le monde, chacune d'elles avec une population triple de celle de l'UE. (...) Si les nations européennes, confrontées à cet immense défi, décident de se replier sur elle-même dans l'espoir d'échapper à la mondialisation (...), nous risquons l'échec.

(...) La question n'est pas l'idée de l'Union européenne. C'est la modernisation. (...) C'est une crise de direction politique. (...) Le but de notre modèle social devrait être de renforcer notre capacité à être compétitifs, d'aider les gens à faire face à la mondialisation. (...)

Je veux dire un mot du sommet de vendredi dernier. On a suggéré que je ne voulais pas d'un compromis sur le rabais britannique, que je n'ai soulevé la question de la réforme de la PAC qu'à la dernière minute. (...) Or, je suis le seul dirigeant britannique à avoir jamais dit que je remettrais le rabais sur le tapis. Je n'ai jamais dit qu'il fallait mettre fin à la PAC maintenant ou la renégocier toutes affaires cessantes. (AFP.)