Toutes les coalitions sont asymétriques

n.c.

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Mercredi 5 décembre 2007

Carte blanche

Jean-Benoît Pilet Régis Dandoy Centre d’étude de la vie politique (ULB)

Au lendemain de la deuxième démission d’Yves Leterme, l’Open VLD et le MR ont rédigé une déclaration commune rappelant leurs liens indéfectibles et demandant au CD&V et au CDH de discuter d’abord entre eux avant de revenir à la table des négociations d’une éventuelle Orange bleue. Cette stratégie s’inscrit en plein dans une logique de famille politique. L’Orange bleue serait ainsi la coalition symétrique des libéraux et des centristes du Nord et du Sud du pays.

Toutefois, une lecture attentive des évolutions de la vie politique belge depuis plusieurs décennies nous amène à poser le constat suivant : cette lecture est dépassée, obsolète ; les familles politiques n’existent plus. De là, découle l’inutilité d’encore parler de « coalitions symétriques » ou de bipartite, voire de tripartite. A l’éventuelle exception des écologistes, tous les partis présents au Parlement sont des partis singuliers, autonomes, et non des déclinaisons linguistiques des familles politiques nationales unies, qu’elles soient sociale-chrétienne, libérale ou socialiste.

Tout d’abord, dans les matières communautaires, il est de plus en plus évident que chaque formation politique se sent plus « en famille » avec les autres partis de son groupe linguistique qu’avec celui qui est supposé être son « parti frère » dans l’autre communauté. D’ailleurs, le même constat peut de plus en plus être posé pour nombre de dossiers, qu’il s’agisse de socio-économique, d’environnement, de justice, d’immigration… Une récente étude du contenu des programmes électoraux des partis menée par le Cevipol (1) démontre que, mis à part les partis écologistes flamand et francophone, les partis ont tendance à de plus en plus se démarquer idéologiquement de leur « frère » de l’autre côté de la frontière linguistique. Ainsi, si aujourd’hui le SP.A est toujours idéologiquement plus proche du PS que n’importe quel autre parti, la tendance entre eux est à la distanciation. D’ici peu (si ce n’est déjà le cas), le SP.A ne sera plus forcément le parti idéologiquement le plus proche du PS. Les tendances sont quasi similaires en ce qui concerne les autres partis traditionnels tant au nord qu’au sud de la frontière linguistique.

Au-delà des stratégies politiques comme celle du MR et de l’Open VLD, qui visent surtout à mettre la pression sur les deux membres « orange » de l’alliance gouvernementale en voie de construction, la notion de « famille politique » est dépassée. Les gouvernements ne seront plus jamais des bipartites ou des tripartites. Chaque partenaire doit être compté séparément, il faut parler de quadripartites, pentapartites…

De là, découle la nécessité d’étudier avec moins de réticence les possibilités de coalitions asymétriques. Si les familles politiques n’existent plus, l’obligation de symétrie Nord/Sud ne tient plus. D’ailleurs, constitutionnellement, rien ne s’oppose à de telles coalitions asymétriques.

Mieux encore, elles se sont déjà produites dans l’histoire politique belge. Cela a été le cas pour la « famille » régionaliste dans les années 1970 et 1980. Successivement, le Rassemblement wallon, le FDF et la VU ont été au pouvoir sans les autres formations régionalistes. Plus proche de nous, en 2003, le parti écologiste Agalev était resté quelques semaines seul au gouvernement fédéral après qu’Ecolo eut quitté la majorité suite à l’affaire des vols de nuit.

Les coalitions asymétriques ont donc déjà été marginalement employées. Elles le seront à l’avenir de façon systématique.

En prendre conscience a deux mérites. Premièrement, cela rappelle qu’au-delà des noms des partis et de leur histoire, quand un gouvernement se forme, les programmes et les idées comptent, et ceux-ci ne permettent plus véritablement de parler de familles politiques.

Ensuite, et surtout, cela nous ouvre les yeux sur la situation politique actuelle : les coalitions en Belgique seront toutes, par définition, longues à naître car elles nécessiteront toujours quatre, cinq, voire six partis et non plus « seulement » deux ou trois familles politiques.

(1) Pour plus d’informations sur cette recherche, allez sur le site web

www.cevipol.be