trois lettres pour une seule crise : « V.U.L. »

MESKENS,JOELLE; COPPI,DAVID; PADOAN,BERNARD

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Samedi 14 mars 2009

six mois après la faillite de Lehman Brothers, plusieurs scénarios pour la crise : courte durée (V), reprise lente (U) ou récession prolongée (L).

La crise sera-t-elle « V », « U » ou « L » ? Henri Bogaert, commissaire au Bureau du Plan, a marqué les esprits, vendredi matin, au conseil des ministres.

Herman Van Rompuy avait convoqué les experts pour faire le point sur la situation économique. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », dit-on. À coup de courbes épousant les formes de trois lettres de l’alphabet, il a tracé trois scénarios possibles : la pointe du « V » symbolise une chute et une reprise rapides, les rondeurs du « U » incarnent la longueur et la reprise lente, l’angle droit du « L » marque une chute vertigineuse et un « électro » plat sur la durée.

Et alors ? Six mois après la faillite de Lehman et trois mois après le plan de relance, le gouvernement doit envisager d’autres mesures et étudier toutes les hypothèses. Seule certitude : les moyens budgétaires limités.

P.2 & 3 temps fort

P.18 l’édito

P.44 rudy thomaes (FEB) :

« le pire viendra au troisième trimestre »

Tsunami sur l’emploi

Crise Il y a six mois, Lehman Brothers faisait faillite

En six mois, la crise financière est devenue économique. Et les emplois disparaissent par millions.

Six mois. Six mois, déjà. Il y a six mois, la banque d’affaires américaine Lehman Brothers annonçait être en faillite. Un séisme sans précédent. Depuis, la planète financière et économique n’a cessé de trembler.

Certes, la crise avait déjà commencé à faire ressentir ses effets avant ce 15 septembre 2008. Des secteurs comme l’automobile, la sidérurgie ou le textile avaient commencé à réduire la voilure pour faire face au ralentissement de l’activité économique. Mais depuis, on a compris que le monde n’échappera pas à une crise majeure qui se traduit par de (très) importantes pertes d’emplois. La semaine dernière, Charles Dan, l’un des directeurs du Bureau international du travail (BIT), déclarait que « si les tendances actuelles se confirment, il y aura une perte de 18 à 30 millions d’emplois dans le monde. Et si la crise s’aggrave, ce chiffre pourrait monter à 50 millions ».

Les chiffres défilent, à en donner le tournis. Aux Etats-Unis, épicentre de la crise, les statistiques s’affolent : sur le seul mois de février, 651.000 emplois ont disparu, a annoncé le Département du travail. Qui corrigeait dans la foulée les données pour janvier et décembre, les portant respectivement à 655.000 et 681.000 postes supprimés, faisant du dernier mois de l’année 2008 le pire mois pour l’emploi aux Etats-Unis depuis octobre… 1949 ! Sur l’ensemble de l’année 2008, les Etats-Unis ont perdu 2,6 millions d’emplois. Le taux de chômage américain s’élève désormais à 8,1 %, son plus haut niveau depuis 1983. Et certains économistes le voient déjà à 9, voire 10 % d’ici à la fin de l’année.

L’organisation patronale européenne BusinessEurope s’attend à ce « que 4,5 millions d’Européens perdent leur emploi en 2009 », selon son président, Ernest-Antoine Seillière. Les chefs d’entreprise sont donc plus pessimistes que la Commission européenne, pour qui 3,5 millions d’emplois devraient être supprimés dans l’Union cette année, à en croire ses prévisions économiques à la mi-janvier.

Tous les secteurs sont touchés par ce « tsunami ». En premier lieu, il y a évidemment le secteur financier, au cœur de la crise. Les groupes bancaires et d’assurance ont multiplié les plans de licenciements massifs, en même temps qu’ils appelaient les Etats à leur secours. Selon une étude de l’Organisation internationale du travail (OIT), le secteur a supprimé au moins 325.000 emplois dans le monde, dont 130.000 sur la seule période allant d’octobre 2008 à mi-février 2009. Et encore, cette statistique ne tient pas compte des annonces inférieures à mille emplois, et sous-estime « de manière significative les pertes réelles d’emplois », signale l’OIT. Qui est tout sauf optimiste : « On peut s’attendre que les pertes d’emplois augmentent encore plus vite, alors que l’économie mondiale s’enfonce toujours plus dans la récession et que les institutions financières subissent de plus importantes dépréciations d’actifs. »

Autre secteur violemment secoué : l’automobile. Les constructeurs américains sont les plus sévèrement touchés. General Motors a déjà annoncé la suppression de 66.000 emplois sur les 266.000 que compte le groupe. Et on ignore encore à quelle sauce les travailleurs d’Opel, la filiale européenne de GM, vont être mangés. Ford a annoncé vouloir se séparer de 10 % de ses 246.000 travailleurs. Au Japon, Nissan va supprimer 20.000 emplois. En Europe, Volvo, Saab ou PSA ont également annoncé des « dégraissages ». VW va supprimer en 2009 la totalité de ses emplois intérimaires (16.500) tandis que Daimler (Mercedes) va mettre 18.000 travailleurs au chômage technique.

Et la Belgique ? Pas plus qu’un autre, notre pays n’est épargné. Il y a un mois, la Banque nationale révisait à la baisse ses prévisions pour l’économie. Anticipant une contraction de l’ordre de 2 % de l’activité du pays en 2009, la BNB annonçait la disparition de 57.000 emplois entre décembre 2008 et décembre 2009, poussant le taux de chômage de 7,1 % à 7,8 % durant la même période. Or, en dépit des premiers effets de la crise, le compteur de 2008 affichait encore un solde positif de plus de 70.000 emplois. De fin 2002 à fin 2008, 312.000 nouveaux emplois ont été créés en Belgique, rappelle Bart Van Craeynest, analyste de la KBC.

Selon un décompte effectué par le syndicat socialiste FGTB, sur les six derniers mois, ce sont déjà 13.500 emplois qui ont été supprimés (ou dont l’employeur a annoncé la suppression), dans le cadre de procédures de licenciements collectifs. Preuve de l’accélération des destructions d’emplois, du 1er janvier au 1er septembre 2008, seuls 2.234 suppressions avaient été annoncées dans des procédures similaires. Et les chiffres de la FGTB ne tiennent pas compte des PME, ou des licenciements ne nécessitant pas de procédure collective.

Traditionnel « baromètre de l’emploi », l’intérim est en première ligne. « On avait déjà senti un ralentissement en juin-juillet, sur le segment des ouvriers, explique Sébastien Delfosse, porte-parole de Federgon, l’association professionnelle du secteur. Mais à partir d’octobre, la détérioration a été très forte, y compris chez les employés. Par rapport au même mois de l’année dernière, le nombre d’heures d’intérim prestées a chuté de 8 % en octobre, 10 % en novembre, 16 % en décembre et 21 % en janvier. Cette dernière chute est la plus forte qu’on ait connue dans le secteur. Nous avons été très surpris par la rapidité de la dégradation. »

Pour Etienne de Callataÿ, économiste en chef de la Banque Degroof, tabler sur un ralentissement de l’économie belge de 2 %, comme le faisait la BNB il y a un mois à peine, est « déjà obsolète. On sera plutôt à - 3 %, prévient-il. Pour ce qui est de l’emploi, je suis persuadé que ce qui est dans le pipeline est très sombre. » Si les baromètres de confiance restent très bas pendant six mois, avant de se rétablir progressivement, Bart Van Craeynest pense que 140.000 emplois pourraient disparaître en Belgique en 2009-2010. L’économiste de la KBC rappelle : lors des récessions précédentes, « on avait perdu 95.000 jobs au milieu des années 70, 191.000 au début des années 80, 50.000 au début des années 90 et 16.000 en 2001-2002 ».

Cette situation pourrait miner encore davantage le moral des Belges. Un sentiment croissant d’inquiétude pour l’avenir qui devrait, selon Etienne de Callataÿ, accroître l’épargne au détriment de la consommation. Avec quelle conséquence ? « Après la production, d’autres secteurs vont être touchés, comme l’horeca, la distribution, les loisirs », avance-t-il. D’autant que si la situation continue à se dégrader, les chefs d’entreprise qui se sont encore abstenus de licencier, « à cause du coût de ces procédures et du risque de déperdition de compétences, devraient être rattrapés par la réalité », pronostique Etienne de Callataÿ. Et passer à l’acte. « Nous n’envisageons pas d’embellie à court terme, prévient Sébastien Delfosse. Nous n’avons pas touché le fond. »

De fait, de nouvelles vagues de pertes d’emplois semblent proches. Après avoir essuyé un premier grain au cours du quatrième trimestre 2008 (2.500 emplois supprimés entre fin août et fin décembre), le secteur textile est sur le point d’annoncer une nouvelle bordée de licenciements. Pire, selon Fa Quix, le président de Fedustria, l’association des entreprises du secteur textile et de l’ameublement, de nombreuses sociétés seraient à ce point à court de liquidités qu’elles ne pourraient pas payer les plans de restructurations. « Les sociétés ont besoin de leurs liquidités pour alimenter l’activité, explique Fa Quix. Elles ne peuvent plus payer les licenciements. Il y a des risques réels de faillites, avec encore plus de pertes d’emplois à la clé. » Un scénario-catastrophe ? « Cette crise est un choc majeur, constate Etienne de Callataÿ. Croire que les choses vont mécaniquement redémarrer à la fin de cette année, c’est une vision très optimiste. » Un optimisme qu’il ne partage visiblement pas.

P.18 l’édito

P.44 rudy thomaes (feb) VEUT DE nouvelles MESURES

« VUL », pour les trois scénarios de crise illustrés…

« VUL », pour les trois scénarios de crise illustrés…

Le Commissaire au Bureau du Plan, Henri Bogaert, a eu son petit succès vendredi matin au comité ministériel restreint en exposant la théorie de la « V.U.L », pour les trois scénarios de crise possibles.

Des scénarios illustrés, donc, par ces trois lettres capitales.

Lisez : le « V » rend compte d’une crise économique foudroyante et de courte durée, puis d’un rebond soudain et puissant de la croissance. Ouf.

Le « U » évoque une chute en piqué de la croissance, une crise plus longue, une reprise lente. Dur.

Le « L », lui, vous l’avez compris : la chute, et puis rien. Sinon la récession, la stagnation… Sauve qui peut !

Ce troisième scénario est emprunté plus spécialement aux analyses d’un économiste new-yorkais, Nouriel Roubini, qui, sachez-le, privilégie le scénario en « U », mais estime la probabilité du « L » à une sur trois… Tout le monde peut se tromper. (D. Ci.)

En Belgique, la relance est hors de prix

La relance sans le sou ? C’est le défi pour le pays. Un peu la nouvelle version du « mur de l’argent ». Au gouvernement fédéral, il y a le sentiment qu’après celle de décembre 2008 (augmentation des allocations sociales, aides aux entreprises en difficulté, soutien à la construction, etc.), une deuxième série de mesures anti-crise est nécessaire, mais aussi la conviction que toute dépense devra être compensée budgétairement, sur-le-champ, pour avoir un impact zéro sur des comptes dans le rouge vif.

Donc : des mesures de relance ciblées et temporaires, oui. Les décisions tomberont dans les prochains jours. Un plan de relance digne de ce nom, non.

Nos cinq grands experts nationaux ont défilé vendredi matin rue de la Loi, devant le comité ministériel restreint, réunissant Premier et vice-Premiers, pour dresser un sombre tableau de la situation socio-économique : Henri Bogaert, du Bureau du plan, Robert Tollet, du Conseil central de l’économie, Luc Coene, du Conseil supérieur des finances, Jan Smets, du Conseil national de l’emploi, et Guy Quaden, de la Banque nationale.

-2,5 % de décroissance

Leurs prévisions : à politiques inchangées, le déficit des finances publiques oscillerait entre 3,3 et 3,5 % du PIB en 2009 ; la dette s’élèverait à quelque 89 % du PIB – on vient de 82 % et, à politiques inchangée toujours, elle passerait la barre des 100 % en 2012 ; enfin, la (dé)croissance économique glisserait à – 2,5 % du PIB (selon le Bureau du Plan), alors que le contrôle budgétaire de février dernier avait été bouclé sur la base d’un taux de – 1,9 %.

Les « experts » ont expliqué encore que la Belgique payait un tribut budgétaire supérieur à ses voisins par temps de crise, à cause de (grâce à) ses « stabilisateurs automatiques » : la part des recettes et de prestations sociales dans les comptes publics est plus importante qu’ailleurs.

A savoir enfin : dans la crise bancaire, la Belgique a engagé un montant s’élevant à 87 % du PIB, en interventions et garanties, soit quelque 300 milliards d’euros. C’est plus, proportionnellement, que les autres Etats européens. La moyenne de l’Union des vingt-sept est de 25% du PIB.

Pour plomber l’ambiance, s’il le fallait, Henri Bogaert, du Bureau du Plan, a exposé au passage la théorie de la… « V-U-L », pour les scénarios de crise possibles : lire ci-dessus.

L’optimisme de la volonté, le pessimisme de l’intelligence : tout cela inspire la plus grande prudence aux ministres de Van Rompuy Ier, et ne parlons pas du chef du gouvernement, bien connu pour être traversé de frissons à voir filer les déficits…

N’excluant pas de nouvelles mesures de relance au printemps, il avait prévenu, dans une interview au Soir le 7 février : « On peut prendre des initiatives, qualitatives, avec un coût réduit. Je n’en dirai pas plus. La relance n’est pas uniquement une question d’argent. Il s’agit notamment d’aider les marchés de l’emploi de façon structurelle, sans trop puiser dans les budgets. » Enigmatique.

Joëlle Milquet verrait bien des mesures complémentaires en emploi, Laurette Onkelinx en social, Didier Reynders en fiscalité. A commencer par la diminution de la TVA dans l’Horeca conformément aux engagements européens. Cela coûtera un peu moins de 500 millions d’euros si le taux descend à 6 %, 300 millions si on se limite à 12 %, cela sans les effets retours, précise-t-on aux Finances. Où l’on avance ses priorités « en cas de » relance : baisses de la TVA pour les soins à domicile, les travaux domestiques, les coiffeurs ; investissements publics ; chômage économique pour les employés.

On le voit : les marges sont infimes, mais le politique sait se faufiler.

En France, l’impuissance des politiques en question

PARIS

De notre envoyée permanente

Le patron de Sony France séquestré toute une nuit dans une usine landaise où 300 emplois sont condamnés. Un brasier de pneus devant l’usine d’équipements automobiles Continental de Clairoix (nord de Paris), où 1120 licenciements sont programmés. Un flot de critiques contre Total, qui supprime 550 postes alors que la première entreprise française a réalisé 14 milliards de bénéfices. À chaque jour sa litanie de plans sociaux et ses cris de colère.

Avec 90.000 demandeurs d’emplois de plus le mois dernier – un record –, la France plonge dans les profondeurs de la crise. Le chômage, revenu aujourd’hui à 7,8 %, menace de repasser dès l’an prochain la barre des 10 %.

Salariés et syndicats ne sont pas seuls à s’indigner. Les politiques aussi montent au front. Et pas seulement dans les rangs de l’opposition. « Les promesses doivent être tenues et les procédures, respectées », avertit le chef de l’État à l’adresse des responsables de Continental. Nicolas Sarkozy a même profité d’une rencontre avec Angela Merkel jeudi pour obtenir de la chancelière qu’elle fasse pression sur le groupe allemand propriétaire de l’usine de pneumatiques. La ministre de l’Économie Christine Lagarde se dit elle aussi « choquée » et le secrétaire d’État à l’Industrie Luc Chatel dénonce une « trahison ».

Des hauts cris, certes, mais comme autant de moulinets avec les bras ? La crise repose brutalement la question de l’impuissance du politique. Il y a dix ans déjà, le socialiste Lionel Jospin, alors Premier ministre, avait dû en faire l’amer constat. « L’Etat ne peut pas tout », avait-il admis à l’annonce de licenciements chez Michelin. L’aveu avait d’ailleurs contribué à sa défaite présidentielle de 2002. Dix ans plus tard, la gauche rêve de redonner aux politiques les moyens d’amortir la violence des marchés. Martine Aubry, première secrétaire du PS, plaide en faveur d’une loi pour encadrer les licenciements. « Quand on fait des résultats et qu’on veut licencier, on doit en payer le coût : reclasser les salariés et recréer autant d’emplois qu’on en a supprimé », dit-elle. L’aile gauche du parti socialiste va même plus loin et s’interroge, à la manière de Benoît Hamon, sur l’idée de rétablir l’autorisation administrative de licenciements, supprimée en 1986. « De l’utopie législative ! », balaye le secrétaire d’État à l’Emploi, Laurent Wauquiez. Ce jeune ministre, étoile montante de la droite, propose plutôt de miser sur la responsabilité des entreprises. « Il faut faire en sorte que l’argent dégagé bénéficie de manière équilibrée aux actionnaires et aux

salariés », dit-il. Mais l’exemple de Total montre la limite de l’exercice. Comment contraindre une entreprise si elle rechigne à être solidaire ?

Nicolas Sarkozy maintient l’orientation de son plan de relance (26 milliards), essentiellement axé sur l’investissement, même s’il a consenti quelques mesures sociales (2,6 milliards) pour les ménages les plus fragilisés. Il défend aussi ses coups de pouce aux secteurs les plus frappés, comme l’automobile. Pour doper le marché, il a pris des mesures ponctuelles (prime à la casse) en échange de la promesse des constructeurs de ne pas délocaliser. Mais comment aller au-delà ? L’Europe s’inquiète déjà du « protectionnisme » français.

Et si la France n’avait plus qu’à se résigner en attendant l’embellie ? Le gouvernement semble se préparer au pire. Ce n’est pas tant les grands mouvements sociaux qui l’inquiètent, alors qu’un nouveau jeudi noir se profile cette semaine pour la défense de l’emploi. « Ces mouvements classiques sont bien encadrés par les syndicats, qui ont des services d’ordre responsables », estime la ministre de l’Intérieur. Michèle Alliot-Marie confie par contre particulièrement redouter que la crise favorise des « actes de désespoir ». Avec la séquestration du patron de Sony et le brasier de Clairoix, il est à se demander si ceux-ci n’ont pas déjà commencé…