TROUBLES NAKHITCHEVAN FRONTIERE URSS-IRAN

MATHIL,POL

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Jeudi 4 janvier 1990

Flambée dans le Caucase

à la frontière avec l'Iran

Nouveau front ethnique ou religieux, les deux à la fois sans doute, et nouveaux problèmes pour Mikhaïl Gorbatchev qui doit faire face à une soudaine flambée de nationalisme azéri à un point particulièrement délicat, s'il en est, à savoir à la frontière soviéto-iranienne, plus précisément sur le territoire de la république soviétique autonome de Nakhitchevan, une enclave sous administration de l'Azerbaïdjan bien que séparée de celle-ci par l'Arménie.

Un manifestant a été tué dans les affrontements avec les soldats déployés dans la région après que des foules d'émeutiers eurent attaqué des postes de garde sur les 140 kilomètres de la frontière dans une série d'actions probablement inspirées par le nationalisme azéri. Selon les dernières nouvelles, les troubles se sont étendus du Nakhitchevan à toute la frontière de l'URSS avec l'Iran.

Selon l'agence officielle Tass, les foules auraient mis à feu et détruit des installations techniques, lignes téléphoniques, pylônes électriques et bornes, et tenté de franchir illégalement la frontière, tout en menaçant des gardes-frontière et leurs familles. Tass affirme que les émeutiers, «certains en état d'ébriété ou sous l'emprise de la drogue», étaient menés par des «extrémistes». «Les actions barbares sans précédent visant à déstabiliser la situation à la frontière ont été précédées d'activités inspirées par des éléments irresponsables qui espèrent aggraver la situation déjà tendue dans la république et en Transcaucasie en général», a ajouté Tass.

La version de l'agence Tass n'est pas partagée par tout le monde. Le porte-parole du ministère soviétique des Affaires étrangères, Guennadi Guerassimov, a affirmé mercredi qu'«il y a des extrémistes qui pensent que la frontière avec l'Iran n'est pas nécessaire», confirmant ainsi indirectement que les troubles étaient inspirés par le nationalisme azéri.

Le journal Izvestia, citant I. Petrovas, responsable du KGB dans la région frontalière du Caucase, affirme que les manifestants réclament la réunification du sud de l'Azerbaïdjan avec le nord de l'Iran. Une partie du Front populaire azéri mène une campagne en vue d'unir les Azéris des deux côtés de la frontière. Selon M. Petrovas, les émeutiers préparaient leurs opérations depuis plusieurs semaines. «C'est pratiquement sur la totalité de la frontière entre l'Iran et l'Azerbaïdjan qu'une situation com-plexe est apparue, soit sur quelque 790 kilomètres» ajoutent les Izvestia.

Le journal iranien Kayhan a parlé pour sa part de manifestations de musulmans chiites azéris à la frontière, scandant des «slogans pro-islamiques» et réclamant la liberté religieuse dans leur pays.

Des deux cotés

de la frontière

Il y a 6 millions d'Azéris en Azerbaïdjan soviétique et environ 9 millions en Iran. De nombreux Azéris, des deux cotés de la frontière, gardent un puissant sentiment national unitaire et ne reconnaissent pas le traité entre l'Iran et l'URSS qui, selon eux, a séparé leur nation d'une façon totalement arbitraire.

Certes, après une longue période de tension entre l'Iran et l'URSS - traitée au départ par le Téhéran révolutionnaire de second «grand Satan» après les Etats-Unis -, les relations se sont nettement améliorées et il apparaît peu probable que l'Iran veuille chercher à fomenter des tensions religieuses dans la région.

Ali Akbar Hashemi Rafsandjani, alors président du Parlement, s'est rendu à Moscou peu avant d'être élu chef de l'Etat en juin dernier et fut le premier dirigeant iranien à visiter l'URSS depuis la révolution islamique de 1979. Après la fin de la guerre du Golfe et le retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan, Moscou, qui fournissait 90 % de l'armement de l'Irak, a accepté d'aider à réarmer l'Iran. Téhéran, de son côté, se serait engagé à jouer un rôle médiateur dans le conflit afghan et à s'abstenir d'attiser la flambée du fondamentalisme islamique en Asie centrale soviétique où vivent quelque 50 millions de musulmans.

Il reste que les Azéris ont une double particularité qui fait que leur cas doit être traité d'une façon très délicate. Comme les Moldaves, les Tadjiks ou les Mongols, les Azéris constituent, en effet, une nation divisée par la frontière soviétique, tracée souvent tout à fait artificiellement. Ce sont donc des pays - comme, toute proportion gardée, la RDA - dont la population pourrait se réclamer, le cas échéant, de solidarité et même d'unité avec l'autre partie vivant à l'étranger, en l'occurrence en Iran.

Mais, surtout, outre leurs affinités ethniques, les Azéris sont également proches de leurs frères vivant en Iran sur le plan religieux: les Azéris sont les seuls musulmans chiites (comme les Iraniens) vivant en URSS.

Les deux facteurs, la glasnost aidant, expliquent pouquoi récemment, le Front populaire azéri s'est scindé en deux, l'une des factions réclamant un «grand Azerbaïdjan» regroupant les Azéris des deux côtés de la frontière soviéto-iranienne. Vagiv Samedoglu, rédacteur en chef du journal du Front populaire à Bakou, capitale de l'Azerbaïdjan, a déclaré que les Azerbaïdjanais soviétiques qui campent depuis près d'un mois près de la frontière veulent rencontrer leurs parents et amis iraniens. Ils demandent aussi une frontière ouverte aux personnes et au commerce, alors qu'elle est fermée depuis l'époque de Staline.

Par ailleurs, aussi en Azerbaïdjan, mais dans le district de Djalilabad, au sud de Bakou, quelque 85 personnes, selon Tass, ont été blessées dans des heurts entre manifestants et policiers, au cours desquels le siège du parti et de la milice ont été attaqués, apparemment pour réclamer des réformes électorales.

Le Caucase s'enflamme donc de nouveau. En fait, depuis les terribles heurts (et même pogroms) en 1987 et 1988 entre les Azéris et les Arméniens autour du sort de la région du Nagorny-Karabakh, administrée par Bakou mais habitée par les Arméniens, le Caucase n'a jamais retrouvé le calme. Comme l'indiquent les incidents sur la frontière iranienne, ce n'était, au plus, que le calme avant la tempête.

P. Ml.