Un ancien marin au long cours au secours de malades désespérés Lèpre: les damnés du delta du Danube

LALLEMAND,ALAIN

Page 12

Lundi 15 mars 1999

Un ancien marin au long cours au secours de malades désespérésLèpre: les damnés du delta du Danube

Aux confins de la Roumanie, de l'Ukraine et de la Moldavie, la dernière léproserie d'Europe est un bout de paradis arraché à l'enfer.

TICHILESTI (DELTA DU DANUBE)

De notre envoyé spécial

Vasile, 68 ans, est arrivé dans la communauté en 1945: il avait quatorze ans, était malade de la lèpre depuis six ans déjà. Il pensait qu'une fois guéri il pourrait réintégrer son village natal, Iasi (Nord), pour reprendre ses études. Las, les livres scolaires qu'il emporta ne lui furent plus jamais nécessaires. Aujourd'hui, l'homme qui nous parle fait tenir ses pieds dans de demi-pantoufles recousues à dimension, ses paupières sont devenues béantes, mais surtout, l'oeil du visiteur ne peut se détourner de ses moignons de mains où ne subsistent que quelques premières phalangues. Entre majeur et index droits carbonisés, métamorphosés en pierre de charbon, une cigarette termine de se consumer sans qu'il en ressente la douleur ni l'odeur de chair brûlée. Une main noire comme un fourneau de pipe...

La léproserie de Tichilesti (Isaccea, département de Tulcea), la dernière d'Europe, se trouve au nord du delta du Danube, en terre roumaine mais à moins de deux kilomètres de l'Ukraine, quarante kilomètres de la Moldavie. Dans une terre inhospitalière bonne pour le maïs et la vigne, où la majorité des habitations sont encore constituées de boue et torchis de roseau, le «stuf». Ici, on parle moldave, un roumain mouillé à la russe, et nul ne sait s'il faut souhaiter l'été ou l'hiver; s'il faut préférer les routes coupées et les débordements du Danube qui gèlent les terres et emprisonnent les forêts, ou l'invasion des moustiques dans un marigot à l'échelle d'une nation.

Quand Tichilesti fut créé, en 1928, la seule route dont on dota la léproserie était et est toujours à sens unique: Il n'est pas prévu qu'on puisse sortir de la léproserie , remarque non sans humour le D r Barbu Ignatescu, 63 ans, ancien médecin de navire et responsable actuel du centre où il attend sa retraite. L'homme de l'art, qui roula sa bosse entre Saint-Pierre-et-Miquelon et Kinshasa, entre pôle Nord et équateur, ne pensait pas troquer les bouges à marins pour les images pieuses orthodoxes, ni finir dans une cuvette de dix hectares où ne subsistent aujourd'hui que 32 lépreux stabilisés, soignés à la Disulone mais souffrant de séquelles graves. En Europe, on soigne désormais la lèpre en quatre mois. Mais ici, il s'agit de patients anciens, qui ont parfois végété jusqu'à vingt ans dans des hôpitaux avant qu'on ne puisse diag- nostiquer correctement leur affection. Bassarabie, Moldavie et Roumanie étaient des terres très favorables au développement de la lèpre. La dictature communiste fit le reste: Sous Ceaucescu, les lépreux ont été relégués ici «discrètement», considérant que la lèpre était une «punition divine». En conséquence, à sa grande époque, Tichilesti a compté près de 250 lépreux.

POUR DRAGUER, JE CACHE MA MAIN

Un mouroir? Plusieurs patients ne prennent même plus leur Disulone, contrits de constater que leurs doigts ne repoussent pas. Mais à présent, souffle le «doctor», ils sont tellement choyés qu'ils peuvent mourir d'un cancer ou d'un infarctus, pas de la lèpre. Regardez l'âge qu'ils ont: septante, quatre-vingts, nonante ans! Margarit est né en 1913, et dit résider ici depuis 1937 avec une parenthèse dans l'après-guerre. Lui se rappelle de Tichilesti lorsqu'ils étaient 130 à y finir leurs jours, dans des paillasses superposées. C'est d'ailleurs lui qui a planté les arbres fruitiers les plus anciens du domaine: aujourd'hui, il leur survit et désigne du doigt les arbres morts dans la cour.

C'est vrai que, bien qu'atteints sévèrement dans leur chair, ils n'ont pas l'air abattus. Une dame sans âge ni paupières nous parle ainsi, un éclat de lumière dans les yeux, du «Casanova» qui continue à hanter leurs chambrées...

Trois patients, pas un de plus, sont jeunes, l'un fêtant aujourd'hui ses 33 ans. Grisha, 35 ans, est menuisier: seule sa main gauche est atteinte, et il peut encore travailler à l'extérieur de la léproserie qu'il quitte régulièrement en bateau ou autobus. Il n'a plus personne au monde: son père s'est noyé, sa mère est morte d'un infarctus. Pour draguer, il se met la main en poche: J'ai deux petites amies, pas farouches, qui n'ont pas peur de la lèpre...

Son seul problème: la solde de l'Etat, 70.000 lei par mois (210 francs, 5,21€ ) dans un pays où le paquet de cigarettes locales coûte 4.000 lei (environ 12 francs, 0,3€ ). Pas facile à vivre quand on a en outre un sérieux penchant pour l'alcool.

Mais le drame véritable de ces malades se lit dans la rage de Vasile: lui qui, jeune adolescent, avait emporté ses livres scolaires à Tichilesti, qu'aurait-il voulu devenir? Tu vas me déchirer l'âme si tu me poses cette question, dit-il en se levant soudain de son fauteuil. Le drame de ma vie, c'est de n'avoir jamais pu me rendre utile. Nous sommes venus dans ce monde pour y jouer un rôle. Et moi, qu'est-ce qu'on m'a laissé être?

TRAVAILLER POUR EXISTER

Tel est donc le rôle, aujourd'hui, du Dr Barbu Ignatescu et de ses sept assistantes - un luxe inouï en regard des standards hospitaliers roumains: pour vivre mais aussi pour occuper les patients, le domaine s'est changé en vastes jardins, vergers, basses-cours et élevages. Si la cuisine tourne toujours au diesel, avec l'appoint d'un four électrique et, en cas de panne, d'un four à bois en extérieur, une centrale thermique installée avec le concours d'une ONG allemande assure le chauffage. Pour le reste, dans ce village oublié du monde, les lépreux travaillent manuellement...

Il s'agit d'une population inculte, difficilement assimilable, relève le docteur. La société souffre elle aussi d'une difficulté culturelle à accepter les lépreux, bien que cette maladie ne soit pas fortement contagieuse: ils ont d'ailleurs des enfants (sains), une vie affective.

Vasile s'occupe d'un grand potager où il cultive haricots, oignons et tomates. Le «doctor» s'occupe des chevaux, des porcs, de la volaille, de réparer la charrue. En plein hiver, Grisha coupe et fend le bois, sans disposer de tronçonneuse. Or, la lèpre rend plus sensible à la température...

Les organisations étrangères nous envoient ce dont nous n'avons pas besoin , relève Ignatescu: des médicaments souvent périmés - est-ce que cela leur revient moins cher de nous les envoyer plutôt que de les détruire? - des conserves périmées, des vêtements, alors que nous avons besoin de peinture antirouille, de tronçonneuses, de pulvérisateurs, d'engrais.

Pour refaire les rampes d'escalier, il leur faudrait du métal, un poste à souder. Ils doivent réparer fréquemment des pièces en fonte. Leur matériel agricole est antédiluvien. Antédiluvien? Lorsque nous quittons Tichilesti, il semble bien qu'il y ait, de fait, un peu de Noé dans ce médecin autrefois au long cours: ne nous a-t-il pas dit, en partageant à la nuit tombante quelques noix vertes au sirop, qu'il était ici pour y expier ses péchés ?

ALAIN LALLEMAND