Un budget de 54 millions

DU BRULLE,CHRISTIAN; MATRICHE,JOEL; BELGA; CONRAADS,DANIEL; WAUTERS,LAURENCE

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Vendredi 20 février 2009

Liège 2015 Le projet culturel dont la Ville ne veut pas parler

Un premier projet a été écrit par la Ville. Il suscite la controverse. Et rappelle qu’il y a eu d’autres consultations.

Pour quel projet culturel les Liégeois sont-ils appelés à voter dimanche ? « Pour une idée », répondait laconiquement, jeudi à la sortie du Collège, l’échevine PS du Développement économique Maggy Yerna. Pas question donc, estime l’autorité communale, de dévoiler le document de travail qui, le cas échéant, servira de socle à la candidature liégeoise. Fruit de cinq semaines de travail, cette ébauche de 27 pages rappelle pourtant que Liège, qui sort de « 20 ans de disette budgétaire et financière », est prête à mettre la main au portefeuille : 500.000 euros par an de 2010 à 2015. Qui pourraient consister « en de la valorisation de personnel, de matériel, de services prestés. » La même dépense serait consentie par les communes voisines ainsi que par la Province. Les autres niveaux de pouvoir allongeraient un total de 6.150.000 euros par an et le secteur privé contribuerait pour 1.350.000 euros. C’est donc un total de 54 millions d’euros qui, en six années, pourrait être affecté au sacre de Liège et de ses acteurs culturels.

Le reste du document fait l’éloge d’une cité « métissée et bigarrée », qui est « engagée au service de l’égalité » et veut « décloisonner les générations ». L’implication de la cité mosane au sein de l’Euregio, son appartenance au réseau mondial des villes francophones, le jumelage avec la ville tchèque de Plzen (qui est également candidate) devraient renforcer, espèrent les auteurs du rapport, l’attrait d’une éventuelle candidature liégeoise.

Soumises mercredi aux membres de la commission Culture de la Ville, ces 27 pages n’ont cependant pas suscité de fol enthousiasme. « Ce document est amendable », regrette ainsi Christine Defraigne (MR). Pire, enchaîne-t-elle, il est « terne », « défaitiste » et « ne donne pas d’avoir envie ». « L’identité liégeoise n’est pas mise en avant, les grands acteurs culturels et l’université sont absents de ce projet », grince pour sa part Pierre Gilissen (MR). Le bicentenaire du Traité de Vienne ou les mille ans de l’abbaye de St-Jacques, croit-il, pourraient être des éléments autrement plus fédérateurs pour une capitale culturelle. Alain Leens (Ecolo), regrette lui aussi le manque de concertation avec l’ULg et avec les autres communes. « Ce dossier sera-t-il compétitif par rapport à celui de Mons ? », interroge-t-il.

Si les Liégeois votent en faveur de la candidature de leur Ville, un dossier finalisé devra être déposé le 1er mars sur la table des membres du jury.

Michel Antaki : « Liège 2015 se trompe de combat »

On aurait pu imaginer que Michel Antaki, animateur de la scène culturelle liégeoise qui est parvenu à y faire venir des grandes pointures de la culture avant-gardiste tels Pierre Alechinsky ou Laurie Anderson, aurait soutenu corps et âme ses copains de « Liège 2015 ». Ce n’est pourtant pas le cas.

Dimanche, il ne sait pas encore s’il aura le courage de se lever pour aller voter. « Ce serait bien, quand même, parce que c’est un bel outil démocratique, une telle consultation de la population », dit-il. Mais s’il va jusqu’au bureau de vote, ce sera pour rendre un bulletin blanc.

D’origine syrienne, cet architecte urbaniste d’une soixantaine d’années reste, au sein de son ASBL « D’une certaine gaieté » et dans sa mini-salle d’expo « Le placard à balais », le promoteur des arts différents, de ceux qui sont d’habitude boudés par les aides publiques et les coups de pouce politiques. « Je vais dire un truc simple : il n’y a pas besoin d’avoir une scène si on a des choses intelligentes à dire. Cette idée de « capitale culturelle » n’est pas mûre, elle est portée par un groupement de gens qui sont mal actuellement dans leur statut d’artistes. Ils sont mal parce que la société est en pleine crise, et que la culture aussi. Ils se trompent de combat ».

Alexander Van Grevenstein, directeur du Bonnefanten de Maastricht, disait qu’il ne sert à rien d’avoir le titre de capitale si on n’a pas de programme (Le Soir de ce jeudi).

Michel Antaki, dans le même ordre d’idées, déclare qu’il ne suffit pas de dresser une scène, mais qu’il faut avoir quelque chose à montrer quand on est dessus. « Faisons de Mons la capitale culturelle, “ils” seront contents avec leurs arrangements et de toute manière on sait tous que ces découpages politiques sont inintéressants, explique-t-il. Et nous, demandons la capitale “off”. Ça marche très bien, le “off”, à Avignon ! Là, nous attirerons tout le monde, sans aucune forme d’exclusion. Nous aurons une vraie effervescence artistique. Les initiateurs de “Liège 2015” ne se rendent pas compte que si Liège est capitale culturelle, ce ne sont pas eux qui vont être aidés. On va mettre plein d’argent dans l’Opéra Royal de Wallonie et dans de telles institutions, on va nous rabâcher les mêmes choses et on ne va pas aller chercher du neuf, du différent ».

Michel Antaki conclut : « Si on veut faire bouger tout le tissu artistique et culturel, on mise sur une capitale “off”, on se remue, on invente autre chose. Et si on n’aime pas le terme “off”, appelons ça le laboratoire des nouvelles manières de s’exprimer. »

A Spa et Huy, des exemples contrastés de consultations

Consacrée par le Code de démocratie locale, la consultation populaire est un outil à la disposition des autorités locales, communales et provinciales. Avec 200.000 personnes invitées aux urnes, l’expérience liégeoise est la plus importante menée à ce jour. Mais elle n’est pas la première dans la province. Deux exemples récents :

Spa. Le 22 avril 2007, les habitants de la Cité des Bobelins ont, eux aussi, été invités à se rendre aux urnes pour faire connaître leur avis sur trois projets d’aménagements de la traversée de leur localité et tout particulièrement sur l’opportunité de créer un rond-point au centre-ville. Sur les 8.630 électeurs âgés de plus de 16 ans (pour une population totale de 10.741 personnes) qui avaient été appelés à voter, 3.198 s’étaient effectivement rendus dans les isoloirs, soit largement plus que le pourcentage nécessaire pour que les bulletins soient dépouillés.

Ce jour-là, les Spadois avaient très largement marqué leur préférence pour le projet baptisé « Espace partagé », conçu par l’architecte local Roger Bonjean qui avait récolté 1.760 oui. Ce projet d’« Espace partagé » s’inspirait d’un concept retenu notamment à Ostende et à Bienne, en Suisse, qui abolit les séparations traditionnelles entre les espaces réservés aux véhicules motorisés, aux cyclistes et aux piétons.

Quelques jours plus tard, le Conseil communal avait entériné, à l’unanimité, le verdict des électeurs. A l’époque, les autorités communales avaient pronostiqué que ces travaux débuteraient après 2010, mais qu’ils ne seraient vraisemblablement achevés avant 2012. Aujourd’hui, il apparaît même que les habitants de la Cité thermale devront sans doute patienter quelques années avant que cet « Espace partagé » devienne réalité.

Huy. Le parc des Récollets, à Huy, est presque aussi connu que la bourgmestre de la cité du Pontia… Et pour cause : le 10 avril 2005, son devenir faisait l’objet d’une consultation populaire. Une première en Belgique car l’organisation était d’initiative citoyenne et non pas communale. Mais si cet épisode est resté dans les annales, c’est aussi pour la manière dont Anne-Marie Lizin l’a interprété.

En 1997, déjà, le collège communal sous-entend qu’il veut construire un immeuble sur le dernier espace vert de la rive gauche de Huy, en bord de Meuse. Un dossier rapidement enterré, qui refait surface en 2004, provoquant un tollé dans la cité mosane. L’objectif de la Ville : construire un immeuble de trois étages et 25 appartements, occupant 60 % du site de 58 ares. Il faut modifier le plan communal d’aménagement, pour classer l’espace vert en zone à bâtir. En masse, les Hutois se prononcent contre cette idée, lors de l’enquête publique. Une association de défense du parc voit le jour : l’ASBL Les récollets. L’opposition propose alors à la Ville d’organiser une consultation populaire. Refus total. Après 15 mois de vaines tentatives de dialogue, le mouvement citoyen se met en marche. Sans peine, une septantaine de bénévoles récoltent les 3.000 signatures nécessaires pour contraindre le collège à organiser une consultation. Fin janvier, le document est remis aux autorités communales. La Ville se voit donc forcée d’inviter les 16.153 Hutois de plus de 16 ans à venir se prononcer. Le 10 avril 2005, 4.424 personnes, soit 27,39 % des électeurs, se déplacent pour répondre à la question : « Approuvez-vous l’aménagement d’un parc public sur la totalité de l’espace des récollets, à l’exclusion de toute nouvelle construction d’immeuble ? »

. Une belle victoire démocratique pour Les récollets. Résultat : 4.203 votes favorables (95 %), 202 défavorables et 19 blancs ou nuls. Réaction de la majorité : « Le PS a jugé que les 11.729 électeurs potentiels qui ne se sont pas déplacés lui ont manifesté leur soutien et approuvent le projet de construction du collège. » Plus tard, la majorité d’Anne-Marie Lizin sera mise en minorité sur Les Récollets.