UN DIMANCHE APRES MIDI AVEC JEF LE MONDE DE LAMBEAUX N'A PAS ENCORE CHANGE LA VRAIE PERVERSION ETAIT AILLEURS

ALSTEENS,OLIVIER; COUVREUR,DANIEL

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Jeudi 11 avril 1991

UN DIMANCHE APRÈS MIDI AVEC JEF

Un nouveau circuit à travers Bruxelles. Celui des interdits de jadis, à la découverte des sculpteurs du XIXe qui ont embelli la ville.

Et si on allait visiter Bruxelles ce week-end? C'est que la ville recèle nombre d'attractions. On peut se contenter d'un tour dans les musées, les expositions ou encore les églises. On peut organiser un tour des cafés. Ou partir à la découverte du patrimoine industriel de la capitale, de ses parcs, ses marchés... Les possibilités ne manquent pas. Les organisations se bousculent au portillon.

Depuis cinq ans, on peut également profiter des connaissances des guides de l'ASBL Arcadia. Ils sont tous licenciés en histoire de l'art et amoureux de leur ville. Avec le soutien du ministre Georges Désir, l'association organise trois circuits dominicaux. Deux d'entre eux ont déjà fait leurs preuves par le passé: «Art nouveau, Art déco» et «Léopold II au temps des colonies». Le troisième est neuf: «Le pavillon des Passions humaines et la sculpture à Bruxelles au 19e siècle».

Un circuit qui passe donc par un territoire étranger. Au cours des années 70, Guy Mathot, alors ministre des Travaux publics, avait en effet cédé le pavillon des Passions humaines à l'Arabie saoudite. Le roi Fahd en est toujours le «propriétaire» et le restera, sauf accord compensatoire, jusqu'au milieu du XXIe siècle.

Le pavillon des Passions humaines est le résultat d'une commande du roi Léopold II. Il a été édifié de 1890 à 1910 par le jeune Victor Horta pour abriter un relief de Jef Lambeaux. Mais les deux hommes n'ont pu s'entendre. Le premier a sans cesse dû revoir ses plans pour répondre aux exigences du second. Même le titre du bas-relief de Lambeaux change en cours de réalisation. Et du «Calvaire de l'humanité», il devient les «Passions humaines».

L'oeuvre qui devait être prête pour l'exposition de 1897 organisée par Léopold II prend du retard. Le bas-relief n'est pas terminé et certaines parties sont encore en plâtre. Déjà les commentaires naissent. Les thèmes de Jef Lambeaux sont jugés peu compatibles avec la sensibilité catholique dominante à l'époque. Le 8 juillet 1898, les travaux sont terminés. Et, selon les dires de Horta, Jef Lambeaux demande lui-même la fermeture du bâtiment. L'architecte refuse dans un premier temps. Ce n'est qu'en 1906 qu'il livrera les nouveaux plans tout en refusant de surveiller les travaux.

L'édifice que l'on peut observer actuellement dans le parc du Cinquantenaire est resté inachevé. Les sculptures qui devaient orner le fronton n'ont jamais été réalisées. Pire, l'édifice a été fermé définitivement au grand public. Seuls quelques rares priviligiés ont eu l'occasion d'admirer l'oeuvre de Jef Lambeaux.

Mais le pavillon des Passions humaines n'est qu'une des haltes prévues dans le nouveau circuit Arcadia. D'autres monuments sculptés d'envergure sont également au programme. La Colonne du Congrès édifiée par Poelaert de 1850 à 1859; les sculptures du Jardin botanique de Meunier et Van Der Stappen; le monument au Travail de Constantin Meunier, une allégorie du travail humain qui a occupé le sculpteur pendant plus de 15 ans; les sculptures funéraires du cimetière de Laeken; l'ensemble «patriotique» réalisé par Geefs à partir de 1938 à la place des Martyrs et l'atelier-musée de Constantin Meunier.

OLIVIER ALSTEENS

Renseignement et inscriptions: par répondeur téléphonique, 24 h sur 24 au 02/643.02.26 ou par courrier: Arcadia asbl, Commission communautaire française, avenue Louise, 166, à 1050 Bruxelles. Les visites ont lieu les trois premiers dimanches du mois de 14 à 17 heures en car à partir de l'esplanade du Cinquantenaire. Prix: 500 F.

Le monde de Lambeaux n'a pas encore changé

Le soleil brille. Le printemps semble s'être installé dans la capitale. Et en passant à côté de la grande mosquée du Cinquantenaire, tandis que quelques enfants jouent avec les graviers, je ressens comme une émotion. À quelques mètres de là se dresse un pavillon en style néo-classique. Un bâtiment que je n'ai jamais vu que clos.

Aujourd'hui pourtant, les portes en sont ouvertes. Et, dans quelques instants, je vais pouvoir découvrir ce que des décennies de scrupules moraux ont caché aux Bruxellois. Sur les marches, quelqu'un m'accoste. Le plaisir des yeux est retardé de quelques minutes. Mais, vite, je m'esquive.

Et en pénétrant dans le lieu trop longtemps caché, les gens qui m'entourent n'existent plus. Par la verrière, un rayon de soleil réchauffe l'épaule d'un des deux personnages de la scène de «la séduction». Leurs gestes de tendresse prennent vie. Le chuchotement amoureux devient parole. Intrusion dans un monde privé? Par la force du bas-relief, on se sent dans la peau d'un voyeur. Et on détourne le regard, laissant les amoureux à leurs étreintes éternelles.

À la gauche du couple, une maman joue avec son bébé. On s'attend à le voir sauter de ce marbre qui lui donne vie. Au-dessus, des femmes rient, chantent. Un dynamisme étrange vous empare. Celui d'une beauté qui vous fait sourire. D'une autre dont on a l'impression de croiser le regard.

Fin du rêve. Un peu plus bas, un homme viole une femme. Guerre et violences dominent tout le côté droit de l'oeuvre. Cela aussi, malheureusement, fait partie des passions humaines. Depuis Jef Lambeaux, le monde n'a que peu changé. Les leçons n'ont pas encore porté. Et ces corps qui se déchirent à la baïonnette ou au pieu de bois ne donnent envie que d'une chose: retourner à la quiétude des amoureux. J'y vais... Et de l'épaule de l'homme, le rayon de soleil a glissé au buste de la femme. Le printemps est là.

O. A.

La vraie perversion

était ailleurs

Jef Lambeaux sentait le soufre en 1889. Aujourd'hui même, les vapeurs sulfureuses ne sont pas totalement dissipées. À l'abri des portes closes, l'oeuvre immorale continue de soulever les passions, éclipsant la composition sous l'érotisme des formes. Jef Lambeaux considérait pourtant ce bas-relief comme son chef-d'oeuvre. Il avait même demandé à être inhumé sous le pavillon du Cinquantenaire!

Un siècle après le scandale, François de Callatay, chargé de recherches au FNRS, a tenté de percer le mystère des «Passions humaines» (1). Et il a découvert la perversion dans le fond, là où on ne la cherchait pas. Les milieux religieux ont stigmatisé l'érotisme grivois de Lambeaux, ses mêlées subversives, cachant ainsi le véritable message du sculpteur: la mort.

«Le pavillon du Cinquantenaire n'est pas un tabernacle de tous les vices, écrit François de Callatay, ni une version belge des estampes japonaises, et, en fait de débauche, les «Passions» ne paraissent pas plus licencieuses que la moitié de la production de Rubens. Une lecture en profondeur rend davantage justice au talent visionnaire de l'auteur. C'est celle du Calvaire de l'humanité...»

Sous l'impression première d'agitation frénétique et désordonnée des corps, le chargé de recherches a mis au jour des groupes disposés avec la plus extrême minutie, agencés selon des critères précis. Pour les détracteurs de Lambeaux, il était plus commode d'insister sur l'impudicité que de révéler la nature réelle de l'oeuvre. L'idée du Calvaire de l'humanité, c'est celle d'une vision dynamique d'un parcours de l'enfance jusqu'au-delà de la mort à travers différentes phases initiatiques de la vie.

Plus riche, cette interprétation correspond mieux, selon François de Callatay, aux véritables intentions de l'artiste.

Da. Cv.

(1) «Les Passions humaines, de Jef Lambeaux: un essai d'interprétation», François de Callatay, dans «Bulletin des musées royaux d'Art et d'Histoire», tome LX.