Un manuel scolaire n'est un carcan que pour celui qui s'y laisse enfermer
n.c.
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Jeudi 29 juin 2006
Carte blanche François-Marie Gerard Instituteur, psychopédagogue, administrateur d'Assucopie, société des auteurs scolaires, scientifiques et universitaires
Votre école pratique depuis longtemps une pédagogie qui ne nécessite pas de manuels. Vos options pédagogiques correspondent aux choix et au cadre culturel des parents qui vous confient leurs enfants. Tant mieux s'ils y trouvent le bonheur, le plaisir d'apprendre et de découvrir la vie ! Personne ne songera à remettre cela en question.
Faut-il pour autant condamner les manuels scolaires et la volonté de notre ministre d'en revaloriser l'usage ? Certes, votre expérience d'enfant confrontée à d'austères manuels ne plaide pas en leur faveur. Mais peut-on fonder des choix politiques sur les pleurs lointains d'une enfant ? Personnellement, je garde plutôt en tête le plaisir que j'avais à feuilleter les quelques livres qui m'aidèrent à découvrir les chemins de la connaissance, à regarder les images dont certaines sont encore gravées dans ma mémoire, à exercer ma lecture... Je respecte beaucoup la souffrance que semblent vous avoir inspirée les manuels auxquels vous avez été confrontée. Mais il existe aussi des manuels qui suscitent le plaisir, et des enfants qui y trouvent le bonheur, le plaisir d'apprendre et de découvrir la vie !
Au-delà de notre vécu personnel, que penser des manuels scolaires ? Face à votre éloge du plaisir, oserais-je avancer des arguments d'efficacité ? Force m'est cependant de constater que les manuels scolaires sont un des moyens les plus efficaces pour favoriser l'apprentissage, ce qui reste - sauf preuve du contraire - l'objectif premier de l'école. Une étude à laquelle j'ai pu contribuer il y a déjà 10 ans à propos de l'apprentissage de la lecture a montré que le facteur le plus puissant pour expliquer la maîtrise de la lecture par des enfants de 2
Rejeter le manuel scolaire, n'est-ce pas refuser la structure et le travail des générations passées, comme si nos savoirs n'étaient pas la reconstruction amplifiée des savoirs transmis ? Il n'est pas pensable d'apprécier la littérature sans livres... Pourquoi découvrir la science sans organisation, l'histoire sans repères temporels, la grammaire sans référents ?
Utiliser un manuel scolaire ne signifie pas nécessairement le suivre scrupuleusement de la première à la dernière page. Un manuel scolaire n'est un carcan que pour celui qui s'y laisse enfermer. Ce n'est pas parce qu'un enseignant utilise un manuel qu'il ne peut pas partir des situations de vie des enfants et de la vie de classe. Le manuel n'est qu'un outil au service des apprentissages. Libre à chacun de l'utiliser de la manière qui lui paraît la plus appropriée pour assurer l'efficacité des apprentissages de ses élèves. Ceux-ci y trouveront différentes pistes structurées pour mieux maîtriser leurs découvertes : une information nouvelle, une aide à la structuration, des exercices d'approfondissement, des prolongements ludiques... Et il n'y a pas de raison que cela les empêche de créer leurs propres repères avec leurs mots personnels.
Ces arguments sont-ils suffisants pour justifier une « labellisation » de manuels scolaires ? L'enjeu de celle-ci n'est pas de déboucher sur une standardisation, sur une uniformisation à travers un manuel unique avec lequel tout le monde ferait la même chose en même temps. En d'autres mots, il n'est pas question de labelliser un manuel scolaire, mais des manuels scolaires... Il devrait s'agir d'un label de qualité et celle-ci n'est pas unique. Cette qualité sera jugée à travers un certain nombre de critères, non encore définis, mais dont le plus important sera que le manuel soit en conformité avec les socles de compétences, c'est-à-dire avec les objectifs poursuivis par l'enseignement.
Il n'est cependant pas sûr que cette labellisation soit nécessaire, car bien sot serait l'enseignant qui choisirait un manuel qui ne permettrait pas à ses élèves de progresser vers la maîtrise des socles de compétences. Le gouvernement aurait pu tout aussi bien décider de faire confiance aux enseignants pour décider si un manuel est de qualité ou non. On est donc en droit de s'interroger sur le principe même de cette labellisation - néanmoins largement présente dans de nombreux systèmes éducatifs étrangers - qui déresponsabilise les enseignants et qui pourrait, si on n'y prend pas garde, déboucher sur une standardisation à dénoncer.
Dans la pratique, il faut cependant mettre les choses à leur place. Pour l'année 2006-2007, cette labellisation sera inexistante, le temps ayant manqué pour la mettre en oeuvre. Elle devrait apparaître à partir de 2007-2008. La question ne sera pas alors « quels manuels vont être labellisés ? », mais « à quels manuels la Commission de pilotage refusera-t-elle la labellisation ? ». Les auteurs et les éditeurs de manuels n'ont-ils pas eux aussi tout intérêt à élaborer des manuels qui sont conformes aux socles de compétences ? Qui pourrait dire et sur la base de quels critères que tel ou tel manuel n'est pas conforme ? S'il venait à l'idée à un éditeur de présenter la candidature de la grammaire Gabet, du Bled, ou d'un livre de lecture qui ne contiendrait que des lettres et des sons sans aucune histoire, alors oui, on peut supposer - et espérer - que la labellisation serait refusée. Mais les manuels d'aujourd'hui n'ont que peu de chose à voir avec ces manuels qui datent de la moitié du siècle passé ! Les auteurs et les éditeurs belges de manuels scolaires d'aujourd'hui cherchent à proposer des outils agréables, variés, branchés sur la vie et orientés vers la maîtrise des socles de compétences. Pourquoi la labellisation leur serait-elle refusée ?
Cette labellisation pose de nombreuses questions et il faudra veiller à ce qu'elle ne soit pas détournée de son objectif. Celui-ci est de revaloriser le manuel scolaire. Cet outil n'est pas indispensable pour susciter des apprentissages efficaces, mais il peut être précieux pour de nombreux enseignants et de nombreux élèves qui y trouveront de quoi faire un pas plus loin.
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