UN NOUVEAU PRESIDENT POUR LA BUBA UN FIDELE DU CHANCELIER KOHL

AUVILLAIN,ELISABETH

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Jeudi 30 septembre 1993

UN NOUVEAU PRÉSIDENT POUR LA BUBA

Hans Tietmeyer prend les rênes de la Banque centrale allemande. En fin de mandat, il assistera à la mort du mark. Paradoxe.

BONN

De notre correspondante

particulière

Si le nouveau président de la Bundesbank, Hans Tietmeyer, termine son mandat de six ans, il prononcera sans doute l'éloge funèbre de la monnaie allemande dont il est chargé de défendre la stabilité. En 1999 en effet, le mark n'existera plus. Presque aussi puissant aujourd'hui que le dollar, cette devise aura été remplacée par une monnaie européenne. Une banque centrale européenne, dont le siège sera probablement à Francfort, veillera sur la stabilité de cette monnaie.

Ceci, bien évidemment, si le traité de Maastricht n'est pas tombé d'ici là dans les poubelles de l'histoire. Ou si, scénario plus vraisemblable, la Communauté n'a pas accumulé trop de retards dans la réalisation de l'union monétaire européenne.

Ce ne sera pas le moindre des paradoxes pour l'homme qui prend demain la présidence de la Buba, jalousée mais aussi décriée et accusée d'être, en raison de ses taux d'intérêt élevés, responsable de toutes les difficultés actuelles, que d'assister à la mort annoncée du mark.

La présidence Tietmeyer devrait donc être une période de transition, et les partisans d'une poursuite de la construction européenne à un rythme soutenu espèrent que l'homme habitué à regarder au-delà des frontières de l'Allemagne saura défendre les intérêts de son pays sans pour autant tourner le dos à l'Europe. Helmut Schlesinger, son prédécesseur, qui n'a tenu la barre de la Buba que pendant deux ans, était un «apparatchik» de la banque centrale.

L'arrivée de Hans Tietmeyer, haut fonctionnaire habitué à travailler avec les hommes politiques, n'annonce pas pour autant des changements significatifs dans la politique monétaire du pays: les priorités de la Buba resteront évidemment les mêmes: stabilité du mark, lutte contre une inflation qui continue à avoisiner les 4 %, réduction de la masse monétaire, dont le volume est encore trop élevé.

Ce qui pourrait changer, c'est l'attitude adoptée par le président de la Bundesbank. Plus proche de Kohl que son prédécesseur, Tietmeyer veillera probablement à mieux coordonner sa politique monétaire avec la politique économique du gouvernement. Les divergences d'appréciation de la situation et d'opinion ne disparaîtront pas mais le climat d'hostilité qui oppose souvent Bonn à Francfort pourrait disparaître.

La présidence Schlesinger aura été marquée par une détermination qui n'a pas toujours été bien comprise, même en Allemagne: les observateurs se souviennent qu'en 1991, lors de la première réunion du conseil central de la Bundesbank présidée par M. Schlesinger, la décision d'augmenter d'un point les taux d'intérêt avait été prise. Hans Tietmeyer va-t-il faire exactement l'inverse, le 7 octobre?

Le départ à la retraite de M. Schlesinger entraîne d'autres changements à la Bundesbank: le nouveau vice-président sera Johann Wilhelm Gaddum, connu pour son peu d'enthousiasme pour l'union européenne. Il est actuellement chargé de la politique de crédit et de la gestion de la masse monétaire de la Buba. Avec sa nomination disparaît une autre tradition, qui n'avait pas non plus été respectée en 1991: le président et le vice-président sont tous deux des membres de la CDU. Jusqu'en 1991, l'équilibre entre membres des deux grands partis, SDP et CDU, avait été reflété au sein de la présidence.

Un nouvel arrivant fait son entrée: Edgar Meister. Agé de 52 ans, il est le plus jeune membre du conseil. Social-démocrate, c'est un ancien ministre des Finances du ministre-président de Rhénanie-Palatinat, un certain Rudolf Scharping, aujourd'hui rival du chancelier pour la course au pouvoir aux élections générales de l'année prochaine.

ELISABETH AUVILLAIN

Un fidèle du chancelier Kohl

A 62 ans, Hans Tietmeyer se retrouve une fois de plus à un poste stratégique. Pour ce membre du parti démocrate-chrétien, proche du chancelier Helmut Kohl dont il a été le «sherpa», préparant les dossiers difficiles à la veille des sommets des sept pays industrialisés dans les années 80, cette fonction apparaît comme le couronnement logique d'une carrière. Né le 18 août 1931, en Wetsphalie, dans une famille catholique qui comptera au total onze enfants. Fils d'un fonctionnaire municipal, Hans Tietmeyer apprend très tôt la valeur du travail et de la discipline. Deux de ses frères sont prêtres et lui-même fera d'abord des études de théologie et de sciences sociales avant de s'orienter vers l'économie.

Il entre assez jeune au ministère de l'Economie où il fera rapidement carrière, d'abord lorsque Ludwig Ehrard est à sa tête. Le social-démocrate Karl Schiller, qui succède à Ehrard, apprécie lui aussi Hans Tietmeyer et lui confie d'importantes responsabilités. Nommé secrétaire d'Etat lorsque la CDU revient au pouvoir en 1982, il devient ensuite conseiller personnel du chancelier Helmut Kohl pour qui il préparera les dossiers discutés lors des sommets du G7. Il s'y fera des relations, peut-être des amitiés et acquerra une précieuse expérience des négociations internationales qui devrait être un atout important pour ce partisan convaincu de l'union monétaire européenne. Ainsi, il connaît depuis longtemps le nouveau directeur de la Banque de France, Jean-Claude Trichet, aussi attaché à un franc fort que ses collègues de Francfort le sont à la stabilité du Deutschemark!

Entré en 1989 au directoire de la Bundesbank, où il est chargé des relations extérieures, il en devient le vice-président en 1991.

Ce serviteur de l'Etat, dont la compétence et la loyauté sont reconnues par tous, a la réputation d'être un homme convaincu, jamais à court d'arguments pour faire admettre son point de vue, et plus soucieux du bien de son pays que de gloire personnelle. Doté d'une autorité naturelle, on le compare volontiers à un professeur, sans doute à cause de son habitude de se servir de son index pour mieux souligner un argument.

Ce politique, si proche du gouvernement actuel, saura-t-il s'opposer au chancelier? Les milieux financiers se posent la question, certains craignant que la Buba accepte désormais de faire quelques concessions.

En année électorale, dans une période difficile pour l'unification allemande comme pour la construction européenne, elle n'est pas sans intérêt.

E.A.