Un regard historique sur les « croisades morales »

n.c.

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Vendredi 7 août 2009

Carte blanche

Christine Machiels David Niget Centre d’histoire du droit et de la justice, UCL Action de recherche concertée « Jeunesse et violence en Belgique, 1880-2006 : approches sociohistoriques »

Chaque « croisade morale », aussi légitime apparaît-elle, comporte ses dérives. À feuilleter les récents journaux, on en fait rapidement le constat. Ainsi, surfant sur le souvenir passionné du « plus jamais ça » provoqué par les affaires du « Monstre de Charleroi » (Marc Dutroux) ou de « l’Ogre des Ardennes » (Michel Fourniret), on surprendra certains citoyens, journalistes ou politiques à exprimer, en dépit des libertés intellectuelles, des velléités de contrôle des contenus de sites web, sous couvert d’une lutte acharnée contre la pédopornographie. À y regarder de plus près, l’argumentation ne manque pas de raccourcis. Premier (soubre)saut d’abord, et non des moindres : pédophilie et pornographie enfantine, nonobstant la diversité des conduites sexuelles que recouvrent l’un et l’autre vocable, sont placées à la même enseigne, celle de la « délinquance sexuelle » qui, illustrée par les plus sordides, néanmoins exceptionnels procès de cette dernière décennie, est désormais élevée au rang de « problème social ». Second (re)bond, intimement lié à cet amalgame : l’exigence des « chevaliers blancs » d’un châtiment effréné de quelques grands (et moins grands) « méchants loups », qu’ils aient violé, assassiné, séquestré des enfants ou vendu, loué, distribué, diffusé voire consommé des images

pédopornographiques, fait le lit d’une société étroitement policée.

À chaque période de l’Histoire, sa ou ses panique(s) morale(s) : pédophilie, pornographie, mais aussi inceste, « traite des blanches », prostitution, avortement, contraception, homosexualité, masturbation, sexualité adolescente, sexualité « transraciale », etc. ont suscité, un jour ou l’autre, une vague d’affolement démesurée : au mieux, après la fureur populaire, celle-ci tombe dans l’oubli (jusqu’à la prochaine fois) ; au pire, elle s’emballe, entraînant avec elle une machine infernale, dotée des instruments légaux ou extralégaux de la répression. La « sorcière » que l’on chasse, aussi marginale soit-elle, apparaît comme un danger colossal, médiatisé et expertisé à l’envi, contre lequel bataillent les « chastes croisés ». Ces derniers, par prétention d’universalité, fixent eux-mêmes les frontières morales entre les deux camps : pourvu qu’aucun loup ne s’aventure dans la bergerie, ou, à l’inverse, qu’un mouton blanc n’ait l’idée de rejoindre la meute…

Au cœur des peurs et des anxiétés, la sexualité stigmatisée est vecteur ou subterfuge à l’expression d’autres tensions sociales. En périodes de crises ou de mutations, celle-ci cristallise toutes les inquiétudes liées à la santé et la sécurité de l’individu, celles des femmes et des enfants, de la famille, de la nation, de l’humanité entière. Le sexe, tout en étant intimement privé, est visiblement politique : aux pires moments d’incertitude, la régulation des mœurs par l’État, autorisée ou renforcée, ne donne-t-elle pas l’illusion de gager, par mesures de « sauvegarde », l’avenir ? Elle contribue surtout à détourner l’attention vers des « boucs émissaires » qui, faute d’un climat optimiste, paient pour une sexualité considérée « hors-norme », comminatoire et/ou pandémique. Leurrés par l’idée qu’elle est un donné biologique, figé et a-historique, on oublie que la sexualité et ses contours, comme toute construction sociale, sont malléables. Pris dans le tourbillon d’une panique morale, gardons à l’esprit que la « normalité » en matières sexuelles n’est qu’affaire de conjonctures et d’hommes.

Il n’empêche que les agressions sexuelles exigent une réponse de la Justice. Que l’on songe aux abus dont les enfants sont victimes : l’avis est aujourd’hui unanime quant à l’impératif rôle de l’État qui, au nom de sa mission tutélaire à l’égard des mineur(e)s entérinée dès le début du XXe siècle, est le garant de la protection de l’enfance « innocente » face à la sexualité adulte. Mais, quand bien même l’émotion submerge, la prudence est de mise : cadenasser une menace isolée, aussi terrible soit-elle, peut quelquefois devenir prétexte, au nom de l’enfance bafouée, à étendre un dispositif de protection, donc de tutelle, à la société entière. Combien la tentation est parfois grande de troquer les nuances du droit libéral, où les libertés individuelles ne sont pas subordonnées aux impératifs de l’ordre public, contre une logique simpliste de gestion des risques, en faisant fi des critères d’âge et des degrés de consentement.

Si la panique morale s’enracine dans les représentations populaires, elle n’est pas fortuite et encore moins spontanée. Car sous les traits de l’ancestrale rumeur se cache une forme moderne de communication. Ces croisades sont menées par des « entrepreneurs de morale », groupes sociaux déterminés à désigner tel comportement comme relevant de la déviance au nom d’une conception éthique intransigeante. Selon les vues des (néo)conservateurs puritains, acharnés dans la défense des « bonnes mœurs », l’édifice social – du haut duquel ces élites l’observent – serait menacé par la libération sexuelle, indice du dangereux métissage des populations. Mais cette fabrique de l’indigne altérité peut bien aussi être l’avatar de luttes « progressistes », dont les porte-paroles sont issus de mouvements universalistes et humanitaires. Certains mouvements de protection de l’enfance et/ou féministes, ayant profondément marqué le XXe siècle, ont mené et mènent encore des croisades morales et civiques, dont la cause, si légitime soit-elle, peut aisément être instrumentalisée par d’autres, moins bien intentionnés, en particulier dans le champ politique. Le « scandale des tournantes », prétendue recrudescence, en France, des violences sexuelles exercées par les jeunes hommes – musulmans – issus des quartiers sensibles, est un bon exemple de cet aveuglement au nom

de causes « justes ».

Avec la modernité rationalisatrice, en vigueur depuis la fin du XIXe siècle, il ne suffit plus de prêcher ou de prescrire pour obtenir le droit de définir les frontières pourtant hasardeuses des bonnes mœurs : l’expert est entré en scène, épaulant le réformateur, dans l’arène judiciaire en particulier. Médecins et psychiatres d’abord, psychologues et sociologues ensuite se sont penchés sur les psychopathologies sexuelles et ont donné corps à ces errements hors normes en en définissant les stigmates. La justice, de son côté, a fait office d’interface subtile entre sphère privée et publique, articulant secret et dévoilement, huis clos et expiation collective. Enfin, les médias de masse ont joué le rôle de caisse de résonance dans cette économie de l’information qui fonctionne par éruptions et substitue souvent la mémoire – des victimes – à l’histoire, ce qui constitue une injonction incontournable pour le champ politique sommé de répondre aux « peurs sociales » ainsi réifiées. Mais au-delà de cette mécanique complexe dont les chercheurs, dégagés du poids d’une expertise instrumentalisée, doivent décrypter le fonctionnement, il est important pour les citoyens de discerner les effets pervers de la chasse ouverte aux immoraux de tout poil. Les accusés de « délits sexuels » ne méritent pas les amalgames d’une politique du soupçon généralisé. Les

victimes même, dont on fait des oies blanches, pâtissent de la simplification des figures dans le théâtre judiciaire, car à l’angélisme succède souvent la suspicion. Qui plus est, à vouloir protéger des populations « fragiles », on restreint leurs droits. Enfin, ne nous le cachons pas, la panique morale procède du singulier pour coloniser le général : c’est bel et bien l’ensemble de la société qui est touché par les dispositifs de sécurité mis en place lors des croisades morales. Se prémunir collectivement contre l’enserrement des pratiques sexuelles dans le carcan de la loi, c’est garantir le pluralisme éthique qui caractérise nos démocraties.

P.8 LA série D’ÉTÉ

« LES MœURS et la justice »

NB : Interrompue hier en raison

de l’actualité, la série « Les mœurs

et la justice » prendra fin demain samedi.