UN SOUVENIR DE LA BRIGADE DES GRENADIERS D'IRLANDE

BAILLY,MICHEL

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Vendredi 24 août 1990

Un souvenir de la brigade des grenadiers d'Irlande

Une rude préparation à la guerre

Une unité militaire belge, constituée à la fin de la guerre, adopte l'insigne des grenadiers puis suit une formation en Irlande...

Une des plus sévères servitudes du militaire est de prendre d'emblée le risque de se préparer, sa vie professionnelle durant, à des combats dans lesquels il ne sera jamais engagé, faute de guerre. Les nombreux jeunes Belges qui, dans les mois qui suivirent la libération du pays, en septembre 1944, s'engagèrent volontairement dans l'armée en voie de reconstitution, craignaient peu cette déconvenue. Les «Tartares» n'avaient pas à surgir inopinément du désert imaginé par Dino Buzzati. Ils étaient encore aux portes de notre pays et se disposaient à livrer la bataille d'Allemagne. Pourtant, en ces temps de batailles, des soldats se préparèrent à un combat qui se déroba à leurs armes.

Dès le mois de septembre 1944, des bataillons de fusilliers avaient été hâtivement constitués et engagés dans la guerre au terme d'une instruction sommaire. Ces unités furent le plus souvent affectées à la protection de routes, de convois, d'aérodromes militaires. Les centres de recrutement furent fermés en novembre de la même année. En décembre se produisit l'inattendu sursaut de l'offensive von Rundstedt. En outre, le massif recours allemand aux «bombes volantes» V1 et V2 ainsi que les rumeurs à propos d'armes secrètes plus redoutables encore firent craindre une prolongation du conflit et entretint l'incertitude quant à son issue.

Dans cette perspective furent constituées des unités militaires belges dont la qualité de l'entraînement serait à même de rencontrer toutes les éventualités. L'une d'elles fut la 4e brigade d'infanterie «Steenstraete» dont la formation s'accomplit en Irlande. Son destin, un peu décevant, allait se circonscrire à l'occupation d'une portion du territoire des vaincus.

Sous le commandement du colonel Georges-Camille Louppe, elle adopta l'insigne des grenadiers qui s'étaient illustrés à Steenstraete pendant la première guerre mondiale. D'où la dénomination de «Grenadiers d'Irlande». L'armée belge d'avant la défaite de 40 commençait ainsi de ressusciter. A la dissolution de la 4e brigade, les chasseurs ardennais renaquirent de son premier bataillon, les grenadiers, du deuxième bataillon et le 9e de ligne, du troisième.

M. Emile Dustin, qui fut sergent dans la 4e, a entrepris, assisté de quelques «anciens», de rassembler dans un livre, «Grenadiers d'Irlande», des souvenirs collectés, par un questionnaire, parmi les survivants de cette unité. La minutie de l'évocation a été poussée jusqu'à publier les noms de tous les incorporés et à proposer des cartes où sont situés les cantonnements successivement ou simultanément occupés.

Nous avons rencontré Emile Dustin qui nous a précisé son propos. Nous avons voulu, nous dit-il en substance, dessiner et fixer, par des récits et des anecdotes, l'esprit qui nous animait alors. L'entraînement, au sein de la 21e armée britannique, était très rigoureux. Les Belges, tous volontaires et parmi lesquels se trouvaient beaucoup d'étudiants, acceptèrent volontiers cette discipline. Les sévérités de celle-ci étaient alourdies par un environnement matériel rébarbatif. La nourriture (mouton et petits pois) était pauvre et monotone. Nos grenadiers enseignèrent à un restaurateur local l'art de la frite. Durant des années, l'établissement s'enorgueillit de proposer à sa clientèle les «special belgian chips». L'équipement, y compris les vêtements, était de réemploi. Débrouillards, les Belges stupéfièrent les Britanniques par leur habileté à réparer des camions ou des chenillettes qui avaient usé leurs forces dans le désert de Libye.

Ces âpres contingences ne ternissaient pas les perspectives de la grandeur militaire. La Belgique étant en guerre avec le Japon, nos grenadiers envisagèrent, après la capitulation allemande, d'aller faire le coup de feu dans les jungles birmanes, raconte Emile Dustin. Le sort et les états-majors éloignèrent ces horizons stimulants. Peut-être, ces déceptions ont-elles avivé, chez les «anciens», le souvenir nécessaire des idéaux de leur combative jeunesse. Ils entretiennent celui-ci par des visites périodiques en Irlande et par un bulletin, le «Shamrock» (le trèfle irlandais), dont le rythme de parution est de sept ou huit numéros par an.

MICHEL BAILLY

Pour l'acquisition du livre «Grenadiers d'Irlande», s'adresser à M. Dustin. Tél.: 02/672.43.83.