UN VIEUX BATEAU-MOUCHE REMIS A FLOT AU CHANTIER NAVAL DE BEEZ APRES LA SEINE,L'EXPRESS GAGNE LA ROUTE DU RHIN

SACCHI,VALERIE

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Mardi 6 juillet 1993

Un vieux bateau-mouche remis à flot au chantier naval de Beez

Après la Seine, l'«Express» gagne la route du Rhin

Le rafiot était condamné à la ferraille. Un riche Américain a décidé de le retaper et un musée l'a racheté.

Il était un petit bateau-mouche qui, depuis trente ans, n'avait plus navigué. Hier, un remorqueur à vapeur est venu le chercher, et, ensemble, ils ont repris la route des eaux pour rejoindre le Rhin, à Dortmund. Au chantier naval de Beez, on était un peu triste de voir partir ce bateau.

Pour les hommes du chantier, c'est un vieux meuble qui s'en va! C'est vrai que, depuis 1964, date à laquelle un richissime Américain vint l'entreposer à Beez, ce bateau à vapeur et à hélice n'avait jamais quitté le chantier. Sa vie, pourtant, ne fut pas de tout repos.

Fabriqué à Paris en 1884, l'«Express», c'est son nom, est issu d'une famille de 32 bateaux-mouches identiques, à la coque très effilée. Lui et ses frères seront de la partie lors des expositions universelles de Paris, en 1889 et en 1900. Pendant des années, l'«Express» va faire voyager sur la Seine des milliers de Parisiens. Car ce type de bateau n'était pas une attraction, mais un moyen de transport pour les indigènes, l'ancêtre du bus, en quelque sorte.

Après la seconde guerre mondiale, le transport fluvial va subir la concurrence du métropolitain parisien. Certains mouches seront donc mis sur une voie de garage. Mais, pour l'«Express», la vie continue.

En 1930, lors de l'exposition universelle de Liège, lui et quelques copains à vapeur vont être réquisitionnés pour relier, par voie fluviale, plusieurs sites d'exposition. Suivent quelques années de galère durant lesquelles l'«Express» sera mis à l'arrêt.

En 1937, il va échapper à la ferraille grâce à la Compagnie des bateaux touristes de Dinant. Il servira même de bureau à la compagnie. D'autres bateaux-mouches existent toujours à Dinant, deux d'entre eux viennent d'ailleurs d'être classés comme monuments par la Région wallone. Cependant, l'«Express» est l'unique rescapé de sa famille.

PLUS UN CAMP DE SURVIE

QU'UNE CROISIÈRE

Au début des années soixante, nouveau coup de bol pour l'«Express», un riche ingénieur américain, Robert Maccoun, passionné de bateaux à vapeur, tombe nez à nez avec notre bateau. Il fait ni une ni deux et l'achète. C'est au chantier naval de Beez, à un jet d'eau de Namur, que M. Maccoun décide de mettre son joujou en pension. Chaque année, pendant plus de vingt ans, il viendra vivre quelques semaines sur son bateau.

Selon le directeur du chantier naval de Beez, Thierry Van Prachen, le séjour de l'Américain à bord de l'«Express» ressemblait plus à un camp de survie qu'à une croisière. Car l'homme avait beau être riche, il n'en vivait pas moins comme un clochard, dormant sur un simple matelas et se nourrissant de boîtes de conserve qu'il entreposait précieusement dans son «living». À côté de ce capharnaüm, l'ingénieur avait cependant aménagé une pièce superbe, meublée dans un style Louis-Philippe!

Les trois semaines qu'il passait à Beez, M. Maccoun les consacrait à la remise en état de son bateau. Il voulait à tout prix effacer le mot «épave» qui collait à la coque de l'«Express». Parfois, le professeur d'Oxford se rappliquait avec quelques élèves du collège, lesquelles se trouvaient de corvée grattage et rafistolage pendant tout leur séjour dans la cité mosane.

L'Américain voulait que son bateau soit beau, mais aussi qu'il retrouve les voies navigables. Aussi, il lui avait acheté une nouvelle chaudière. Cependant, pendant ces trente années passées en bord de Meuse, le bateau n'a guère eu le loisir de barboter dans l'eau ni même de cracher un nuage de fumée.

Si l'Américain était plutôt près de ses sous, il pouvait aussi faire preuve de largesse puisqu'il décida un beau jour de léguer son vestige au musée d'Orsay. Mais celui-ci fit la fine bouche car le bateau ne cadrait pas avec sa vocation artistique. Dans sa bonté, ce passionné a pu sauver, outre l'«Express», plusieurs vaporetti, à Venise, condamnés à la ferraille.

En 1989, M. Maccoun meurt. L'«Express» a perdu son capitaine, mais n'a toujours pas retrouvé sa chaudière. Il devra attendre quatre ans qu'un musée industriel de Westphalie décide de l'acquérir, histoire d'étoffer sa collection de vieux bateaux. Après des années de régime sans eau, le bateau-mouche va enfin pouvoir retrouver sa belle mine et sa vapeur.

VALÉRIE SACCHI