Une architecture pour l'avenir de la terre Pour l'architecte belge André Stevens, la terre crue est un matériau d'avenir

BECHET,GILLES

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Jeudi 10 avril 2003

Une architecture pour l'avenir de la terre

Pour l'architecte belge André Stevens, la terre crue est un matériau d'avenir

Des murs en brique crue érigés plusieurs siècles avant notre ère sont toujours debout alors que tonnent dans le désert les produits les plus sophistiqués de la technologie militaire. Vertige de l'histoire et des techniques, du passé et du futur ? Pas exactement. La brique crue, technique simplissime, mais pas démodée peut rendre service aux hommes.

GILLES BÉCHET

Un homme, un architecte belge, a voué une grande partie de sa vie à la brique crue. Architecte et photographe, André Stevens n'a signé qu'une seule construction personnelle en trente ans de carrière, la maison de fouille de la mission archéologique à Tell Beydar, en Syrie. Une maison nouvelle avec des matériaux immémoriaux au coeur de l'antique cité de Nabada qui connut son apogée vers 2400 avant J.-C.

A l'origine de ce parcours particulier, une double passion familiale. Sur une branche de l'arbre, un père et un grand-père architectes, sur l'autre un grand-père, Fernand Mayence, qui dirigea les premières missions archéologiques belges à Apamée, en Syrie, alors qu'il était professeur à l'Université catholique de Louvain.

Immédiatement à l'issue de ses études d'architecte, André Stevens eut l'occasion d'accompagner une mission archéologique en Syrie afin d'y réaliser des plans et relevés de fouilles. Infatigable curieux, il profitait de ses temps libres pour parcourir les villages environnants appareil photo en bandoulière. Dans ces paysages antiques, des constructions millénaires se confondaient avec d'autres, parfois à peine centenaires. Toutes bâties à partir de la matière première la plus aisément disponible dans ces contrées désertiques, la terre, la paille et l'eau.

Séduit par la simplicité et l'universalité d'une technique qu'on retrouve au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie et même en Europe, il décide de consacrer son énergie à la conservation de ce patrimoine et à la promotion d'une technique toujours d'actualité. Pour cela, il prend une décision radicale. J'ai choisi de ne pas construire. A l'époque, dans les années 70, les architectes n'avaient plus grand-chose à construire, et j'ai voulu me consacrer totalement à cet intérêt. Pour cela, je devais être disponible et libre de toute attache professionnelle.

Expert auprès de l'Unesco et d'autres institutions internationales, il a assuré 55 missions à l'étranger dans 25 pays dont le Bénin, l'Irak, le sultanat d'Oman, le Yémen, la Chine et les Andes. Un tiers de la population mondiale vit dans des maisons en brique crue. On peut en construire partout, pour peu qu'elles soient protégées de la pluie par un enduit et une toiture débordante.

Depuis les années 70, l'intérêt pour ces techniques ancestrales n'a fait que croître, notamment grâce à l'ajout de stabilisateurs.

Là où les autres matériaux sont chers et difficiles à obtenir, la brique crue produit un matériau souple, vivant et écologique. Mais, pour beaucoup, ce n'est qu'un matériau triste et pauvre, une solution par défaut. C'est entre autres pour vaincre ces réticences qu'André Stevens a répondu à la demande de l'archéologue Marc Lebeau qui souhaitait disposer d'une maison de fouille confortable sur le site de Tell Beydar. J'ai visité de nombreux sites de fouilles où les jeunes chercheurs qui y passent parfois plusieurs mois sans être payés vivaient dans des conditions de promiscuité épouvantables.

Traditionnelle par ses techniques, la maison-village se veut contemporaine dans sa conception. OEuvre emblématique de ce que l'architecte appelle le « nouveau vernaculaire », la maison de Tell Beydar est le fruit de vingt ans de voyages, de réflexions et de découvertes techniques esthétiques.

Occupant une étroite bande de terre, l'ensemble (20 120 m) s'organise de part et d'autre d'une suite de cours qui modulent l'espace en alternant les zones d'ombre et de soleil. Une mission de fouilles rassemble généralement une cinquantaine de personnes dont une trentaine de chercheurs, originaires d'un peu partout. Je voulais une maison où l'on se sente bien à tout moment de la journée, dans les moments de travail comme dans les moments de repos, un lieu de confort autant matériel que spirituel.

Esthétiquement, la construction combine un axe « mésopotamien » en référence aux arcs à encorbellement et au décor en niches et redans, et un axe « islamique » avec ses trois éléments : l'iwan (salle ouverte sur la cour), la fontaine centrale et la goubba, construction à coupole en forme de pain de sucre, pour laquelle l'architecte de chantier syrien a redécouvert les techniques traditionnelles de son village natal. Havre de fraîcheur et de dépouillement, la maison a maintenant été partiellement aménagée en musée des fouilles.

Aujourd'hui, André Stevens diminue la fréquence de ses voyages. Il n'a pas encore définitivement rangé ses trois sacoches de cuir toujours confectionnées à ses mesures par le même artisan ardennais, mais il les emportera pour parcourir les villes historiques d'Europe qu'il n'a jamais eu le temps de visiter.

Un dernier projet lui tient encore à coeur : « Light Umbrella ». Recouvrir et protéger les 5.000 m2 du chantier de fouilles de Tell Beydar d'une structure de toiles tendues par des câbles et des mâts. Sur ce genre de site, il n'y a rien à voir pour un non-spécialiste. Cette structure tendue offrirait le double avantage de protéger le site de la pluie et d'organiser l'espace en jouant sur la hauteur et la couleur des toiles. Et puis, ce serait un geste architectural visible de loin. Poète et visionnaire, André Stevens connaît aussi le coût du rêve, c'est pourquoi, il fait circuler son projet parmi les milieux européens de la voile pour y convaincre un industriel d'intervenir financièrement dans l'édification de sa cathédrale de toile.

Dans la maison moderniste construite par son père à Louvain, André Stevens a accumulé des milliers de clichés avec lesquels il compose et recompose le livre-somme qu'il ne désespère pas de voir publier. Sur une étagère sont aussi rangés plusieurs dizaines de carnets, tous identiques, bourrés d'annotations, de croquis et de poèmes. Je suis fondamentalement un architecte du paysage. Ces paysages m'ont inspiré de nombreux poèmes. Aujourd'hui, j'en écris beaucoup moins. Il est sans doute temps de les publier.·

Sur les 55 pages de son site, André Stevens raconte 33 ans de voyages avec carte photos et bibliographie.

www.andre-stevens.be.tf.