Une injection d’un milliard dans le bâti wallon

DE MUELENAERE,MICHEL; DEWEZ, ADRIEN

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Mardi 13 septembre 2011

Voilà le plan de relance de la Wallonie ! » Vice-président du gouvernement wallon dont il est aussi ministre de l’Énergie et du développement durable, Jean-Marc Nollet (Écolo) tient ses travaux d’Hercule. Et, dit-il, la Wallonie le « levier de sa relance économique ». Rien de moins. Cela peut se résumer en quelques mots : plein pot sur la rénovation et l’isolation des logements et des immeubles. C’est la première alliance emploi-environnement qui sera prochainement adoptée par l’équipe Demotte : « Améliorer l’environnement en réduisant la facture énergétique et en créant de l’emploi ».

Plus d’un milliard d’euros seront sur la table pour multiplier le nombre de chantiers : 450.000, soit 30 % en plus sur la période 2011-2014, prédit le ministre. Dans le même temps, la Wallonie investira pour s’assurer que le secteur puisse suivre la demande : encourager les entreprises, susciter les vocations, former aux nombreux métiers dont le secteur a et aura de plus en plus besoin. Certaines mesures sont déjà lancées. L’essentiel est neuf.

« L’état du bâti en Wallonie justifie un tel effort [voir ci-dessous, NDLR], dit Nollet : 44,8 % des logements sont considérés comme “moyens à très mauvais”. Dans ce secteur, nous consommons trop d’énergie. Et la préoccupation pour l’isolation est encore récente. Un million de logements pourraient nécessiter une rénovation au moins partielle. » Et c’est sans parler des autres bâtiments – écoles, hôpitaux publics… – qui ont grand besoin de passer à l’ère moderne. Le choix du secteur du bâtiment se justifie par son potentiel en matière de créations d’emplois, ses retombées et le fait que « les technologies existent ». Rien à inventer donc.

« Le bâtiment est un indicateur de la santé de l’économie, insiste Francis Carnoy, directeur général de la Confédération de la construction wallonne qui a largement coopéré à l’élaboration du plan. C’est le secteur sur lequel l’économie wallonne doit s’appuyer pour son redéploiement ». Impact espéré de l’alliance : 5.000 emplois d’ici à 2014, auxquels il faudra ajouter des indépendants et les retombées indirectes d’un regain d’activité.

Le portefeuille, l’environnement

Investir dans la rénovation du bâti, c’est non seulement améliorer le logement, « facteur de cohésion sociale », mais c’est aussi diminuer la facture énergétique des particuliers, propriétaires comme locataires. Et enfin – argument environnemental – contribuer à réduire les émissions de CO2, le principal gaz à effet de serre, dont le résidentiel est responsable à 40 %. Quant aux jobs créés, ce sont principalement des emplois « non délocalisables », se réjouit Carnoy. « Dans un secteur qui, au fil des nombreuses innovations technologiques et de l’amélioration de son statut, a acquis une certaine noblesse », poursuit Nollet.

Pour le public, la mesure la plus spectaculaire est sans doute la réforme du régime des soutiens à la rénovation. Les candidats à la rénovation qui accepteront de se lancer dans des projets relativement ambitieux pourront voir leurs travaux financés à 100 % par la Région. Un « partenariat public-ménages » novateur qui pourrait en convaincre plus d’un.

65.000

Le nombre de travailleurs salariés occupés par le secteur de la construction en Wallonie. Il faut y ajouter 12.000 indépendants. Ce qui en fait un des plus importants secteurs employeurs, hors services.

En incluant l’amont et l’aval de la filière, la construction pèse plus de 10 % du PIB wallon. Il alimente

En incluant l’amont et l’aval de la filière, la construction pèse plus de 10 % du PIB wallon. Il alimente plus de 100.000 emplois salariés et 20.000 indépendants.

2.276

C’est le montant de la facture énergétique payée pour un logement wallon moyen en 2008. Plus de la moitié (56 %) est constituée de dépenses liées au chauffage.

A Bruxelles, quatre millions déjà injectés dans la formation

Le gouvernement bruxellois a axé sa politique sur un double aspect : l’éco-construction, qui jouit d’une bonne lancée suite aux incitants de la dernière législature (primes énergie, bâtiments passifs…), et la lutte contre le chômage, problème récurrent qui touche particulièrement les jeunes : Bruxelles compte en effet un tiers des moins de 25 ans au chômage. Pire, ces derniers manquent le plus souvent d’une bonne formation et de connaissances linguistiques.

Les ministres ont décidé de travailler de concert afin de créer des emplois de niche dans un secteur, la construction, occupant de nombreux travailleurs.

Le secrétaire d’État à la Formation, Emir Kir (PS), se réjouit d’avoir dégagé « des moyens inédits » dans la formation – 4 millions d’euros – qui serviront notamment au futur centre de Bruxelles Formation. Début octobre, c’est un espace de 15.000 m2 qui ouvrira ses portes pour former des jeunes bruxellois à divers métiers spécialisés : pose de panneaux photovoltaïques et d’isolation de façade ou formation des maçons aux techniques de collage. Quelque 180 personnes recevront ainsi une formation adéquate, chaque année. Soit par une formation continue, soit via des modules spécialisés plus courts. Le but : offrir des métiers particuliers et non délocalisables pour répondre aux défis tant futurs que présents de la capitale.

En outre, des moyens ont été alloués pour sensibiliser les jeunes des écoles techniques et professionnelles à ces formations d’éco-construction. Selon les chiffres du cabinet de Benoît Cerexhe (CDH), ministre de l’Emploi, 6.000.000 d’euros ont été investis depuis 2006 pour améliorer le matériel pédagogique de ces écoles.

Des formations pour la rénovation et l’innovation du bâti existant sont également prévues. Bruxelles compte en effet un grand nombre d’anciens bâtiments qui peuvent être reconvertis. Selon Emir Kir, une réflexion a également été portée sur l’ensemble des bâtiments à valeur patrimoniale de la capitale, soit l’immobilier classé et non classé qui a été référencé dernièrement : en tout 3.500 biens sur les 200.000 que compte la Région bruxelloise. Des projets originaux qui doivent permettre de fournir des emplois de qualité à des jeunes infraqualifiés.

Logement wallon : peut beaucoup mieux faire Il y a environ 1,5 million de logements principaux en Wallonie

Logement wallon : peut beaucoup mieux faire

Il y a environ 1,5 million de logements principaux en Wallonie ; 12 % seulement ont été construits après 1990. On compte 17 % d’appartements pour 83 % de maisons unifamiliales. Les maisons 4 façades représentent plus de 33 % des logements. Il faut ajouter 104.000 logements sociaux hébergeant environ 220.000 personnes, soit 6 % de la population wallonne. Plus de la moitié (55,2 %) des logements sont considérés comme « bons à très bons », parmi lesquels 22,5 % sont considérés comme « très bons » ; 44,8 % comme « moyens à très mauvais ». Les logements de qualité insuffisante se concentrent surtout au sein des agglomérations. Les banlieues enregistrent plus de logements de très bonne qualité. Les logements de très bonne qualité sont très faiblement représentés dans les centres urbains. Ce sont les maisons mitoyennes qui laissent apparaître les manquements les plus importants. 69,6 % des propriétaires occupent un logement qualifié de bon ou de très bon sur l’échelle de la salubrité contre seulement 45 % des locataires.

Un plan sur trois fronts

Financer le privé

Dans le bâtiment, il n’y a désormais plus chantier sans primes. En Wallonie, où 100.000 primes sont octroyées chaque année pour un montant de 60 millions d’euros, celles-ci ont été revues à la hausse en mai 2010. Et sont désormais modulées en fonction des revenus. « Elles seront maintenues telles quelles et garanties tout au long de la législature », promet Nollet. Elles donnent la priorité à l’isolation des toits, des murs et des sols ainsi qu’au placement de fenêtres à double vitrage. La grande nouveauté de l’alliance emploi-environnement (le partenariat public-ménages) consiste à soutenir des « bouquets » de travaux. En clair, si le propriétaire (occupant ou bailleur) ou le locataire d’un logement réalise plusieurs travaux de rénovation (isolation et toiture, remplacement des châssis et assèchement des murs, pompe à chaleur et audit énergétique, isolation des sols et panneaux photovoltaïques…), la Région les financera intégralement. Une partie par le biais des primes ; le reste couvert par un prêt à 0 %. Tout le monde est concerné, sauf les 10 % de revenus les plus élevés. Les primes seront d’autant plus importantes et la durée du prêt d’autant plus longue (entre 5 et 12 ans) que les revenus du ménage seront faibles. Le bénéficiaire du financement remboursera le prêt grâce aux économies d’énergie résultant des travaux de

rénovation. Un demi-milliard d’euros a été dégagé pour cette « opération à très grande échelle », selon le patron de la Confédération de la construction. Celui qui ne désire pas rentrer dans la logique du « bouquet », pourra néanmoins continuer à bénéficier des primes « classiques ».

Mais pas de prime ni de partenariat « public-ménage » sans information du public, notamment des ménages les plus démunis qui sont aussi les moins avertis des dispositifs en leur faveur. La Wallonie se dotera de guichets uniques où le public pourra trouver toutes les infos et tous les conseils techniques, administratifs et financiers. Le candidat rénovateur y trouvera des « écopasseurs » (250 pour la Région) qui établiront un diagnostic du logement, conseilleront sur le type de travaux, accompagneront le projet jusqu’à la réception du chantier et assisteront dans la rédaction d’un plan financier et administratif.

Soutenir le secteur

Une meilleure information ; des démarches plus faciles ; un accompagnement personnalisé des ménages ; des primes en hausse ; (pré)financement intégral de « bouquets » de travaux… Ces mesures devraient déboucher sur une augmentation de la demande de chantiers : 450.000 sous cette législature, espère le ministre wallon de l’Energie. Mais le secteur pourra-t-il suivre alors qu’il fait déjà face à une pénurie de personnel ?

Architectes, entrepreneurs, maçons, couvreurs, peintres, électriciens, frigoristes, jardiniers… « l’alliance emploi-environnement aura un impact sur la plupart des métiers de la construction », souligne Jean-Marc Nollet. Il faut, pour que les entreprises trouvent du personnel qualifié, fortement encourager les vocations. Et améliorer la formation alors que les technologies et les pratiques deviennent de plus en plus sophistiquées.

Dix des 40 « métiers en demande » en Wallonie sont des métiers « verts ». Des efforts sont déjà en cours pour tenter de combler ce manque. Ils seront accentués tant pour mieux informer les jeunes des perspectives d’embauche que pour améliorer la formation des étudiants, sans oublier la formation continuée des travailleurs et le recyclage des enseignants.

Une septantaine de millions d’euros sera ainsi dégagée pour ce « vaste plan intégré de formations vertes ». Les demandeurs d’emploi ? On recherchera mieux les compétences existantes via des screening individualisés. Le Forem, l’Institut wallon de formation en alternance, des indépendants et des petites et moyennes entreprises (Ifapme) délivreront 1,5 million d’heures de formations qualifiantes et 500.000 heures de formations pré-qualifiantes au sein de l’enseignement de promotion sociale et des organismes d’insertion socio-professionnelle. Dans le secondaire : sensibilisation des élèves et formation dans les centres de compétences.

La Région qui intensifiera la lutte contre le travail au noir, soutiendra les entreprises en facilitant leur regroupement au sein de « clubs » qui pourront plus facilement répondre à des marchés publics. Elle créera enfin un « label » qui valorisera publiquement – par un système d’étoiles – les meilleurs entreprises du secteur.

Investir dans le public

« Le rôle des pouvoirs publics est de montrer l’exemple. Nous allons investir ! » L’alliance emploi-environnement wallonne n’échappera pas à une injection d’argent public dans les bâtiments régionaux. Qui en ont bien besoin… Tant en termes de rénovation que de constructions nouvelles. « Pour faire face aux demandes insatisfaites dans le logement social [27.000 demandes en attentes] et à l’augmentation de sa population [un million de personnes] la Wallonie aurait besoin, d’ici à 2020, de 20.000 nouveaux logements chaque année, dont 2.000 logements publics », estime Francis Carnoy.

En 2014, la Région aura investi 450 millions dans la rénovation durable de bâtiments publics, répond Nollet ; 72 millions pour soutenir des rénovations des écoles, 24 millions pour des locaux communaux, 24 millions pour les associations et un soutien complémentaire pour les autres bâtiments régionaux. Par le biais de son plan « Pivert », partiellement soutenu par le Banque de développement du Conseil de l’Europe, la Région apportera par ailleurs 400 millions à la rénovation de 10.000 logements sociaux en l’espace de quatre ans.

Ces travaux devront suivre une feuille de route contraignante : car sous la baguette européenne les normes wallonnes en matière d’efficacité énergétique des bâtiments publics deviendront de plus en plus sévères au fil des ans. Début 2012, tous les nouveaux bâtiments publics devront atteindre la norme « basse énergie » (pour les constructions privées, ce sera début 2014). En 2017, l’immobilier public neuf devra être au standard passif (2019 pour le privé), avant de passer à l’énergie positive – les bâtiments devant produire plus d’énergie qu’ils n’en consomment. Ce renforcement des normes poussera tout le monde dans le dos.

Mais si les emplois dans le secteur de la construction sont réputés non-délocalisables, « nous subissons de plus en plus la concurrence des entreprises et des matériaux étrangers », relève Carnoy. Les pouvoirs publics wallons introduiront en conséquence des clauses environnementales et sociales dans les marchés publics qui feront l’objet de subsidiation. Histoire de garantir à l’emploi et à la construction wallons l’essentiel des retombées.