UNE MAISON DU PEUPLE EN CHANTIER FAUX CORBILLARDS POUR VRAIE REVOLUTION

CARRIER,PASCALE; RODENBACH,DOMINIQUE

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Jeudi 22 février 1996

Une Maison du Peuple en chantier

Après 25 ans, la Maison du Peuple de Saint-Gilles rouvre ses portes aux ouvriers : la toiture perce et la façade latérale s'effrite...

Depuis le massacre du chef-d'oeuvre de Horta, en 1964, lorsque le défenseur du patrimoine entend «Maison du Peuple», la moutarde a tendance à lui monter au nez. Il y a donc fort à parier que les badauds qui fréquenteront le Parvis un de ces prochains jours auront des sueurs froides en apercevant des engins de chantier devant l'entrée de la Maison du Peuple saint-gilloise. Qu'ils se rassurent, il s'agit de donner aux lieux une nouvelle jeunesse !

Mais la plupart des Saint-Gillois ont probablement oublié que derrière la vitrine métallisée d'une pharmacie coopérative et celle qui abrite provisoirement les fidèles de l'église du Parvis se trouve un bâtiment éclectique qui a joué un rôle fondamental dans l'histoire du mouvement ouvrier belge et plus modestement dans celle de la commune de Saint-Gilles. Il suffit pourtant de lever les yeux plus haut que les tristes devantures pour remarquer les pignons ouvragés, le jeu subtil des briques de couleurs, des balcons en pierre blanche et des décrochements de façade...

Dans une commune qui fut une véritable pépinière de leaders ouvriers, accueillante aux Communards en 1870, patrie de Jean Volders et de César de Paepe, il était bien sûr impensable de démolir une maison du peuple. Le collège a acquis le bâtiment l'an dernier avec la ferme intention de lui redonner vie. Et les travaux qui seront entamés ces jours-ci sont le prélude à cette renaissance.

Derrière les deux vitrines jumelles, un long couloir mène à l'ancien foyer, situé dans un bâtiment arrière imbriqué dans le bâtiment à front de rue. Aux étages, la façade accueillait des logements et la partie arrière la grande salle aux balcons de fer forgé qui abrita entre 1918 et 1940 un cinéma, puis une salle des fêtes. Un faux plafond ajouté dans l'immédiat après-guerre a séparé en deux niveaux (et totalement dénaturé) ce superbe volume.

Abandonnée depuis près de 25 ans, la Maison du Peuple fuit de toutes parts. La toiture percée ne retient plus les infiltrations d'eau et la façade latérale, qui surplombe les maisons voisines, n'offre plus de protection. Les travaux qui seront entamés en urgence dans les jours qui viennent sont destinés à réparer ces dégâts. Une douzaine de millions de francs devraient y suffire. Une fois terminés, il faudra encore un peu de patience à l'immeuble nonagénaire avant de voir débuter la rénovation proprement dite qui lui rendra sa verdeur. Là, une trentaine de millions de francs seront nécessaires pour aménager quatre logements en façade et surtout pour restaurer l'ancienne salle de spectacle en la délivrant de son corset de fausses cloisons et faux plafonds afin de lui rendre son galbe original. Une cage d'escalier commune sera installée dans l'immeuble voisin, une propriété communale qui accueillera aussi du logement. L'adjudication devrait être décidée avant les vacances d'été et les travaux proprement dits débuteront en fin d'année ou au début 1997.

A l'issue de ce chantier, Saint-Gilles retrouvera une part oubliée de son patrimoine et une salle de spectacle flambant neuve. Les paroissiens, quant à eux, quitteront bientôt les murs de la Maison du Peuple pour retrouver leur église, dont le chantier de réfection commencera cet été. La cohabitation entre Don Camillo et Peppone aura duré plus de cinq ans !

PASCALE CARRIER

De faux corbillards pour une vraie révolution

La maison du Peuple de Saint-Gilles, Gilbert Lebrun la connaît très bien. Aujourd'hui pensionné, cet ancien échevin collectionne depuis son adolescence tous les documents relatifs à l'histoire du mouvement ouvrier belge. Il y a pourtant un renseignement que même ce passionné ne possède pas : le nom de l'architecte, qui semble avoir sombré dans l'oubli. Pour réparer cette injustice, nous faisons appel à la mémoire ou aux archives de nos lecteurs...

Les circonstances de la naissance de la maison du Peuple sont mieux connues. Elle fut érigée en 1905 sur le Parvis lorsqu'un échevin socialiste, Gustave Defnet, a obtenu la démolition de quelques immeubles de la rue des Vieillards (dont le café qui tenait lieu de maison du Peuple alors), afin de percer la rue Jean Volders en hommage au fondateur saint-gillois du Parti ouvrier belge. La société coopérative ouvrière de Bruxelles obtient l'autorisation de construire sur le Parvis un édifice «digne des organisations socialistes». Les coopérateurs ont rapidement pris l'habitude de fréquenter l'estaminet de la maison du Peuple le samedi matin, jour de marché sur le Parvis et le dimanche, à l'occasion des innombrables fêtes et kermesses organisées par la myriade de groupes qui gravitaient autour du POB.

La maison du Peuple de Saint-Gilles a également eu son lot d'invités célèbres, dont le plus fameux fut Lénine en personne. Lors de la guerre d'Algérie, elle reçut clandestinement tout le comité exécutif du FNL, Léo Colla y prononça en 1956 son premier discours sur la loi scolaire, donnant le coup d'envoi à la guerre du même nom.

- Lors de la Question royale, se souvient Gilbert Lebrun, quand la situation est devenue très tendue, les résistants ont commencé à déterrer leurs armes et à les acheminer vers la maison du Peuple dissimulés dans des corbillards.

De faux enterrements qui devaient préluder à celui de la Royauté et à l'avènement de la République !Après ces heures glorieuses, la maison du Peuple a connu la désaffection de ses membres.

- C'est la télévision qui a tué les maisons du Peuple, déplore Gilbert Lebrun. Avant, les gens s'ennuyaient chez eux et s'inscrivaient dans des tas de groupements. Aujourd'hui, tout ça, c'est fini.

P. Cr.